RETOUR A FONTAINEBLEAU
maréchal, il est important pour nous d'avoir votre adhésion personnelle, car elle doit exercer une grande influence sur Tarmée et sur la France. Tous vos engagements sont maintenant tenus et vous êtes dégagé. ^ Non, répondis-je, et personne ne doit mieux savoir que vous que tant qu'un traité n'est pas ratifié, il peut être annulé; mais lorsque cette formalité sera remplie, je saurai ce que j'aurai à faire. > M. de Talleyrand ne répliqua rien, recula de quelques pas, et nous nous retirâmes.
Ney nous déclara que sa mission étant terminée, il ne retournerait pas avec nous à Fontainebleau, et ayant Tair de s'adresser à moi : < Je n'irai pas pour y chercher des récompenses. — Je n'ai pas été habitué à en recevoir, dis-je, encore moins à en demander et — faisant allusion aux 15,000 francs — je n'en ai pas eu d'avance. J'y vais, moi, remplir un devoir, tenir jusqu'à la fin mes engagements et la promesse que j'ai faite à l'Empereur. »
Le lendemain 12 avril, Caulaincourt et moi partîmes ensemble pour Fontainebleau; le comte d'Artois entrait, je crois, au même moment, dans Paris avec le titre de lieutenant général du royaume.
Nous trouvâmes Napoléon calme et serein, bien qu'il apprit que tout était consommé. Il nous renouvela alTectueusement ses remerciements pour ce qui le concernait, lui et sa famille; ne voyant pas le maréchal Ney, il dit seulement, sans autre observation : < Est-ce que le maréchal n'est pas revenu avec vous ? » Il lui fut aisé dlnterpréter notre silence à cette question insidieuse, car il avait bien remarqué qu'il n'était pas là. Il était près de six heures ; il nous retint à dtner, mais il le retarda d'une heure pour faire préparer les ratifications. Au moment de passer à table, il nous fit dire de nous y
mettre sans lui, qu'il se sentait indisposé et allait se mettre au Ht; cependant on lui envoya à manger. Enfin il me fit indiquer neuf heures du matin pour venir le lendemain prendre ses ratifications.
Un aide de camp de l'empereur de Russie arriva, je ne sais plus si c'est avant, pendant ou après le dtner. Il était porteur du traité ratifié que son mattre envoyait à Napoléon par courtoisie; cet aide de camp était, je crois, M. de Schouwalof, un des favoris d'Alexandre. 11 fut introduit, à ce que je crois, mais j'ignore ce qui a pu être dit dans cette conversation ; si le duc de Vicence écrit des Mémoires, sans doute il la mentionnera.
Tous ceux qui étaient restés à Fontainebleau, la plupart attachés au service de la maison et de la personne de l'Empereur, étaient fort joyeux de voir enfin ce grand drame finir; ils n'avaient plus rien à espérer de lui; la décence les avait retenus à leur poste, mais ils soupiraient après le moment d'être congédiés.
A neuf heures, le lendemain, je fus introduit. Les ducs de fiassano et de Vicence étaient avec l'Empereur; celuici, assis devant la cheminée, vêtu d'une simple robe de chambre de basin, les jambes nues, en pantoufles, le cou découvert, la tête entre les deux mains, les coudes appuyés sur les genoux; il ne bougea point lorsque j'entrai, quoique annoncé à haute voix; il paraissait profondément absorbé. Après quelques minutes d'attente silencieuse, le duc de Vicence lui dit : < Sire, le maréchal duc de Tarente s'est rendu à vos ordres; il est important qu'il reparte pour Paris. » Sa Majesté parut sortir d'un rêve et surpris de me voir; il se leva et me tendit la main en s'excusant de ne m'avoir point entendu entrer. A peine eut-il découvert sa figure, que je fus frappé de son altération; son teint était jaune et olivâtre.