LES OFFICIERS
gageais à lui faire connaître et redresser; mais à cette heure, c'était la patrie qu'il fallait servir et sauver.
Je m'épuisai inutilement pendant près de deux heures, obligé de tenir tête à tout ce monde qui, sans me manquer d'égards, parlait fort librement; il était aisé de juger pourquoi les troupes étaient restées silencieuses; elles avaient reçu l'impression de leurs officiers. Aux premiers griefs sur lesquels ils revenaient jusqu'à satiété* se mêlait, s'ajoutait la formation de la Maison du Roi, corps d'officiers que l'on tirait impolitiquement de la seule aristocratie ancienne, sauf quelques représentants de la nouvelle noblesse; ce que l'on appelait troupe avait grade d'officier, même d'officier supérieur; un sous-lieutenant de la Maison était lieutenant-colonel, et ainsi de suite. Sous ce rapport, les plaintes étaient malheureusement fondées, et la jalousie excusable de voir de jeunes imberbes revêtus d'uniformes reluisants de broderies, presque tous décorés de rubans et d'épaulettes de grades supérieurs. Je le répète, tout cela, sauf quelque exagération, n'était pas dénué de vérité, mais je ne pus pas venir à bout de leur faire comprendre, dans la position critique et les circonstances qui nous pressaient, que de leur conduite dépendaient absolument les destinées du pays; le parti était pris d'en courir les chances. Ils étaient bien résolus à ne point faire feu sur les corps de la défection de Grenoble; j'obtins toutefois qu'ils tiendraient leurs postes et riposteraient même, s'ils étaient attaqués ; mais cette promesse me parut faible et faite de très mauvaise grâce.
Ne pouvant espérer davantage et fatigué d'une discussion si inutile et si longue, je congédiai les ofBciers et ne retins que quelques généraux qui pensaient comme moi. Nous nous rendîmes ensemble chez Monsieur; à notre air triste et abattu il jugea bien que notre tenta*
34d SOUVENIRS DU MARÉCHAL MACDONALD
tive avait échoué; je lui dis, en rendant compte de ce qui 8*était passé, qu'il n'y avait pas à compter sur aucune sorte de résistance, que le mécontentement et l'aigreur égaraient toutes les tètes, qu'enfin la présence de Son Altesse Royale n'étant plus nécessaire, je la suppliais de partir sur-le-champ. « Et vous? dit-il. — Moi, je reste; je n'ai rien à craindre des troupes, mais j'ai tout lieu de craindre pour vous. — Non, répliqua-t-il, je reste, si vous ne partez pas avec moi ; après les marques de dévouement que vous venez de donner, je ne vous laisserai pas seul exposé aux événements. — Je vous répète, monseigneur, que je n'ai aucun danger à courir; vous m'avez investi du commandement, je Fexercerai jusqu'au dernier moment; il peut survenir tel incident non prévu qui soit favorable à votre cause, je le saisirai pour en tirer parti ; mais, au nom du ciel, partez, les moments sont pressants >; et comme il paraissait décidé à rester, j'engageai ses officiers à se joindre à moi. Le duc d'Orléans, qui était présent, insistait également pour rester, avec ou sans Monsieur. Celui-ci céda enfin, mais exigea que le duc d'Orléans partît et lui en donna l'ordre auquel il se soumit à regret. Enfin Monsieur se décida à monter en voiture; il me chargea d'envoyer des contre-ordres aux troupes que l'on dirigeait sur Lyon, afin de ne pas les mettre en contact avec la garnison. On leur croyait un meilleur esprit; mais il semble qu'une étincelle électrique avait produit la même commotion dans tous les corps de l'armée.
Monsieur me dit qu'il avait parcouru les quais du Rhône et les ponts, qu'aucun préparatif de défense n'avait été fait, qu'il avait distribué de l'argent pour hâter le travail et qu'on lui avait promis de mettre immédiatement la main à l'œuvre. Enfin, je le vis partir