MONSIEUR A LYON
l'on a prodigué les grades, les honneurs, les distinctions! — A la manière dont vous vous exprimez, dis-je, vous me porteriez à supposer que vous partagez ces opinions. — Oui, dit-il, je pense comme eux, mais je ferai mon devoir jusqu'à la fin. > Vous saurez dans peu de moments, mon fils, comment ces devoirs furent remplis, t L'heure s'écoule, reprit le général Brayer; il est plus que temps d'avertir Monsieur de ne pas se présenter devant les troupes, pour éviter une avanie, un manque de respect. > Je calculai rapidement les conséquences que tout cela pouvait avoir; mais comment m'y prendre pour faire une pareille communication à Son Altesse Royale? Si elle essayait de braver cet avertissement, comme il était fort probable qu'elle le ferait?... Il me vint alors une heureuse idée et j'allai de suite en essayer l'effet.
En entrant chez Monsieur, je trouvai ses officiers debout; ils attendaient son réveil. Je fis l'observation que ce que j'avais à communiquer n'admettait aucun délai; le comte des Cars entra dans l'appartement et m'introduisit. Je dis à Son Altesse Royale que les rapports de la nuit touchant l'esprit des troupes n'étant pas meilleurs, j'avais réfléchi que sa présence pourrait les gêner et contraindre, qull vaudrait mi«ux que les voyant seul, avec mes habitudes de guerre et d'armée, comme étant l'un des leurs, — selon le langage du temps — l'expression de leurs sentiments serait plus libre, et que je le ferais prévenir dès que l'occasion me paraîtrait opportune. Le prince ne put ainsi supposer ni pénétrer le vrai motif qu'il connut plus tard, mais non par moi; il approuva mon observation, ajoutant qu'il serait prêt à monter à cheval, lorsque je lui en ferais donner avis. Je rentrai chez moi pour y attendre que les troupes fussent réunies sur la place Bellecour.
J'étais contrarié da mauvais temps; je le fus bien davantage en apprenant qu'aucune distribution n'avait été faite, qu'on n'avait pu trouver pendant la nuit ni le commissaire des guerres pour viser les bons des corps, ni le garde-magasin pour délivrer l'eau-de-vie.
L'heure de la revue étant arrivée, le général Brayer vint me prendre ; il m'avait fait amener un cheval; nous nous acheminâmes sous une pluie battante. En débouchant sur la place à la droite des troupes, des acclamations éclatèrent et se propagèrent le long des lignes que je parcourais; nombre de curieux y mêlaient leurs voix, mais on ne distinguaitd'autre nom et d'autres titres que les miens. Ce début me sembla de bon augure, j'en fus la dupe et le reconnus bientôt, lorsque faisant former les carrés, j'y entrai pour être mieux entendu de chacun. Je commençai par remercier de l'accueil que je recevais, me flattant que c'était un souvenir des soins que j'avais toujours, par devoir autant que par attachement pour le soldat, pril de son bienêtre, qui avait été la préoccupation constante de mon esprit pendant ma longue carrière militaire; je continuai en disant que je reconnaissais hautement leurs loyaux services, leur dévouement dans la bonne et la mauvaise fortune, que si nous avions succombé, c'était du moins avec honneur, qu'il n'avait pas moins fallu que toute l'Europe armée et de grandes fautes, qui ne pouvaient nous être imputées, pour amener les suites que nous n'avions pu empêcher. J'ajoutai qu'ils savaient tous que j'avais été le dernier à m'y soumettre, qu'ainsi nous avions rempli nos obligations, mais que déliés par la volonté nationale, nous en avions contracté d'autres non moins sacrées et auxquelles le gouvernement royal nous trouverait aussi fidèles; que l'envahissement qui nous rassemblait à Lyon allait déchaf-