‹ Souvenirs du Maréchal Macdonald, duc de TarenteChapitre 231 sur 262 · AVEC MONSIEUR · texte numérisé non relu

AVEC MONSIEUR

justes, sensées; on répondait : c C'est vrai» très vrai. > Monsieur ajouta : « Quant à moi, j'ai bien eu dans la pensée de prendre quelques-uns des officiers généraux pour aides de camp; quarante ou cinquante m'avaient offert leurs services; mais la crainte de désobliger le plus grand nombre m'a déterminé & en ajourner le choix. — Il eût mieux valu, répondis-je, courir la chance de ce mécontentement; la compensation eût été dans l'avantage d'établir des relations qui eussent profité i vos tournées en faisant mieux apprécier les qualités de la famille royale. > Cette conversation porta ses fruits, car, dès son arrivée à Paris, Monsieur prit pour aides de camp le vicomte Digeon et le comte BordesouUe.

On s'arrêta à Roanne, pour dîner, chez un nommé Flandre, maître de poste. Je ne cite cette circonstance que parce qu'il fut plus tard victime d'une dénonciation mensongère que Tautorité ne se mit pas en peine de vérifier. En ce temps-là, qui était celui de la seconde Restauration, les destitutions pleuvaient; on accusa Flandre d'avoir refusé des chevaux à Monsieur, tandis qu'en sortant de table nous trouvâmes les voitures attelées et que nous partîmes de suite. J'ignore quelles étaient les opinions politiques du maître de poste; mais il était si joyeux d'avoir reçu chez lui le prince que, pendant que Monsieur se rendait à sa voiture, il nous ofi'rit un verre d'une excellente liqueur faite chez lui et dont Monsieur regretta de n'avoir pas eu sa part. C'est le préfet du département qui le fit destituer, soit par vengeance personnelle, soit pour celle d'un autre, soit enfin sur de faux rapports qu'il était si simple de vérifier, la majeure partie de la population de la ville ayant été témoin de Tarrivée et du départ; ce qui m*a révolté, c'est que tous mes efi'orts, toutes mes démarches, pour faire révoquer cette injuste destitution ont été inu-

Ules; au moment où j'écris, mon indignation ne s'est point afTaiblie. Que Ton s*étonne que tant d'autres injustices commises alors aient aigri tant de monde! J'ignore si l'intervention de Monsieur et des officiers qui raccompagnaient a été réclamée; du reste, cinq cents maîtres ou directeurs des postes subirent le même sort à la même époque.

Nous continuâmes notre route sans plus entendre parler de nos poursuivants. Monsieur passa en revue un régiment de dragons qui se rendait à Lyon et lui ût rebrousser cbemin. Nous ne nous arrêtâmes à Moulins que pour faire un très mauvais déjeuner, le préfet ayant été surpris et nous étant pressés; nous arrivâmes le soir i Nevcrs où le prince dtna et resta quelques heures avec les autorités afin de concerter des mesures pour défendre le passage de la Loire. Un certain hâbleur, le général du Goëtlosquet, commandait cette subdivision de mon gouvernement; il dit à Son Altesse Royale et me répéta avec assurance qu'il avait la confiance du pays, que si l'on mettait des fonds à sa disposition, il pouvait lever immédiatement quatre mille hommes et mettre le pont en état de défense; enfin qu'il répondait des événements. Monsieur me demanda mon avis; je secouai la tète; mais comme je remarquai que Son Altesse Royale goûtait ce projet, ce secours plutôt, comme une personne qui se noie et cherche à s'accrocher partout, je répondis que si, en effet, le général avait une telle influence, il n y avait pas à hésiter, quoique je considérasse ces dépenses comme inutiles, attendu que toutes les probabilités étaient que Napoléon prendrait la direction de la Bourgogne, plus assuré d'y trouver l'opinion publique en sa faveur; et c'est ce qui arriva. Lors même qu'il eût suivi notre route, il n'eût point rencontré les obstacles que du Coëtlosquet prétendait lui opposer, car, quelques

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jours après, nous apprîmes que, le soir ou le lendemain soir de notre départ» un batelet, dans lequel il y avait une lumière, pour pécher apparemment, s'étant approché du pont, le bruit se répandit que le général allait y faire mettre le feu; — ce pont était alors sur pilotis — là-dessus grande rumeur, insurrection; du Coêtlosquet n'échappa à la fureur populaire qu'en se sauvant à travers bois jusqu'à Bourges, sans s'arrêter. Ainsi cet homme, qui se vantait effrontément de disposer de la population, ne trouva pas un seul refuge dans l'étendue de son commandement.

Après avoir tout réglé à Nevers, nous arrivâmes à Briare. C'était un dimanche; le prince voulut y entendre la messe et fit inviter le curé à en célébrer une basse. Nous nous rendîmes à l'église, mais, comme c'était l'heure de la grand'messe, il n'y eut pas moyen de persuader le curé; non seulement il fallut entendre la grand'messe, précédée de l'aspersion, mais aussi le prône, les annonces, etc. Le prêtre était âgé, par conséquent très lent; Monsieur, si pieux, si dévot, entendit fort mal tout cela; il marquait beaucoup d'impatience, en était rouge de colère; cependant il reçut ensuite avec bonté le curé pendant son déjeuner. Nous partîmes enfin et arrivâmes à Paris le lendemain lundi à cinq heures du matin. On n'éveilla pas le Roi.

H. de Blacas, ministre de la maison du Roi, attendait Monsieur dans son appartement; il dit que la rumeur était grande, que l'évacuation de Lyon était diversement interprétée, parce que l'on n'avait pas encore les détails de cet événement forcé, que beaucoup d'agitation se remarquait parmi les militaires. Il me demanda ce que j'en pensais; je répondis qu'il y avait grande apparence que tout cela ferait boule de neige et que, tout de même qu'à Lyon, les troupes ne croiseraient pas le fer entre

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elles; que, cepeadant, il fallait prendre des mesures» une chance favorable pouvant survenir. Monsieur m'engagea à m'aller reposer; je me retirai chez moi; j'en avais grand besoin, en effet; je souffrais assez de la blessure que de mauvaises selles et des chevaux médiocres m'avaient occasionnée. Depuis le 8 mars, je ne m'étais pas déshabillé, et nous étions au 13. Je me couchai, mais sans pouvoir prendre de repos» car, malgré la précaution que j'avais eue de faire fermer ma porte, on la força, et nombre de gens entrèrent, plutôt par curiosité que par intérêt.

Le lendemain, à mon grand étonnement, ma voiture, que je croyais prise & Lyon et perdue, me fut ramenée; c'était une surprise fort agréable. Tout y était intact; mes aides de camp me dirent qu'ils n'avaient été nullement inquiétés. J'avais emporté une somme considérable en or, croyant tenir longtemps maison à Bourges, et ensuite à Nimes, où je me rendais lorsque les événements m'arrêtèrent à Lyon et me forcèrent i rebrousser chemin. Dans la journée, j'allai faire visite & Monsieur; Son Altesse Royale me demanda si j'avais vu le Roi; je lui dis que non : t Allez-y, il sera charmé de vous voir; il est très content de votre conduite. Voici, sgouta-t-il, un papier que Sa Majesté m'a chargé de vous remettre. — Que contient-il? dis-je, étonné. — Le Roi, reprit-il, a su que vous aviez perdu votre voiture, vos effets et votre argent; il ne veut pas que vous soyez victime de votre dévouement et de vos services. > Je répondis que j'étais profondément touché de la bonté du Roi, mais que, n'ayant rien perdu, ma délicatesse ne me permettait pas d'accepter. < Prenez toujours, dit Monsieur, le Roi serait très fâché d'être refusé. > J'insistai, en apprenant à Son Altesse Royale que ma voiture m'était revenue sans la moindre perte. J'allai ensuite chez le Roi; Sa

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