LES SOLDATS
ner sur notre patrie des malheurs encore plus grands que ceux de l'année précédente, puisque l'ancienne France était restée intacte, tandis que cette fois les alliés nous feraient payer chèrement une reprise d'armes. Que sais-je ce que je n'aie point dit encore pour émouvoir ces troupes, qui m'écoutaient silencieuses? J'étais très animé; je terminai ma harangue en disant que j'avais une trop bonne opinion de leur fidélité et de leurs sentiments patriotiques, pour qu'à mon exemple, comme moi, qui ne les avais jamais trompées, elles ne restassent point dans le chemin de l'honneur et du devoir, et que la seule garantie que je leur en demandais était de répondre au Vive le Roi! que je lançai et répétai de toute ma force. Pas une seule voix ne se joignit à la mienne; tous restèrent dans le plus morne silence; j'avoue quej 'en fus déconcerté. Mes tentatives sur les autres carrés ne furent pas plus heureuses; il semblait que les troupes eussent reçu un mot d'ordre. Pendant que je faisais le même essai sur la cavalerie, j'envoyai chercher Monsieur, espérant que, contrairement à ce qui m'avait été rapporté la nuit, il serait accueilli, sinon chaudement, comme je l'avais été d'abord, du moins avec convenance. Je désirais d'ailleurs que le prince fût témoin de mes efforts et que notre mutuel concours servît à vaincre l'obstination de ce morne silence; mais nous échouâmes encore. Nous étions arrivés au dernier régiment qui était, je crois, le 14* de dragons; le prince s'approcha d'un vieux sapeur décoré, lui parla avec bonté, le loua de son courage dont il portait la preuve sur sa poitrine : le dragon, que je vois encore, les yeux fixes, la bouche béante, resta immobile, impassible. Son colonel, plusieurs officiers qui criaient avec nous : Vive le Roi ! l'appelèrent par son nom, l'exhortèrent, le pressèrent, il resta inébran-
labié. Monsieur en était rouge de colère, mais il eut la sagesse de ne pas la faire éclater.
Nous renvoyâmes, sans les faire défiler, toutes les troupes à leurs postes ou quartiers respectifs, en prescrivant la défense des ponts et passages du Rhône, comme si elle dût avoir lieu devant Fennemi. Je dis alors à Monsieur qu'une autre tentative aurait peut-être plus de succès auprès des officiers réunis à part; ils s'étaient montrés également froids, mais ils avaient pu être gênés par la présence de leurs soldats.
Je donnai, en conséquence, l'ordre de les réunir à mon logement, depuis le général jusqu'au dernier sous-lieutenant; j'invitai Son Altesse Royale à visiter, pendant ce temps, les ponts afin de s'assurer si l'on y avait établi les travaux de défense convenus la veille. Le prince, ayant goûté cette idée, s'achemina vers le Rhône, et moi j'allai à la réunion. Elle était si nombreuse que mes appartements ne pouvaient la contenir; les escaliers étaient encombrés. J'entrai en matière par tout ce que je crus le plus propre à les émouvoir, ne faisant plus pressentir, mais démontrant jusqu'à l'évidence tous les ûéaux qui allaient assaillir à la fois la France et euxmêmes. Je reconnus qu'on était fort animé de part et d'autre, que les têtes étaient montées, exaltées, les reproches les plus amers, les plus sanglants, adressés sans ménagements, parfois avec irrévérence, non seulement au gouvernement, mais au Roi et à la famille royale, prodigalité, prostitution des grades et décorations, abandon, vexations, mépris des anciens services. Assurément c'étaient des fautes que je cherchai à rejeter sur l'ignorance des hommes et des choses, sur l'intrigue qui assiégeait le trône; assurément aussi le Roi, dont les intentions étaient bonnes et pures, apporterait, mieux éclairé, un prompt remède à tous les griefs que je m'en-