LA LÉGION D*HONNEUR
nance fut insérée le lendemain au Moniteur et causa une grande joie, surtout parmi les intéressés; mais ce triomphe coûta cher à la Légion, car la plus grande partie des élèves avaient été déjà remises à leurs parents avec leur trousseau ; ceux-ci ne se soucièrent pas de ramener les enfants au bercail, et préférèrent jouir, jusqu'à leur vingt-unième année, de la modique pension de 250 francs qu'on leur donnait pour continuer leur éducation. Il fallut donc faire une nouvelle nomination d'élèves et pourvoir à leur trousseau. Peu de temps après on fit un pont d'or au chancelier de Pradt pour l'inviter à se retirer; on lui accorda une pension de 10,000 francs et le grand cordon, ce qui produisit un très mauvais effet qui fut encore augmenté par la nomination de son successeur, un officier général, ancien émigré attaché à la cour^ et favori, disait-on, de l'héritier de la couronne.
Beaucoup de débats dans les Chambres, d'animosité dans les partis, une grande méfiance partout contre la Cour, les régiments infestés d'émigrés, des corps privilégiés où les grades étaient prostitués même à des jeunes gens sortant à peine des bancs de l'école, tandis que d'anciens et excellents ofQciers, courbés sous le poids des années de service et couverts d'honorables blessures, végétaient en demi-solde, ignorés et presque méprisés par les nouveaux venus. L'État ne pouvait pas profiter plus longtemps des confiscations révolutionnaires, car déjà une simple ordonnance avait remis en possession des biens non vendus les membres de la famille royale. Quoique le fond de la mesure fût juste, on avait péché par la forme en ne provoquant pas une abrogation régulière des lois de la Révolution sur les biens nationaux ; l'ordonnance de restitution excita donc un vif mécontentement et beaucoup de craintes. Les anciens dépossédés
tracassaient, menaçaient les acquéreurs; parmi ceux-ci, les plus timides consentaient partiellement à des arrangements amiables, transactions, indemnités; néanmoins ils n'étaient pas rassurés encore ; le plus grand nombre résistait et menaçait à son tour. Le clergé qui, depuis le Consulat, n'était plus que salarié, voulait aussi rentrer en possession de ses biens ; mais il y avait une grande différence : il n'était qu'usufruitier; aussi le laissa-t-on crier, malgré les insultes et les attaques en chaire, les menaces de damnation éternelle, dans le confessionnal, aux faibles et aux moribonds, s'ils ne restituaient pas ou ne testaient pas en faveur de l'Église. D'un autre côté, les militaires murmuraient de la perte de leurs dotations à rétranger et voyaient avec jalousie ceux des camarades plus favorisés qui conservaient les leurs sur les canaux; enfin les plus élevés en situation, les plus fort dotés par le domaine extraordinaire faisaient nécessairement le plus de bruit. Il est vrai que toutes les positions sont relatives; ainsi qu'eux j'avais perdu mes dotations à Naples et en Pologne; mais j'avais eu le bon esprit de ne considérer cette augmentation d'aisance que comme une fortune temporaire, et je la regrettai moins.
Dans cet état de choses, le gouvernement laissait aller, ne remédiait à rien ; il semblait intrigailler sous main en faveur de ses partisans, plus ostensiblement en faveur de ses membres. Un plus audacieux insultait à la tribune la France et l'armée nationale avec sa ligne droite; un autre, faible, souple et ambitieux, publiait un règlement de police qui le couvrait de ridicule; un ex-ministre de l'Empire, si platement, si bassement asservi à son chef, mais non moins ambitieux que l'autre, osa prononcer à la tribune de la Chambre des pairs ces mots si agréables aux oreilles du pouvoir absolu : Si veut le Roi, si veut lahi.
Au milieu de ces conflits, de ce malaise, de ces mécon-