HÉSITATIONS DU ROI 3T
faisait à Abbeville : « J'y attends, me dit-il, mon frère et ma Maison qui doivent arriver ce matin. — Le Roi, repris-je, ne sait donc pas que sa Maison sera au plus tôt ralliée aujourd'hui, 22 mars, à Beauvais; il lui faudra encore deux jours pour arriver, et vraisemblablement aussi décousue qu'elle était hier, quand je l'ai rencontrée. » Je pressai le Roi de partir, parce qu'il ne serait en sûreté qu'à Lille, et de prendre au plus court, par Hesdin et Béthune. Sa Majesté montra beaucoup de répugnance pour cette direction; elle préférait le chemin le plus long, par Boulogne, Calais et Dunkerque. Je lui représentai que cette route, voisine de la mer, donnerait lieu au bruit assez vraisemblable qu'elle voulait quitter son royaume et s'embarquer, que des ordres pouvaient être expédiés de Paris déjà pour lui interdire l'entrée de ces villes, tandis que la route de Béthune était encore libre, et celle de Péronne couverte par le duc d'Orléans qui y avait réuni toutes les garnisons des places, de Lille même; qu'il n'y avait pas un moment à perdre; mais le Roi, en se rendant enfin, voulut dfner, et tout ce que je pus obtenir, ce fut que le dîner fût avancé d'une heure. U m'ordonna de le précéder, avec pleins pouvoirs pour préparer son passage, et me chargea de commander ses chevaux; il n'avait point de courrier, seulement deux valets de pied sur le siège de la voiture, en tenue comme aux Tuileries. Je partis.
Le relais de Saint-Pol était de l'autre côté, hors de la ville; il fallut du temps pour amener les chevaux; en attendant, vers une heure du matin, je me fis servir à manger; à peine étais-je à table qu'on m'annonça le Roi. Son arrivée s'étant tout à coup ébruitée» une partie de la population accourut et se précipita dans la chambre d'une pauvre femme où on l'avait fait entrer afin d'y prendre quelque repos. La pauvre femme avait arraché
ane mauvaise tenture pour la mettre sous les pieds de son hôte. Les hommages des habitants étaient si bruyants, si importuns que, pour empêcher que le Roi ne fût étouffé, le prince de Neuchàtel, capitaine des gardes en service, et M. de Blacas, ministre de la Maison, furent obligés de se mettre en sentinelle, Fépée nue à l'épaule; le dernier faisait la plus singulière figure dans cette attitude. A Béthune, même empressement; j'y attendais le Roi pour recevoir ses derniers ordres, n'y ayant plus qu'un relais jusqu'à Lille. Sa Majesté s'arrêta sur la place pour changer de chevaux; il était cinq heures du matin; tout le monde accourait, hommes, femmes, en toilette légère ou fort négligée; le sous-préfet lui-même, à la portière du Roi, une jambe à moitié nue, souliers en pantoufle, son habit sous le bras, gilet et chemise déboutonnés, et chapeau sur la tête! Il n'avait pas pu se découvrir, ses mains étant embarrassées de son épée et de sa cravate qu'il tâchait d'ajuster i son cou.
£n arrivant à la barrière de Lille, je vis qu'elle était fermée et le pont-levis levé : il était neuf heures. J'en demandai le motif au portier-consigne, qui ne sut que me dire, sinon que beaucoup de troupes étant arrivées de la veille, une seule porte, je ne sais plus laquelle, restait ouverte; je n'avais personne à cheval pour y envoyer. L'inquiétude me prit d'une insurrection en faveur de Napoléon; je voyais déjà le Roi compromis et je me reprochais de Tavoir décidé à suivre cette direction; cependant, si les troupes s'étaient emparées de la ville, il n'y avait pas de motif pour en fermer les portes et elles auraient eu de la cavalerie au dehors pour être averties de ce qui arriverait. Ne pouvant, ni par signes, ni par cris, me faire entendre ou comprendre du factionnaire qui était sur le rempart, je pris un chiffon de papier chez le portier-consigne et j'écrivis au comman-