DINER CHEZ LE TSAR
d^armes de Fère-Champenoise et la belle résistance de cette poignée de conscrits contre toutes les forces dont ils étaient environnés; il leur sauva la vie, nous dit-il, presque malgré eux! Ce qui l'étonnait surtout, c'étaient les longues et fréquentes privations que supportaient sans murmurer soldats et ofiiciers, comptant pour rien toutes leurs fatigues. Sa Majesté nous parla de Napoléon avec bienveillance, plaignit cet ennemi déchu de la nécessité où il l'avait mis de se faire le chef de la coalition. A cette occasion, on lui demanda si la façon cavalière avec laquelle Napoléon avait rompu, presque aussitôt qu'entamée, la négociation pour obtenir la main de la grande-duchesse, sa sœur, n'avait pas contribué pour beaucoup à refroidir son ancienne admiration et à le déterminer à se rapprocher de l'Angleterre ; il répondit que non, et que malgré l'autorité absolue dont les tsars sont investis, ils n'en ont cependant aucune sur les filles qui dépendent, quant aux alliances, exclusivement de leur mère, qu'il avait promis son intervention, son influence près de la sienne, mais que Napoléon, connaissant la résistance de l'Impératrice douairière et sa haine contre lui, croyant qu'Alexandre n'avait que poliment insinué un refus, et voulant former promptement, à tout prix, une alliance qui légitimât sa souveraineté, s'était prévenu davantage et avait mandé à son ambassadeur à Pétersbourg de ne donner aucune suite à sa proposition; qu'alors il avait prêté l'oreille à l'insinuation faite sous main que, s'il voulait se tourner du côté de l'Autriche, on était sûr que l'ambassadeur de cette puissance avait des pouvoirs pour traiter d'un mariage. L'empereur Alexandre en avait eu avis, en môme temps que Caulaincourt s'acquittaitprèsdeluide la pénible mission d'annoncer le désistement de Napoléon, t J'aurais pu, ajouta-t-il, considérer cette ruptui*e comme une insulte et m'en offenser,
avec d'autant plus de raison que, très réellement, et le duc de Vicence peut en rendre témoignage, je disais alors : c Quant à moi, je trouve cette alliance convenable,
< mais ma sœur n'est pas encore nubile, et je crains
< une vive opposition de ma mère ; cependant, j'esc sayerai de la ramener, et avec le temps, d'ailleurs i nécessaire au développement de ma sœur, nous parc viendrons peut-être à vaincre sa résistance. > Napoléon prit ces observations pour une défaite, et il n'en fut plus question, parce que ce n'était qu*une affaire de famille, non de gouvernement, ni de politique intéressant mes États. > Telles furent les explications que nous donna ce souverain sur une circonstance dont on avait, dans le temps, parlé tout bas fort diversement, et dont le duc de Vicence me certifia plus tard l'exactitude, en me parlant de l'embarras dans lequel il avait été jeté.
L'Empereur nous parla ensuite de nos correspondances officielles et particulières qui avaient été interceptées et déchiffrées, de sorte qu'il avait pu les lire, c Monsieur le maréchal, dit-il en se tournant de mon côté, nous avons trouvé de vos rapports très remarquables, et de vos lettres à vos enfants et de leurs réponses. Il parait que vous en êtes très aimé. » Je priai l'Empereur de vouloir bien me les faire remettre; il me répondit qu'elles étaient entre les mains de sa sœur, la princesse royale de Wurtemberg qui en avait été enchantée, mais qu'il les lui redemanderait. Je ne sais si cette promesse a été oubliée : le fait est que ces lettres ne m'ont jamais été rendues.
Pour en revenir à la correspondance ofQcielle, je dis en souriant : < 11 n'est pas surprenant que Votre Majesté ait pu la déchiffrer ; on lui en avait donné la clef. > Il prit alors un air solennel, une main sur son cœur et l'autre étendue : c Non, répondit-il, je vous en donne