DIFFICULTÉS
comprimé, il s'était caché, si bien qu'il était tout prêt pour recevoir le commandement. Voyant le maréchal décidé à partir dans quelques heures, je rentrai chez moi, envoyai prendre un passeport, chercher des chevaux, montai en voiture et pris le chemin de Béthune, afin d'éviter les embarras de la route directe que prenait le maréchal Mortier.
Les portes étaient fermées, du moins celle de Béthune; rétat-major de la place avait oublié de faire prévenir qu'on me l'ouvrît. Un officier qui s'y trouvait en station refusa obstinément de me laisser passer, malgré ma qualité et l'exhibition de mon passeport ; je le traitai fort sévèrement en le menaçant en temps et lieu de mon ressentiment; mais, à la seconde Restauration, je l'oubliai volontairement. Un assez fort attroupement prenait fait et cause pour moi pendant que je faisais prévenir le commandant; enfin un autre officier accourut et fit ouvrir la porte. En arrivant au relais de la Bassée, je ne trouvai pas de chevaux; je voulus passer outre avec les miens, mais ils avaient déjà fait des courses et je dus permettre de les laisser reposer. Tandis que j'attendais dans une salle, j'entendis dans une pièce voisine prononcer mon nom; on devait ignorer qui j'étais; mais voulant m'assurer de quoi il était question, j'entrai et me fis connaître. Un grand jeune homme me dit qu'il avait deux lettres de moi, — elles étaient contresignées — il me les montra, je reconnus que c'étaient celles que j'avais écrites, la veille, à Monsieur. < Par quel hasard, lui dis-je, ces lettres sont-elles en vos mains? > Il répondit que l'ordonnateur à qui je les avais remises, et qu'il connaissait particulièrement, l'avait prié d'aller sur l'une ou l'autre route à la rencontre de Monsieur^ pendant qu'il allait voir un ami à la campagne^ se souciant fort peu, comme il paraissait, de ce qui pourrait advenir à
Son Altesse Royale. Je repris ces lettres et» mes chevaux étant prêts, je poursuivis ma route. Il était huit ou neuf heures du soir quand j'arrivai à Béthune ; les portes étaient fermées, j'eus beaucoup de peine à les faire ouvrir. Une partie de la Maison du Roi y était sur le qui-vive, parce qu'un détachement de la garnison d'Arras, paraissant hostile, s'était présenté pour y entrer. Le duc de Berry étant sorti, peut-être assez imprudemment, lui avait imposé et l'avait fait retirer, mais on craignait qu'ils ne revinssent la nuit en plus grand nombre.
Monsieur avait appris, je ne sais comment, que le Roi avait quitté Lille la veille au matin. Il prit le parti de l'aller joindre, par la route la plus courte, avec tout ce qui serait en état de marcher ; malgré toutes les représentations, ils prirent d'affreux chemins de traverse où beaucoup de voitures et d'artillerie s'embourbèrent, au lieu de suivre la chaussée jusqu'à la Bassée, d'où, par une autre, on pouvait gagner Bailleul; mais, la vue du détachement d'Arras ayant fait appréhender d'en rencontrer quelque autre de la garnison de Lille, on préféra prendre les traverses. En partant. Monsieur décida que le reste de la Maison serait licencié, m'a-t-on dit.
Dès que l'on sut mon arrivée en ville, nombre de généraux et d'officiers supérieurs vinrent me voir et me demander des conseils. Comme ils étaient hors d'état de se défendre, je leur dis d'exécuter les ordres qu'ils avaient, d'en faire prévenir Lille et Arras , afin d'éviter les hostilités, de remettre leurs armes, de faire distribuer les fonds que chaque compagnie avait en caisse, en donnant quelques mois de solde, afin que chacun pût se pourvoir de vêtements civils; car, en uniforme, et voyageant isolément, ils couraient risque d'être insultés à chaque pas. Le général Dessole était aussi à Béthune; il commandait en chef la garde nationale de Paris, mais