ENTRÉE DU ROI
nous restâmes oubliés pendant la réception des souverains étrangers, des députations, etc. Enfin le Roi nous fit appeler et s'excusa sur ce qu'on ne l'avait pas prévenu de notre arrivée, d'autant qu'il ne nous eût pas fait attendre; il était impossible de réparer mieux l'inconvenance de ses grands officiers.
La déclaration de Saint-Ouen favorisa merveilleusement l'entrée du Roi, qui eut lieu le 4 mai. La grande majorité de la population, celle des environs même accourut et le salua des acclamations les plus vives. C'était plus que de la joie; il y avait presque du délire dans les franches démonstrations qui se manifestèrent. Les maréchaux avaient été convoqués pour faire cortège; nous environnions la calèche royale dans laquelle étaient la duchesse d'Angoulême à la gauche du Roi, le prince de Condé et le duc de Bourbon sur le devant. Sa Majesté saluait gracieusement et de temps en temps désignait madame la duchesse aux regards avides de la foule, comme pour dire : La voilà, cette infortunée princesse, seule échappée à la hache révolutionnaire f J'ai vu des dames, aux croisées de la rue Saint-Honoré, s'attendrir au point de s'évanouir ou en faire semblant. Le cortège se rendit d'abord à l'église cathédrale, où le Roi entendit un Te Deum d'actions de grâces; il vint ensuite au château des Tuileries. Que de souvenirs durent assaillir la famille royale à la vue de ces murs encore empreints des fureurs du 10 août t
Beaucoup de troupes paradaient dans la cour, et parmi elles les débris de la Vieille garde qu'on avait fait venir à marche forcée» et je crois tout d'une traite, de Fontainebleau. Ils avaient d'abord formé la haie depuis la porte Saint-Denis, sans avoir eu le temps de se raser et de se rapproprier; de là on les avait amenés au pas de course dans cette cour. On pensait que le Roi passerait
dans les rangs; mais, soit fatigue ou indifférence, il ne voulut pas voir cette troupe, quoiqu'on l'en eût pressé, à ce que Ton m'a dit; ce fut une grande faute et le premier germe d'un mécontentement dont, dix mois après, on ressentit les fatales conséquences. On ne permit même pas qu'elle fit le service des Tuileries, quoiqu'on eût eu tout lieu d'être satisfait d'un bataillon de cette garde qui était à Compiègne au moment de l'arrivée du Roi et y resta pendant son séjour.
Cette espèce d'affront fut vivement senti par ces braves qui naguère étaient seuls en possession de garder Napoléon et le Château (i). Par une autre fatalité qui n'influa pas moins sur leur mécontentement, on n'avait pourvu ni aux logements ni aux distributions, et lorsqu'enfîn ils purent obtenir des billets individuels, toutes les portes se trouvèrent fermées; il n'y avait sûrement là aucune mauvaise intention ; c'est que tout le monde était encore dehors après la rentrée du Roi et profitait d'une belle journée pour se promener. J'ai su, par une dame de mes amies, qui a de la résolution et de la fermeté, qu'allant voir ses père et mère, elle trouva plusieurs grenadiers en dispute avec le portier qui refusait de les admettre, malgré leurs billets très en règle, parce que ses maîtres n'étaient pas rentrés. Ils demandaient seulement, en attendant, de se reposer dans la loge; en s'y refusant, l'inflexible portier s'était apparemment servi de quelques expressions blessantes, car il était entre les mains de ces soldats furieux et allait passer un mauvais quart d'heure lorsque, très heureusement pour lui, mon amie parut. Informée du motif de la querelle, elle donna tort au portier, le menaça de le faire chasser, et se tour-
(1) C'est sous ce nom de Ch&teau que le palais des Tuileries fut couramment désigné pendant la Restauration.
LE DUC D'ANGOULÉME 315
nant du côté des militaires, leur dit : c Mes amis, c'est aiïreuxque Ton vous traite ainsi; entrez avec moi; vous avez besoin de vous rafraîchir, mais tout est enfermé. Portier, courez chez le boulanger, le charcutier, le marchand de vin, et que ces braves aient sur-le-champ à manger I > C'est ainsi que sa présence d'esprit désarma la colère de ces militaires, mais elle ne put obtenir d'eux un Vive le Roi I
Je suppose que beaucoup d'incidents pareils arrivèrent ce jour-là dans Paris, et ils ne s'oublièrent pas; aussi, dès la première nouvelle du débarquement de Napoléon, ces soldats tournèrent casaque et coururent à lui. Il est vrai que beaucoup de méfiance, beaucoup de fautes et de sottises vinrent aggraver le mécontentement.
Les ducs de Berry et d'Angoulème arrivèrent successivement. Le premier avait eu, comme son père, le bon esprit d'endosser l'habit de la garde nationale; le second, au contraire, était vêtu d'un uniforme anglais! Les maréchaux avaient été commandés pour aller au-devant de lui; la vue de ce costume impolitique nous mécontenta non moins que son froid accueil, nous saluant à peine et demandant brusquement à son frère, en nous désignant du geste : c Quel est celui-ci? Comment s'appelle celui-là? » Il fut d'ailleurs froidement accueilli lui-même, quoiqu'il y eût assez de monde dans les rues, mais c'était par curiosité, et les meilleures dispositions furent glacées à la vue de cet uniforme de nos ennemis les plus acharnés. Ce qui, peut-être, j ajouta, ce fut l'opinion déjà répandue dans le peuple qu'il maltraitait la princesse et la battait même; je répète ce propos, ou plutôt ce bruit, pour ce qu'il vaut, car les personnes à portée d'observer remarquent, au contraire, que ces époux sont très affectionnés l'un à l'autre, pleins mutuel-
8ie SOUVENIRS DU MARÉCHAL MACDONALD
lement d'égards et de déférence, surtoat la princesse, pour laquelle mon respect, mon attachement et mon dévouement sont très profonds.
Un Conseil de la guerre venait d'être créé; je ne sais si ce fut d'abord par la volonté du Roi, ou si son ministre, ayant su la conversation de Compiègne et craignant qu'il ne lui fût imposé, sans être le maître des choix, prit rinitiative. Je pencherais vers cette dernière supposition, précisément à cause des divers choix faits dans des grades inférieurs, tandis qu'il avait été dit à Compiègne que les chefs de l'armée, c'est-à-dire les maréchaux, les premiers inspecteurs d'armes et quelques généraux qui avaient commandé des corps , en feraient nécessairement partie. A quelques jours de là, j'allai au Château. Le Roi était sur son trône, mais sans apparat; quelques personnes étaient dans la salle, entre autres le duc de Wellington; Sa Majesté, assise, couverte, et jouant avec sa canne, me fit approcher, et, après m'avoir présenté le duc, avec lequel j'échangeai quelques politesses, le Roi me dit : < Ëh bien t vous devez être content; j'ai formé un Conseil de la guerre, qu'en pensez-vous? — Le but de Votre Majesté est manqué, répondis-je; le ministre Ta composé de militaires dépendants qui ont besoin d'emplois, d'avancement, et seront, par cela seul, ses très humbles serviteurs, dociles aux avis et volontés de Son Excellence, de sorte que Votre Majesté ne saura jamais que ce qu'il plaira au ministre de lui montrer. — Vous avez raison, reprit le Roi, je vais corriger et arranger cela. > Cette modification a consisté dans l'adjonction de trois maréchaux, et j'ai su que le Roi insista pour que je fusse du nombre. Dupont connaissait mon indépendance de longue date, et notre liaison me permettant de tout dire et de contrôler, il eût désiré sans doute éviter cette contradiction qui, plus tard, lui