DERNIÈRE ENTREVUE
c Est-ce que Votre Majesté est souffrante? lui dis-je. — Oui, répondit l'Empereur; j'ai été fort indisposé cette nuit > ; là-dessus il se rassit, reprit sa première attitude et parut de nouveau plongé dans ses rêveries. Les deux assistants et moi nous nous regardâmes sans mot dire; enfin après une assez longue pause, le duc de Yicence répéta : f Mais, Sire, le duc de Tarente attend; il faudrait lui délivrer les actes dont il doit être porteur, attendu que c'est dans vingt-quatre heures que le délai expire, et que les échanges doivent se faire à Paris. » L'Empereur alors, sortant une seconde fois de ses méditations, se leva d'un air plus dégagé, mais son teint n'avait point changé; sa contenance était mélancolique, c Je me sens un peu mieux », nous dit-il; puis il ajouta : f Duc de Tarente, je suis on ne peut plus touché et reconnaissant de votre conduite et de votre dévouement. Je vous ai mal connu; on m'avait prévenu contre vous; j'ai tant fait, comblé tant d'autres qui m'ont abandonné, délaissé, et vous qui ne me deviez rien, m'êtes resté fidèle f J'apprécie trop tard votre loyauté, et je regrette sincèrement d'être dans une situation à ne pouvoir la reconnaître et vous en témoigner ma reconnaissance autrement que par des mots. Je sais que votre délicatesse et votre désintéressement vous laissent sans fortune; je n'ignore pas non plus le noble refus que vous avez fait à Gratz, en 1809, d'accepter un présent considérable que les États de cette province vous offrirent, en témoignage de leur reconnaissance pour la sévère discipline et Tordre que vous avez maintenus parmi mes troupes et votre sévère équité à rendre justice à tous. J'étais autrefois riche et puissant, maintenant je suis pauvre. — Je me flatte, répondis-je, que Votre Majesté m'estime assez pour croire que ce n'est pas dans votre position actuelle que j'accepterais une récompense; la
conduite que j'ai tenue et à laquelle vous attachez trop de prix était tout à fait désintéressée. — Je le reconnais, dit-il en me serrant la main; mais vous pouvez, sans blesser votre délicatesse, accepter un cadeau d'un autre genre, c'est le sabre de Mourad-bey que j'ai porté à la bataille du Mont-Thabor; conservez-le en souvenir de moi et de mon amitié pour vous. » U se le fit apporter, et me l'offrit: je crus pouvoir accepter ce présent; je l'en remerciai affectueusement; nous nous jet&mes dans les bras l'un de l'autre, en nous embrassant avec effusion. Il m'engagea à venir le voir à l'Ile d'Ëlbe, si quelque occasion m'amenait en Italie; je le lui promis. Enfin nous nous séparâmes. On me remit tous les documents dont je devais èhce porteur; je fis mes préparatifs de départ, et depuis lors je ne revis jamais Napoléon.
De retour le soir à Paris, je remplis, le lendemain, la mission dont j'étais chargé, la remise du traité ratifié de la main de Napoléon. Il n'y eut pas d'échange, car. comme je l'ai dit, l'empereur Alexandre avait envoyé directement et par courtoisie sa ratification personnelle. Les ministres étrangers, réunis chez le prince de Hardenberg, me reçurent avec des démonstrations de politesse et montrèrent à l'envi une grande satisfaction de voir ainsi les efforts réunis des souverains alliés couronnés d'un succès aussi inespéré pour leur cause.
Le prince de Hardenberg parut avoir oublié la manière énergique dont je l'avais traité à Berlin, en janvier 1813, après la défection du corps prussien sous mes ordres. Il se borna à me demander des nouvelles de diverses personnes qu'il avait connues dans l'armée française, et à me parler de son ami le comte de Saint-Marsan qu'il