‹ Souvenirs du Maréchal Macdonald, duc de TarenteChapitre 210 sur 262 · LE COMTE DE SAINT-MARSAN · texte numérisé non relu

LE COMTE DE SAINT-MARSAN

avait eu la bonne fortune de rencontrer. Le comte de Saint-Marsan avait résidé à Berlin comme ministre de France, quelques années, jusqu'en 1813; il avait suivi en Silésie le roi de Prusse, lorsqu'il quitta subitement sa résidence de Potsdam, après avoir appris les derniers désastres de notre retraite et la défection de son corps de troupes, craignant apparemment qu'on ne le considérât comme complice ou qu'on ne l'en rendtt responsable. On a dit depuis que M. de Saint-Marsan était plus dévoué à la Prusse qu'à la France, et qu'il avait, longtemps avant la catastrophe, fait sa paix particulière avec les alliés. Je ne me suis point inquiété de vérifier cet on dit.

Le général Dupont, alors ministre de la guerre, et mon ami depuis nombre d'années (i), ayant appris la remise que j'avais faite du traité, vint me trouver, au nom du comte d'Artois» lieutenant général du royaume, pour me demander mon adhésion personnelle aux changements qui venaient de s'opérer. J'avais rempli mes engagements, j'étais délié de mon serment, enfin j'étais libre; je n'avais plus d'objections à présenter, à faire valoir, et c'est franchement et très loyalement que je signai l'acte qui parut le lendemain dans le Moniteur. Vous remarquerez, mon fils, que j'ai, par la suite, fidèlement exécuté les nouveaux engagements que je venais de contracter; c'est un exemple que je vous conseille et vous recommande d'imiter.

Je fus quelque temps avant d'aller aux Tuileries faire ma cour à Monsieur, aïors lieutenant général du royaume, aujourd'hui le roi Charles X. Mes amis m'en parlèrent; je n'y avais assurément aucune répugnance, mais je pensais qu'il était dans les convenances de ne pas montrer trop d'empressement, après avoir rempli une mission

(1) Nous fîmes conaaissauce en 1784 en Hollande, servant ensemble dans la légion de Maillebois; depuis lors, nous nous perdîmes peu de vue. Note du maréchal Macdonald.

qui ne devait pas trop plaire au prince, et surtout après avoir manifesté autant de résistance et d'opposition , lorsque mon adhésion me fut demandée la première fois. Enfin je m'y rendis; les salons étaient aussi garnis qu'au temps de la grandeur de l'homme déchu. 11 parait que l'on fit remarquer à Son Altesse Royale que j'étais là, car je remarquai qu'il tourna la tête de mon côté et perça immédiatement la foule en venant droit vers moi. Je m'inclinai ; ses premières et dernières paroles furent : t Bonjour» monsieur le maréchal, je ne vous avais pas encore vu. > Me figurant que c'était une sorte de reproche, je répondis en levant la tète : « Non, monseigneur, j'avais des obligations et des devoirs à remplir, et je les remplirai aussi fidèlement désormais. » Là-dessus Monsieur me tourna le dos, ce qui confirma d'abord ma conjecture; mais, quelques jours après, j'eus l'occasion de reconnaître que c'était sans intention que Son Altesse Royale m'avait interpellé de la sorte.

L'empereur de Russie donna à dîner aux maréchaux présents à Paris, au ministre de la guerre et au duc de Vicence; aucun étranger, même de sa nation, n'y fut invité. Sa Majesté Impériale voulut sans doute éviter un contact, des discussions, des conflits d'opinion qui eussent pu avoir des suites; car, en fait de politique et de partis, c'est comme en matière religieuse : chacun tient à sa croyance; toute la différence consiste en ce que les militaires discutent plus chaudement. L'Empereur voulait causer librement avec nous et nous mit fort à l'aise. Les événements de la guerre firent naturellement le fond de l'entretien; Sa Majesté ne tarissait pas en éloges sur les vertus de nos militaires : l'obéissance, le dévouement, les connaissances, les talents, l'héroïque bravoure, même la témérité, l'ardeur dans les combats, l'humanité après la victoire. Il revint encore sur le fait

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