INQUIÉTUDES DU ROI
Sa Majesté en Angleterre ou sur le continent. Telle était la substance de cette lettre. Dans le moment même où le texte en était délibéré entre les princes, l'avis que Napoléon devait entrer le même jour à Paris avait fait hâter la décision dont l'avis avait été sur-le-champ expédié au Roi; mais le porteur, suivant ses traces, n'avait pu l'atteindre qu'à Lille. En partant d'Âbheville, le Roi avait fait avertir Monsieur de la détermination qu'il avait prise de se rendre à Lille, avec l'ordre d'y conduire sa Maison par la route la plus directe à partir de Beauvais. Les deux dépêches s'étant croisées, le Roi ne savait plus si, d'après ce que son frère lui mandait de l'état de la Maison, il avait pu exécuter Tordre qui lui avait été envoyé.
Tel était l'objet de notre discussion. J'insistai sur ce qu'il était impossible que Monsieur n'eût pas déféré aux ordres du Roi, et qu'il avait marché sans doute avec ce qu'il y avait de disponible dans la Maison. Mon opinion étant partagée, on trouva, en calculant les dates, que Monsieur devait arriver, ce jour même ou le lendemain de bonne heure, à Arras ou à Béthune. Le Roi, alors, montra quelque inquiétude d'attendre à Lille, au milieu de troupes dont l'esprit lui était si peu favorable; le duc d'Orléans et le maréchal duc de Trévise s'empressèrent de le rassurer et dirent qu'ils répondaient de leur soumission, au moins pour quelques jours; mais cette garantie ne le tranquillisa pas; il témoigna l'intention de partir de nuit pour Dunkerque, sous le prétexte de visiter la frontière. Je fis observer que, après avoir annoncé qu'il établissait provisoirement le siège de son gouvernement à Lille, où il avait été si loyalement accueilli par la population, il ne serait pas digne du Roi d'en partir furtivement, qu'il était plus honorable de tenir la promesse qu'il avait faite de passer le lende-
main matin la garnison en revue, qa'il annoncerait alors sa résolution d'aller voir Dunkerque et de revenir ensuite à Lille ; mais le Roi, préoccupé de la crainte de ne pouvoir pas exécuter le lendemain son projet, manifesta sa ferme volonté de partir cette nuit même. Je fis inutilement de nouvelles représentations sur la dignité d'un roi de France, sur les inconvénients d'un projet compromettant pour les princes et la Maison qui venaient en toute confiance à Lille, sur le parti plus noble de s'exposer à toutes les chances plutôt que de blesser les justes sentiments d'une ville qui apprendrait à son réveil un départ si imprévu et qu'elle serait en droit de qualifier de fuite. Je crus un instant que ces observations avaient ébranlé le Roi; mais son parti était pris, il fallut céder; on convint qu'il se mettrait en route à minuit, que je le précéderais, avec tout pouvoir d'agir comme je le jugerais à propos, et la séance fut levée.
Dans la journée le prince de Condé était arrivé. Nous fûmes tous surpris et ne pûmes, par égard pour son âge et par respect pour la présence de Sa Majesté, qu'étouffer un fou rire, quand nous Tentendîmes demander si le Roi ferait le lendemain, jeudi saint, la cérémonie du lavement des pieds; le moment était en vérité bien choisi! Le Roi lui-même eut peine à se contenir.
En quittant Paris si à la hâte, on n'avait eu que le temps de faire un portemanteau pour le Roi; il fut volé en route; Sa Majesté y fut d'autant plus sensible que ce portemanteau contenait son seul rechange, six chemises, une robe de chambre et des pantoufles auxquelles le Roi tenait singulièrement, car, en me racontant la circonstance du vol, il me dit : € On m'a pris mes chemises, je n'en avais pas déjà trop >, puis il ajouta tristement : € Ce sont mes pantoufles que je regrette davantage; vous saurez un jour, mon cher maréchal.