INCIDENTS 8M
sentis trop faible pour aller plus loin sans prendre quelque nourriture; je n'avais pas dîné la veille ni rien mangé de cette journée; il était alors quatre ou cinq heures du soir. On nous dit que Monsieur devait être à moitié de la montée, qui est fort longue; nous avions grand désir de le rejoindre pour lui rendre compte de ce qui s'était passé» et moi surtout d'être ramené, car je n'aurais pu continuer à cheval; j'étais entamé déjà. Le pauvre général Digeon, qui n'était pas remis encore de la rencontre des hussards dans le faubourg de Lyon, insistait pour passer outre; mais j'avais besoin de respirer; mon cheval avait les allures si dures que j'en avais presque un point de côté en galopant; le trot eût été bien pire. Nous n'étions que nous deux et, sans mettre pied à terre, je l'engageai à faire la vedette, pendant qu'on m'apportait un morceau de pain, du fromage et un verre de vin; je pris fort peu de ce frugal repas» assez seulement pour calmer le besoin que j'en avais; le général eut son tour, et je fis la vedette à sa place; je ne crois pas que cette station nous ait retenus plus de huit ou dix minutes. Nous reprîmes le galop, malgré la pente et quitte à crever les chevaux; l'important était de rattraper les voitures, que nous eussions manquées autrement.
Nous les rejoignîmes comme elles atteignaient le sommet de la montagne . A notre vue , Monsieur jugea d'abord de ce qui était arrivé; il nous offrit place, j'acceptai, pour ma part; comme je mettais pied à terre, le général Digeon me dit à voix basse : c Ne montez pas, nous serons pris; on ira fort lentement, on voudra s'arrêter. — Raison de plus, répondis-je, nous presserons ou nous partagerons le même sort. » Comme il était obsédé de son idée, il voulut continuer à cheval, mais cependant n'alla plus loin que le prochain relais,
SftS SOUVENIRS DU MARÉCHAL NACDONALD
OÙ il fui bien aise de trouver place dans la voiture des olQciers de Monsieur. Son Altesse Royale m'en donna une i côté d'elle, celle, je crois du duc de Fitz^James; le comte des Cars, capitaine des gardes, et le duc de Polignac, écuyer, complétaient la carrossée.
Il serait trop long de rapporter la conversation pendant le voyage; elle roula d'abord sur l'événement du jour et ses causes, le mécontentement général, de l'armée surtout, le cboix des ministres, leur incapacité en matière de gouvernement, leurs opinions intempestives, leur nullité et celle de leurs agents. Je dois cette justice à Monsieur et à ses officiers qu'ils me parurent convenir franchement des fautes commises; étaient-ils de bonne foi? Je le crois; la peur avait fortement agi. Monsieur dit qu'il allait éclairer le Roi et solliciter des réparations : t II est trop tard, répondis-je, l'élan est donné; mais je ne me dissimule pas toutes les calamités qui vont fondre à la fois sur la France; la moindre qui, en d'autres temps et d^autres circonstances, serait la pire, sera la guerre civile dans les départements de TOuest. Vous-même, Monseigneur, ajoutai-je, dans vos tournées, dans celles de vos ûls, qu'avez-vous appris de l'opinion? Rien d*autre que les passions de vos partisans aveuglés par leur domination du moment. Vous avez dédaigné les hommes qui auraient pu vous servir utilement et vous conseiller; ils connaissaient les choses; la Restauration leur aurait dû sa force ou du moins une meilleure direction. Il fallait attirer les militaires, les accueillir, vous mettre en rapport avec eux, mélanger vos officiers; ils eussent fraternisé ensemble; la confiance se serait établie, l'intimité aurait suivi; ils auraient été les anneaux de la grande chaîne; on serait devenu plus communicatif, et le dévouement, sinon l'attachement, n'eût pas manqué. > Toutes ces observations étaient trouvées