RETRAITE PRÉCIPITÉE
gendarmes attachés à des barreaux et sans leurs cavaliers; ces chevaux étaient frais; on pouvait par signal ou autrement les faire détacher et courir après nous qui ne courions déjà plus, tant les nôtres étaient fatigués; je donnai Tordre de débrider ceux des gendarmes. Nous étions toujours suivis par ce que nous croyions être des ennemis; ils avaient même un peu gagné sur nous; mais enfin ils ralentirent leur allure, et force nous fut d'en faire autant, nos chevaux rebutés s'étant mis d'euxmêmes au pas.
A un quart de lieue de la Tour de Salvagny, premier relais en sortant de Lyon, je vis venir à nous un officier général; c'était Simmer qui avait fait avec moi la campagne de 1813 et servi avec beaucoup de distinction. Je Tavais rencontré la veille, venant de Clermont, avec deux bataillons. Il avait reçu mon ordre de faire halte et se rendait à Lyon pour me demander de nouvelles instructions. Étonné de me trouver sur la route, tandis qu'il me croyait à la ville, il me demanda ce qui s'y était passé; pour toute réponse, je lui dis : t Avez-vous des chevaux frais à me prêter? — Oui. — Eh bien! courez les faire seller et brider. » Il partit au galop. Je ne perdais pas de vue le détachement qui nous suivait; à notre tour, nous avions gagné sur lui. Enfin nous atteignîmes le relais; les deux bataillons étaient sous les armes et me rendirent les honneurs; quelques-uns de ceux qui m'accompagnaient crurent apercevoir quelques cocardes nationales aux shakos; pour moi, je n'en vis point. Les chevaux étant prêts, j'en changeai immédiatement, et prenant à part le général Simmer, je lui appris en peu de mots ce qui venait de se passer, et lui dis : c Faites rebrousser chemin à votre troupe. — Elle ne voudra certainement pas obéir. — Eh bien f laissez-la et suivez-moi. » Là-dessus, je repris le galop et le général resta.
Le pauvre Digeon, toujours préoccupé de la crainte que nous ne fussions pris, s'aperçut alors de cette plume blanche à mon chapeau et me pria de la retirer; j'hésitai, mais enfin je cédai, pour le tranquilliser, à ses sollicitations; tout en galopant, malgré l'incommodité du vent et de la pluie, je l'arrachai et la mis en morceaux. Sur ces entrefaites, son cheval s'abattit; heureusement il n'eut que des égratignures, se remit en selle et nous marchâmes moins vite; je m'étais aperçu que nos compagnons ne nous suivaient que de très loin. Ils n'avaient sans doute pas trouvé de bidets à la poste, et j'eus grand'crainte qu'ils ne fussent pris; mais je n'aurais pu les sauver et j'aurais été arrêté avec eux; je supposai qu'ils auraient la présence d'esprit de prendre des chemins de traverse et de se jeter dans les terres. Dans cette perplexité, nous continuions à courir, lorsque nous aperçûmes devant nous des chevaux conduits en main; le général Digeon, qui attendait les siens par cette route, présuma qu'ayant dû coucher à Tarare, c'étaient sans doute eux; comme.il avait la vue basse, il ne les reconnut que lorsque nous en fûmes près; c'était une bonne fortune; nous mimes sur-le-champ pied à terre et les sellâmes nous-mêmes. Ceux que nous quittions avaient très chaud; ils sentirent l'eau ou virent une petite rivière qui coulait à notre gauche et nous échappèrent pour y courir; nous les laissâmes aller. En nous remettant en selle, nous aperçûmes en arrière, dans le lointain, quelques cavaliers, sans pouvoir distinguer si c'étaient nos compagnons ou des ennemis, et nous reprîmes le galop.
En traversant Tarare, un homme accoté contre sa porte, un bonnet de coton sur la tête, nous salua d'un petit cri de : c Vive l'Empereur I » Arrivé au pied de la montagne où Ton prend des bcsufs de renfort, je me