LE MARÉCHAL BERTHIER
parvenue au Roi le soir ou dans la nuit; elle annonçait rarmement de toute l'Europe contre Napoléon ; cette pièce venait d'être imprimée et affichée sans produire beaucoup d'effet; on doutait même de son authenticité dans la ville. Il était évident que la France divisée ne pourrait résister à une aussi grande masse de forces; elle y avait déjà succombé lorsqu'il n'y avait pas encore de division et qu'une main ferme tenait les rênes de l'État. Je ne hasardais donc rien en prédisant le retour du Roi dans quelques mois. Enfin, je terminai ma harangue en donnant pour gage de mes sentiments mon bâton de maréchal. Le Roi, pendant ce discours, avait repris son air calme et souriant; il fit l'éloge de ma franchise et dit que, pour preuve de sa confiance, il consentait. Le maréchal Mortier demanda la même permission, qui fut également accordée. Le pauvre prince de Neuchâtel se rongeait les ongles; il était l'un des capitaines des gardes et en service; il ne pouvait honorablement solliciter la même autorisation; en sortant du conseil il me suivit tout troublé et me dit qu'il donnerait sa démission en arrivant à 6and, qu'il se rendrait à Bamberg pour chercher la princesse et ses enfants et qu'il rentrerait en France; il me pria de l'annoncer à sa famille et à ses amis, même par les journaux; je le lui promis et tins parole. Il craignait de passer pour émigré.
Avant de monter en voiture, le Roi voulut indemniser M. de Brigode, maire de la ville, chez qui il logeait; il lui donna le grade de commandeur de la Légion d'honneur et, après son retour, il lui conféra la pairie. Dès que tout fut prêt, il partit, escorté d'un détachement de la garde nationale, de gendarmes et de cuirassiers. Le duc d'Orléans et le maréchal Mortier suivirent jusqu'à la barrière, où je suppliai le Roi de leur ordonner de rentrer en ville pour contenir la garnison. J'envoyai
le général Hulotà Menin pour prévenir le commandant de cette ville étrangère de l'arrivée du Roi, afin qu'il n'y eût pas de méprise; car on aurait pu, sans cette précaution, faire feu sur les voitures et sur l'escorte; il avait aussi l'ordre de retenir des chevaux, d'avertir le poste des douaniers et de bien marquer la frontière, car je ne voulais pas, personnellement, la franchir, afin de ne pas donner l'occasion de publier que j'avais passé avec le Roi, ce qui eût sans doute alarmé beaucoup vos sœurs et ma famille. Nous eûmes sur la route un spectacle bien touchant, les populations à genoux dans la boue, levant les mains vers le ciel et suppliant le Roi de ne les pas abandonner. Plus tard. Sa Majesté aimait à me rappeler avec attendrissement ces scènes d'attachement fidèle.
En arrivante la frontière, je fis arrêter les voitures. Le général Hulot avait amené un officier supérieur anglais, commandant les troupes étrangères à Menin ; je lui recommandai les égards dus au Roi ; il parut me comprendre, quoiqu'il ne parlât pas un mot de français, ni moi un mot d^anglais. Le Roi remercia l'escorte et lui fit donner une gratification. Mes adieux à Sa Majesté furent très pénibles; elle me dit les choses les plus affectueuses; j'étais très ému. Le Roi me présenta une riche tabatière, ornée de son portrait, entouré de diamants; je refusai, en disant que l'image me suffirait; le Roi, insistant, dit avec bonté : c Ce n'est qu'un souvenir; adieu, mon cher maréchal; je suis reconnaissant de votre dévouement. — Adieu, Sire, dis-je à mon tour; au revoir dans trois mois. >
11 n'y avait pas une année écoulée depuis la rentrée du Roi dans son royaume, lorsqu'il le quitta pour la seconde fois. Sa rentrée avait excité des acclamations, des transports de joie; elle promettait des jours heureux
LE ROI EN BELGIQUE S8t
à la France, après trente années de bouleversements produits par les suites d'une Révolution qui a ébranlé le monde et qui a fini par revenir à son point de départ. Cependant, la France a conquis la Charte et des institu* tions constitutionnelles ; cette Charte devait être le palladium de nos libertés ; elle avait été solennellement jurée, et le premier acte législatif du gouvernement avait été de la violer. L'histoire vous apprendra, mon fils, par quelle suite de fautes, avouées par le Roi dans sa proclamation de Cambrai, à son second retour, les ministres ont mécontenté la nation. C'est pourquoi le débarquement de Napoléon l'a trouvée en grande majorité disposée en sa faveur, comme elle l'a fait malheureusement pour la France, mais en payant bien cher ce triste et douloureux épisode.
Je reprends ma narration. Lorsque j'eus vu le Roi passer la Lys et entrer dans Menin, je revins sur mes pas avec l'escorte; au tiers du chemin, je fis faire halte pour laisser souffleries chevaux et pris ensuite le galop pour rentrer à Lille. J'étais invité chez le duc d'Orléans, où je trouvai réunis les autorités, les généraux et les chefs de corps; on m'entoura pour avoir des détails sur la passage du Roi, j'y satisfis. Dans la nuit, le duc d'Orléans et son excellente et respectable sœur partirent pour Tournai; ils nous embrassèrent cordialement. Le maréchal Mortier m'engagea à passer avec lui la journée du lendemain; j'avais besoin de me reposer, j'acceptai, ainsi qu'un déjeuner et un dîner,' et j'allai me coucher. J'oubliais de dire qu'avant le départ du duc d'Orléans, je lui demandai s'il avait appris du Roi qu'il eût fait avertir Monsieur de sa détermination de quitter Lille; le prince me dit que probablement il ne l'avait point fait. Je l'engageai à écrire à Monsieur, mais il préféra que j'en prisse le soin, étant plus à môme de donner des
tu SOUVENIRS DU MARÉCUAL MACDONALD
détails, puisque je n'avais pas quitté le Roi. Le duc d^Orléans lut cette lettre, en approuva la rédaction et j'en fis un duplicata pour qu'elle fût expédiée par les deux routes d'Arras et de Béthune. Nous chargeâmes de l'un des plis le commissaire ordonnateur de la Maison du Roi qui avait apporté la dépêche de Monsieur, datée de Beauvais ; une autre personne venue en même temps fut chargée du duplicata; l'un et l'autre, avec la recommandation pressante de ne pas perdre une minute pour s'acquitter d'une mission aussi importante, puisqu'il s'agissait du salut des princes et de la Maison militaire.
Je m'éveillai fort tard le lendemain, et j'envoyai m'excuser près du maréchal duc de Trévise de n'avoir pu me rendre au déjeuner, et lui dire que j'irais dîner, qu'en attendant, je le priais de me faire connaître les nouvelles et de m'envoyer les journaux. Je ne reviens pas encore de ma surprise lorsqu'il me fit répondre qu'il ne pouvait pas me donner à dîner, attendu qu'il partait, ayant reçu Tordre de se rendre à Paris et de remettre son commandement au comte d'Erlon. En recevant ces singulières nouvelles, je ne sus pas si j'étais bien éveillé, tant j'en fus surpris; toutefois, je commandai mon départ et je me rendis de suite chez le maréchal qui me confirma ce qu il m'avait fait dire; son commandement était déjà remis. Je le blÀmai de sa précipitation, parce que je craignais pour les princes qui amenaient à Lille la Maison du Roi; la garnison avait déjà arboré la cocarde tricolore ; j'ignore si c'était par ordre ou spontanément. Le général d'Erlon, commandant la division, je crois, avant l'arrivée du maréchal Mortier, avait pris parti pour Napoléon, et même avait tenté quelque chose avant l'annonce de son débarquement; mais comme cet acte hostile au gouvernement royal avait été