PÉRIL IMMINENT
Il 7 avait à peine une demi-heure que le Roi était parti quand je le vis revenir; surpris d'un si prompt retour, je montai au Château. La foule grossissait à chaque instant ; le Roi s'en inquiétait ; je lui dis que^ d'après ce que j'avais vu et entendu, il n'y avait rien qu'une curiosité bien naturelle; c'était d'ailleurs un dimanche, et la journée était assez belle pour amener beaucoup de monde au jardin des Tuileries. Les voitures du Roi et sa suite restaient dans la cour; je le priai de les renvoyer, parce qu'alors la plupart des curieux s'en iraient et que le Château rentrant dans son calme habituel, les autres, à l'heure du dtner, ne tarderaient pas à en faire autant; ce qui arriva en effet.
Le motif de la rentrée du Roi avait été un malentendu; il avait rencontré sa maison militaire en marche pour Saint-Denis; un avertissement d'avoir à prendre cette direction, le cas échéant, s'était transformé en ordre d'exécution immédiate. Le Roi lui avait fait rebrousser chemin, et, après avoir défilé devant lui, elle était retournée i l'École militaire.
On savait que Napoléon serait, ce même jour, à Fontainebleau; il pouvait prendre la poste, se faire reconnaître en chemin par les troupes et les ramener avec lui; c'était possible ; mais, n'étant pas sûrement informé de leur esprit, ne sachant pas comment il serait reçu à Paris, quoiqu'il n'y manquât pas de partisans, il devait naturellement supposer que, le Roi y étant encore, on y aurait pris des mesures de défense. Ces raisons que je donnai furent appréciées et tranquillisèrent momentanément la famille royale. Je proposai alors de faire revêtir de l'uniforme français un régiment suisse, de le mettre à l'avant-garde des troupes à Essonne et de le faire marcher sur Fontainebleau, en ayant l'air de vouloir se rallier à Bonaparte. Son déguisement devait
tromper tous les yeux, et s'il réussissait à s'emparer de sa personne ou seulement à engager le fer, que de calamités cet événement eût épargnées à la France ! Le duc de Berry repoussa cette idée; le Roi dit que ce régiment, s'il échouait, serait très compromis; je répliquai avec humeur qu'il y avait moins de danger qu'à compromettre la monarchie.
Non seulement le projet fut écarté, mais le Roi même ajouta : c Je vois que tout est fini sur ce point ; ainsi ne nous engageons pas dans une résistance inutile; je suis résolu i partir; tâchons d'emmener nos partisans en Flandre et de nous faire suivre des régiments sortis ce matin. Point d'hostilités, monsieur le maréchal ; rappelez d'abord & Saint-Denis toutes les troupes qui voudront revenir. — Permettez-moi de vous faire observer, Sire, dis-je à mon tour, que cette disposition est prématurée. Les troupes arrivent à peine sur les points indiqués; laissons-les reposer. Je me rendrai au quartier général à Villejuif ; vous m'enverrez un courrier pour me donner l'ordre de me tenir prêt à marcher; personne ne saura si c'est pour aller en avant ou en arrière; une heure après, un autre exprès m'apportera l'ordre de vous suivre; moi seul connaîtrai la direction de votre marche ; pendant ce temps Votre Majesté fera ses dispositions de départ et montera en voiture entre onze heures et minuit. — Mais, dit le duc de Berry, si les postes de la garde nationale qui font le service du Château s'opposent au départ, comme il est arrivé au commencement de la Révolution, & l'infortuné Louis XVI, lorsqu'il voulut se rendre à Saint-Cloud, que fera-t-on? les renversera-t-on avec les gardes du corps? — Non, mon neveu, dit vivement le Roi, il ne faut pas nous aliéner les habitants de Paris. — Je ne pense pas, dis-je àmon tour, que les postes opposent de la résistance et mettent aucun empêchement