MOMENT CRITIQUE
Vaise, à la jonction des denx routes du Bourbonnais et de la Bourgogne, afin de pouvoir, selon les circonstances, suivre Tune ou l'autre, si j'étais contraint de me retirer. Au pont Morand, pas plus qu'ailleurs, aucune barricade n'avait été faite; il se fermait par une grille : personne ne savait où étaient les clefs; je donnai dix louis pour aller acheter des chaînes et cadenas; mon argent prit le même chemin que celui de Monsieur.
En quittant ce pont pour retourner à l'autre, je remarquai un certain mouvement causé par le retour d'une reconnaissance; elle n'avait pas dû aller bien loin, et sans doute elle avait aperçu ou rencontré ce que Ton pouvait appeler l'ennemi. Que s'était-il passé? Mon anxiété était grande; j'en fus tiré peu* l'arrivée d'un officier d'état-major venant au galop à ma rencontre : • Une reconnaissance est rentrée, me dit-il. — Qu'a-t-elle vu? — L'avant-garde de Napoléon. — Est-elle éloignée? — Elle va entrer dans le faubourg de la Guillotière. — Que s'est-il passé? — Les deux reconnaissances ont bu ensemble. — Courez, dis-je, à la place Bellecour; amenez les deux bataillons qui y sont en réserve; vous les placerez à droite et à gauche du pont. » La foule encombrait les quais; les bateaux allaient et venaient, conduisant sur la rive gauche les curieux qui ne pouvaient passer sur le pont occupé par nos troupes. Elles étaient prêtes à déboucher, pour la fidélité ou pour la trahison? Comme j'arrivais à l'entrée du pont, des cris de : Vive l'Empereur! éclatèrent de l'autre côté; sur les quais, la foule les vociférait à nous étourdir. J'exécutai sur-lechamp la résolution que j'avais prise d'essayer d'entamer une affaire. Je comptais gagner la tète du pont avec l'état-major qui me suivait, arrêter les premiers qui se présenteraient, m'emparer de leurs armes et faire feu. Le pont était encombré dans toute sa longueur par les
troupes formées en colonne, c Allons, messieurs, m'écriai-je, pied à terre 1 > et nous voilà marchant au plus vite; mais à peine étions-nous au quart du chemin que des hussards du 4% éclaireurs de la troupe de Napoléon, apparaissent à l'entrée du pont; à cette vue, officiers et soldats mêlent leurs acclamations aux cris de la foule, les shakos s'agitent au bout des baïonnettes, en signe d'allégresse, les faibles barricades sont franchies; on court, on se précipite, pour introduire les survenants dans la ville. Dès lors tout était fini. Nous rebroussâmes chemin, remontâmes à cheval; il n'y avait pas de temps à perdre; car je supposais avec raison que les hussards du 4* ne trouveraient pas plus de résistance au pont Morand et pourraient nous devancer au faubourg de y aise en suivant les quais, ce qui arriva en effet.
Le général Brayer, qui était encore avec moi, m'ayant entendu donner l'ordre d'évacuer Lyon sur-le-champ, leva tout à fait le masque et me dit : c C'est inutile, monsieur le maréchal, toutes les mesures sont prises pour empêcher votre départ. — Vous me connaissez sûrement trop bien, monsieur, répondis-je, pour croire que je puisse être facilement arrêté; je saurai me faire respecter et me faire jour Tépée à la main. » Il alla vers les siens sans répliquer; mais une autre espèce d'obstacle se présentait; c'était la foule qui se pressait tellement qu'en vain j'aurais tenté de la traverser, sans l'arrivée des deux bataillons de réserve que je venais d'appeler pour les placer à droite et à gauche du pont. Il fallut bien que la masse se rompft pour livrer à la troupe un passage; j'en profitai en marchant le long de la colonne, faisant des gestes comme pour indiquer les emplacements. Il se faisait un tel bruit qu'il n'y avait pas moyen de s'entendre. Arrivé enfin à la queue de la colonne, je m'acheminai par le quai; le colonel Dard, des dragons.