INDÉPENDANCE ET LOYAUTÉ
Les divisions militaires furent érigées en gouvernements; j'eus la vingt et unième, dont le chef-lieu était Bourges; j'avais eu le choix et j'avais préféré celle-ci qui me rapprochait de mes propriétés. Dans le même temps, on nomma les maréchaux chevaliers de Saint- Louis et, successivement, commandeurs et grand-croix de cet Ordre militaire, ressuscité, comme les autres anciens Ordres, sans révocation de la loi qui les avait abolis, tant il y avait déjà de tendance à l'absolutisme.
La première loi présentée à la Chambre des pairs avait pour objet de réprimer les abus de la presse; j'y crus voir une violation de Tarticle 8 de la Charte; je pris part à la discussion; je parlai et votai contre; on trouva mon petit discours très militaire. Malgré une vive opposition, la loi fut votée par cinquante-six voix contre cinquante-cinq : une voix de majorité ! Et cela, parce qu'un de mes amis intimes, qui avait promis de voter contre avec nous, je Tai surpris écrivant oui sur son bulletin! Je fis un geste pour m'en saisir, mais il eut le temps de le jeter dans Turne. Nous aurions eu la majorité; à quoi tiennent les destinées d'une loif
Il est dans les attributions du bureau de porter au Roi les projets qui ont passé. En nous recevant, et après quelques mots à tel ou tel, Louis XVIIL s'adressant à moi d'un ton sévère, avec son regard pénétrant de lynx, me dit : < Monsieur le maréchal, je suis surpris que vous ayez parlé et voté contre; quand je me donne la peine de rédiger un projet de loi, j'ai mes raisons pour qu'il passe. — Sire, répondis-je. Votre Majesté ne m'a pas mis dans la confidence de ses projets; ils doivent tous passer, puisque c'est Votre Majesté qui les fait présenter; à elle seule appartenant l'initiative, autant vaudrait un enregistrement, et nous, rester muets comme le ci-devant Corps législatif; mais, si j'ai bien
compris les dispositions de la Charte, elle laisse à chacun liberté d*opinion et de suffrage. J'ai cru voir une violation de son article 8, et j'ai usé de cette liberté comme je le ferai toujours avec conscience. » Le Roi ne répliqua point, nous salua, et nous nous retirâmes. A peine étions-nous sortis du cabinet que le chancelier me dit : « Mais» monsieur le maréchal, est-ce ainsi que Ton parle au Roi? — Comment, repartis-je, est-ce que j'ai manqué à Sa Majesté? — Non, pas précisément, mais il fallait mettre plus de formes, plus de mesure. — C'està-dire qu'il fallait voiler la vérité ou se repentir. Non, ajoutai-je, je n'ai point appris à calculer les courbes, et je plains le Roi si on lui déguise ce qu'on doit lui apprendre. Quant à moi, je lui parlerai toujours avec franchise et je le servirai de même. > Le Roi me bouda quelque temps, mais ensuite il me traita avec la même politesse que précédemment, et, lorsqu'il m'eut mieux connu, ma franchise ne lui déplut pas, quoique Roi; Ton m'a rapporté que, plusieurs fois, il avait répété, parlant de moi : Mon très véridique m'a dit ou raconté telle ou telle chose.
La Cour perdait chaque jour dans l'opinion; il semblait qu'à l'envi les ministres et leurs agents feraient preuve de plus de sottise, et l'entourage du Roi de plus de hauteur et de dédain. Dans ce temps, l'administration de la Légion d'honneur avait pour chef un abbé, l'abbé de Pradt, ci-devant aumônier du dieu Mars. 11 fit supprimer les maisons d'orphelines, aujourd'hui succursales de la maison royale de Saint-Denis. Les parents des élèves, les amis, les membres de l'Ordre jetèrent les hauts cris; des pétitions nombreuses arrivèrent aux Chambres. J'étais membre du comité de la mienne; on me nomma rapporteur de celles qui exprimaient ces justes plaintes : je m'entendis avec le rapporteur de
LA LÉGION D*UONNEUR 331
l'autre Chambre, et de concert nous allâmes aux rensei-* gnements, d'abord à la Légion d'honneur. Son chancelier nous dit que la seule économie avait motivé la mesure prescrite par le Hoi; la raison était faible, car les maisons d'éducation avaient autant de droits sur la dotation que les membres de l'Ordre; en rigoureuse justice, elles n'auraient dû n'être réduites que de moitié comme les traitements; mais plus d'égards étaient dus aux veuves et à leurs enfants, puisqu'on perdant leurs maris elles perdaient en même temps l'unique ressource de leur existence. Nous dîmes que nous ferions valoir près de qui de droit nos motifs pour faire annuler les impolitiques ordonnances de suppression. L'abbé convint qu'il y avait du vrai dans nos observations; cependant il objecta que ces ordonnances étaient trop récentes pour que le Roi consentit à les révoquer, et nous enga** gea à laisser couler un peu de temps avant d'en provoquer l'annulation, c Oui, dis-je, et, en attendant, on renvoie les enfants, on disperse le mobilier, et plus tard, on représentera que, vu la pénurie des fonds, il serait impossible de rétablir ces maisons. Monsieur l'abbé, ajoutai-je, il y a quelques motifs que vous cachez; nous avons un devoir à remplir; il faut que notre réserve soit rachetée par quelque confidence; parlez. » Il voulut protester de nouveau qu'il n'y avait pas eu d'autres raisons que l'économie; mais, à son air embarrassé, nous vîmes bien qu'il nous trompait.
N'en pouvant rien tirer de plus, nous nous rendîmes chez la supérieure générale des orphelines. Elle avait autant à se plaindre du chancelier que Mme Campan, dont l'établissement à Écouen avait été supprimé; mais, du moins, la plus grande partie des élèves de cette maison avait été versée dans celle de Saint-Denis. On avait hâté, par anticipation, la suppression d'Ëcouen,
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afin de rendre cette propriété au prince de Condé, quoiqu'elle eût été donnée en dotation à la Légion d'honneur par la caisse d'amortissement qui l'avait, je crois, acquise de l'État. La supérieure générale avait eu des difficultés avec le chancelier, et elle attribuait les suppressions à la haine personnelle de labbé. Elle nous dit qu étant allée un jour chez le grand aumônier afin de lui demander sa protection pour sa communauté et ses élèves, le chancelier était entré peu après et avait trouvé fort mauvais qu'elle s'ingér&t à donner des détails, des renseignements sans sa participation; elle croyait être sûre que c'était par animosité que l'esprit de charité de Tabbé Tavait ainsi conduit à se venger; elle se plaignit aussi de sa correspondance, qu'elle était contrariée dans tout ce qu'elle avait précédemment proposé pour améliorer le bien-être des élèves. 11 pouvait bien y avoir dans ses dires un peu d'acrimonie féminine; nous ne tînmes compte que de ce qui pouvait nous mettre sur la voie des causes réelles de la suppression.
Nous allâmes ensuite chez le grand aumônier qui nous dit que le chancelier s'était, en effet, fort irrité de la recommandation et de la protection que la supérieure était venue lui demander, mais que Tabbé lui avait toujours dit que la situation de la Légion réclamait cette mesure d'économie.
Sans nous arrêter aux plaintes de la supérieure générale, attendu qu'elles étaient personnelles et peut-être exagérées, nous convînmes d'établir pour base de nos rapports respectifs Timpolitique arbitraire de la suppression, car, ainsi que je l'ai déjà dit, les maisons d'éducation avaient les mêmes droits que les membres de rOrdre, puisqu'elles avaient été créées presque en même temps et que, quelques années plus tard, il avait été institué pour elles un commencement de dotation