‹ Souvenirs du Maréchal Macdonald, duc de TarenteChapitre 206 sur 262 · FAUSSE NOUVELLE · texte numérisé non relu

FAUSSE NOUVELLE

son air sévère; il prit un ton menaçant : t Je suis indigné, dit-il, messieurs, du rôle que vous jouez ici. C'est donc pour abuser de ma bonne foi que vous vous êtes présentés en négociateurs I C'était donc pour favoriser la fuite de Napoléon! > Il put voir à notre attitude consternée que nous ne jouions pas la surprise; en effet, nous restâmes confondus à cette nouvelle invraisemblable, f Eh quoi t dis-je, Votre Majesté y ajoute foi I et quand votre générosité a été connue, appréciée par Napoléon, qu'il a accepté vos offres qui garantissent sa sûreté, il s'exposerait à tomber dans les troupes alliées, à être pris par un parti de Cosaques, à rester toute sa vie en captivité, s'il ne lui arrivait pas pisi Non, dis-je avec chaleur, cela ne se peut, cela n'est pas; cet avis est faux, controuvé; on a trompé méchamment Votre Majesté pour paralyser sa bienveillance à l'égard de Napoléon! — Voici le rapport, reprit-il; il m'est adressé et signé par le prince Ilepnine — je crois — qui commande mes troupes à La Ferté-Aleps, et je dois le croire. -^ On l'a sûrement trompé, répondis-je, ou induit en erreur. > Le rapport était en langue russe; l'Empereur le traduisit : son général lui rendait compte que le

général français D , qui lui était opposé, l'informait

que l'on venait de lui dire que Napoléon, avec cinquante chasseurs à cheval de sa garde, s'était enfui on ne savait de quel côté, que ne sachant plus à quelle autorité s'adresser, il le priait de lui faire donner des ordres, pour lui et sa cavalerie, par le gouvernement provisoire.

Tout cela pouvait provenir de malveillance, malentendu ou insinuation de ce gouvernement provisoire qui avait de nombreux agents sur tous les points qu'occupait l'armée, pour tromper les chefs sur la marche des affaires, décourager, désorganiser les troupes, provo-

quer des adhésions et défections partielles, comme cela eut lieu, en effet. Je proposai à l'Empereur d'envoyer un de ses aides de camp avec un des miens à Fontainebleau, pour vérifier cette nouvelle et s'assurer de l'identité de l'empereur Napoléon; il y acquiesça et ces officiers partirent; mais, en attendant leur retour, il suspendit la négociation, ainsi que l'exécution de la démarcation d'armistice. Nous eûmes, en rentrant chez le maréchal Ney, la certitude de la fausseté de la nouvelle, car une lettre de l'empereur Napoléon, datée du même jour, — et c'était de la veille qu'on le disait en fuite — redemandait son acte d'abdication et révoquait nos pouvoirs. Nous ne pouvions comprendre comment il revenait sur sa résolution précédente; à notre tour, indignés qu'il nous crût capables de nous prêter à une pareille folie, que je pourrais mieux qualifier, nous nous y refusâmes énergiquement. Cette demande avait pourtant un grand avantage, en ce qu'elle nous assurait de la présence de Napoléon à Fontainebleau; mais, quant à l'énigme de la fuite, nous en cherchions vainement le mot, ainsi que le motif subit du retrait de l'abdication.

Les aides de camp revinrent et confirmèrent notre assertion sur la fausseté de la fuite ; alors les suspensions furent levées ; nous expédiâmes le tracé de démarcation pour être exécuté immédiatement; car les troupes étaient fort mal au bivouac, resserrées dans des cantonnements sans magasins; rarement y avait-il des distributions, ce qui augmentait le mécontentement, le découragement, et provoquait la désertion, à la très grande satisfaction des alliés et du gouvernement provisoire, tant ces faibles débris, qui avaient signalé leur valeur dans de si nombreuses batailles et fait trembler plus d'une fois l'Europe, imposaient encore aux ennemis )

Page 1