‹ Souvenirs du Maréchal Macdonald, duc de TarenteChapitre 217 sur 262 · LA LÉGION D*HONNEUR · texte numérisé non relu

LA LÉGION D*HONNEUR

particulière, indépendante des fonds généraux, et qui existe encore, mais que les besoins et les circonstances n'ont apparemment pas permis de compléter.

L'opinion des membres de TOrdre et des militaires était assez montée; une partie du public faisait chorus, non seulement contre cet acte administratif, mais au sujet de beaucoup d'autres griefs. A quoi servirait d'alimenter le mécontentement? Il me semblait que l'important pour nous était de tâcher de faire rapporter l'ordonnance; y parviendrions-nous par des déclamations à la tribune ? on nous opposerait d'autant plus de résistance. J'eus alors l'idée de négocier cette affaire avec le ministre dont la Légion dépendait; j'en fis part à mon collègue; c'était un chaud partisan de l'opposition, bon diable au fond, avec d'excellentes qualités; je le connaissais depuis longtemps. Au premier mot, il secoua la tète, mais je le ramenai bientôt et sans trop de peine, en ajoutant que, si notre négociation échouait, nous serions bien plus forts. Nous convînmes donc de rédiger chacun nos rapports, comme s ils devaient être soumis à nos Chambres respectives, et de demander une audience au ministre de la maison du Roi.

M. de Blacas nous reçut immédiatement et parut étonné, parce qu'il croyait, comme il nous le dit, que la mesure prise était dans l'intérêt de l'Ordre, qu'à la vérité il n'avait pas approfondi l'affaire et s'était borné à mettre sous les yeux du Roi le rapport et le projet d'ordonnance que le chancelier lui avait adressés ; ouvrant un tiroir, il nous montra le rapport original ainsi que le budget de l'Ordre qui n'avait pas exigé de lui de profonds calculs, car, sur la proposition de réduire les traitements de moitié, il n'avait eu qu'à donner un trait de plume sous la somme totale pour la diviser en deux. Nous l'invitâmes à communiquer au Roi nos rapports et

à nous faire connaître les intentions de Sa Majesté sur la demande de révocation de l'ordonnance.

Quelques heures après, le Roi nous manda, mais il fut impossible de trouver le député ; comme l'heure de l'audience était précise, je m'y rendis seul. M. de Blacas était seul avec le Roi; en me voyant entrer, Sa Majesté se leva, me tendit la main et me dit : c Mon cher maréchal, je vous remercie de la manière délicate dont vous vous y êtes pris pourm'éclairer et me faire connaître la vérité ; je n'ai approuvé la mesure que parce qu'on m'assurait qu'elle était dans l'intérêt de l'Ordre; on ne m'avait pas donné les justes raisons que vous faites valoir; ainsi c'est avec autant de plaisir que d'empressement que je révoque mon ordonnance. » Je remerciai le Roi au nom de l'Ordre et des familles intéressées, en ajoutant: « Si Votre Majesté eût été mieux instruite, elle eût sans doute maintenu ou même créé ces établissements, s'ils n'eussent point existé. — Certainement, dit le Roi ; et pour vous donner, mon cher maréchal, une marque de ma satisfaction et de ma confiance, c'est vous que je charge de rédiger Tordonnance rétablissant les maisons d'orphelines. > Je me retirai fort satisfait; en rentrant chez moi, je trouvai mon collègue, le baron Lefebvre, ancien ordonnateur en chef de l'armée, et qui l'était alors de la garde nationale parisienne. En entendant mon récit et le succès de notre commune démarche, il eut un vif mouvement d'humeur de ce qu'il perdait ainsi l'occasion de déclamer à son tour contre les mesures arbitraires du pouvoir et d'en être pour sa peine d'avoir rédigé son rapport.

Mon travail achevé, je le portai au ministre; il me dit: c L'abbé de Pradt a su vos démarches; il a peur; car voilà de sa part une demande de congé que le Roi est fort disposé à lui donner, même tout à fait. » L'ordon-

Page 1