MÉCONTENTEMENTS
l'Europe entière n'eût pas suffi à le combler. Le résultat définitif fut la loi du 5 décembre 1814, portant restitution des biens non vendus; le reste fut ajourné.
Dans le courant de la session, j'avais pris plus ou moins départ aux discussions politiques; la suivante ne fut pas moins fertile en grands débats dans lesquels ma situation me jeta naturellement. Un sourd mécontentement continuait à fermenter, dans Tarmée surtout. Le Congrès de Vienne dansait et ne marchait pas, comme a dit plaisamment le prince de Ligne; l'Autriche se montrait hautaine, vaine, ambitieuse, prétentieuse; M. de Talleyrand, principal plénipotentiaire de France, engageait son gouvernement à faire sans bruit des dispositions militaires, à faire fller des troupes sur les frontières, sous prétexte de changements de garnisons.
Les princes de la famille royale faisaient des tournées dans les départements; le but de ces promenades était d'attirer des partisans à la cause royale, mais partout ils échouèrent par leur propre faute, malgré la prodigalité des promesses et la prostitution des décorations, surtout de la Légion d'honneur, ce qui blessait vivement d'anciens militaires qui n'y avaient aucune part; on les donnait à des intrigants, à des dévoués du moment. L'abus fut porté à ce point, ainsi que l'oubli de toute convenance, jusqu'à les distribuer par douzaines à des préfets et sous-préfets qui en décoraient leurs amis, leurs flatteurs, même leurs créanciers I Les princes n'étaient entourés que de leurs partisans, ne voyaient que les hommes de l'ancien régime; seulement des politesses froides aux autorités qu'on n'avait pas changées, faute d'étoffe. Ainsi Leurs Altesses n'apprenaient rien, n'apercevaient rien, puisqu'elles ne voyaient que par les yeux des gens passionnés d'autrefois; de là les méfiances, les mécontentements plus violemment excités.
Le duc d'Angouléme et Mme la dachesse furent envoyés à Bordeaux et durent traverser les départements de mon gouvernement; je me rendis au cheMieu pour leur en faire les honneurs; je reçus Leurs Altesses Royales à la frontière du département du Cher, le 28 février 1815, et les accompagnai jusqu'aux limites de celui de la Dordogne; je fus très bien accueilli d'elles, surtout de Mme la duchesse. Le souvenir de ses malheurs m'attacha franchement à cette princesse et je lui vouai un dévouement qui ne s'est jamais démenti; jusqu'à présent je n'ai eu qu*à me louer de ses constantes marques de bienveillance. Les décorations, dans ce voyage, furent peut-être un peu moins prodiguées et quelques-unes, par mon intervention, bien placées.
Je revins à Bourges, le 5 mars, avec l'intention d'y séjourner et d'alterner avec Courcelles, qui n'en est qu'à vingt lieues ; mais vingt-quatre heures après mon arrivée, dans la nuit du 6 au 7, un courrier m'apporta l'ordre de me rendre immédiatement à Nîmes, pour en recevoir d'autres de M. le duc d'Angouléme que je venais de quitter, et préalablement de diriger toutes les troupes de mon gouvernement sur Villefranche, dans le département du Rhône.Ladépèche ministérielle ne medonnaitaucun motif ni de ce mouvement précipité ni de mon départ. Le même courrier était porteur d'un paquet pour le duc d'Angouléme, adressé à Bourges, tandis que l'itinéraire aurait dû faire connaître qu'au jour dont la dépêche portait la date — le 5 au soir — le prince devait être à Liboume. Je me creusais la tête pour deviner ce qu'il était survenu d'extraordinaire; je m'arrêtai naturellement à l'idée que c'était une suite des demandes du prince de Talleyrand de Vienne pour des démonstrations plus ostensibles aux frontières, et je pensai que les rassemblements de troupes à Villefranche et à Nîmes avaient pour but de
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moDtrer que la France avait les moyens d'appuyer ses négociations contre l'Autriche; je supposai que des réunions semblables devaient avoir lieu en même temps dans les départements du Rhin et sur les frontières du Nord; mais j'étais loin de compte. Dans la nuit du 7 au 8, un rapport du général du Coêtlosquet, commandant à Nevers, au lieutenant général Lepic, son chef direct à Bourges, et qui me fut sur-le-champ communiqué, annonçait le débarquement de Napoléon et le passage de Monsieur, frère du lloi, se rendant à Lyon. Toutes mes précédentes conjectures s'écroulèrent. Ces nouvelles me confondirent et je prédis dès lors les malheurs qui sont venus fondre sur la France.
Je me mis en route quelques heures après. Si j'avais reçu le paquet du ministre du côté de Limoges, je me serais rendu directement de là, par la route de Toulouse, à Nîmes; mais j'étais revenu à Bourges, et la route de Lyon était alors la plus directe. En arrivant à la Charité, j'appris que le duc d'Orléans venait d y relayer, se rendant près de Monsieur qui avait vingt-quatre heures d'avance sur lui. 11 me tardait de rejoindre ce prince que j'avais connu, dans la première campagne de la Révolution, faisant partie de l'armée de Dumouriez auprèsduquel je servais comme aide de camp. Il s'arrêta heureusement pour déjeuner à Fougues; autrement je n'aurais pu le joindre, ayant eu beaucoup de peine à obtenir des chevaux à la Charité, parce que le prince courait avec trois voitures. Il me raconta tout ce qui avait été connu à Paris avant son départ, depuis le débarquement de Napoléon et sa marche rapide sur Grenoble, que l'on croyait bien qui résisterait, c Au moins, dis-je, peut-on compter sur le général Marchand qui hait personnellement Napoléon dont il est l'ennemi déclaré ; comptez
donc autant sur sa fidélité que sur ses efTorts pour résister et se venger. > Ce général commandait la 7* division militaire. Je cheminai avec le prince jusqu'à Moulins; là il fallut nous séparer, faute de chevaux, et je dus attendre le retour des siens pour continuer ma route, de sorte qu'il avait quelques heures d'avance sur moi.
Au dernier relais et pendant qu'on changeait de che. vaux, Monsieur, qui venait d'apprendre par le dac d'Orléans que je le suivais, m'expédia un courrier pour m'inviter à hâter mon arrivée à Lyon. Il me faisait écrire confidentiellement par son capitaine des gardes, le comte des Cars, que sa position était très inquiétante, la marche de Napoléon étant si rapide qu'il n'était plus qu'à une journée de Lyon, que la garnison montrait des dispositions si mauvaises qu'il ne pouvait compter sur elle pour la défense du passage du Rhône. J'entrai chez le maître de poste pour lire cette lettre et y répondre ; les informations qu'elle contenait étaient si bien secrètes qu'en sortant de la maison pour remettre la réponse, je vis un grand rassemblement de curieux auxquels le courrier racontait tout ce que l'on savait à Lyon des événements et de l'esprit de la garnison, ce que confirmait le postillon, et très exactement ce que contenait la lettre du comte des Cars. Je partis enfin et très rapidement; mais avant d'atteindre le faubourg, un essieu de ma voiture se rompit; elle versa; je n'éprouvai aucun mal de cette chute, mais cet accident me causa un nouveau retard, étant forcé de faire le reste du chemin à pied. Arrivé à l'hôtel où j'avais coutume de loger, j'y trouvai deux ofQciers qui m'attendaient pour me conduire chez le gouverneur où Monsieur avait dtné; un troisième survint pour me presser de me rendre près de Son Altesse Royale.
Il était neuf ou dix heures du soir, le 9 mars. Les