LE MARÉCHAL DAVOUT
rendus à Napoléon lors de son abdication à Fontainebleau. Je savais d'ailleurs par le général Ricard, qui était venu de Vienne à Lille apporter au Roi la résolution du Congrès du i3 mars, qu'il avait lu un petit écrit sur une visite faite à Ttle d'Elbe, au cours de laquelle Napoléon avait parlé de moi avec éloge; le général Ricard m'avait promis ce petit écrit, mais il ne me l'a jamais donné.
Aûn de tirer le général Dessole de son indécision, je proposai à Mme de Sémonville de le prendre dans sa voiture et de faire marcher les chevaux très vite à travers plusieurs quartiers pour dérouter les observateurs; cet avis ayant été goûté, ils partirent, et je sus le lendemain que Dessole avait gagné les champs.
Je donnai à mon portier Tordre le plus précis de ne laisser entrer que ma famille et quelques amis que je désignai; je fis diriger sur Courcelles mes équipages que je me proposais de suivre bientôt après, et je me hÂtai de régler mes affaires, quand, au moment où je m'y attendais le moins, mon portier m'annonça le maréchal Davout, ministre de la guerre; il avait eu la simplicité de croire que la consigne n'était pas applicable à un tel personnage. Pour m'épargner l'embarras de cette visite, je lui commandai de dire que j'étais indisposé, que je ne pouvais pas recevoir. Comme je prononçais ces mots, le maréchal, qui m'avait entendu, entra : < Il est trop tard, dit-il ; j'ai à vous parler de choses très importantes. » Il me fallut bien l'entendre. Quand nous fûmes seuls, il débuta par les lieux communs d'usage; puis, en venant à Napoléon, il dit qu'il était envoyé de sa part me renouveler l'expression de sa gratitude pour la conduite que j'avais tenue dans la dernière agonie de l'Empire, qu'il désirait m'en remercier lui-même et qu'il me proposait une entrevue publique ou particulière» à
mon choix. Je n'hésitai point à refuser; je répondis que j'avais été fidèle à sa* cause et à sa personne jusqu'au dernier moment, que j'avais d'autres engagements que je tiendrais avec la même fidélité, que Napoléon m'estimait assez sans doute pour ne pas se flatter de pouvoir me séduire par des appâts de fortune, de titres, de rôle hrillant; que ma résolution était ferme, inébranlable, et qu'il était inutile d'insister. J'ajoutai d'un ton très décidé que ce serait blesser, outrager mon honneur, mes sentiments et ma délicatesse, que de ne pas terminer là une conversation pénible pour tous les deux. < Vous semblez, dit le ministre, faire notre procès à tous et nous condamner! Pour ma part, je n'ai contracté aucun engagement avec les Bourbons; je commandais à Hambourg lors de la chute de Napoléon; ils m'ont laissé attaquer dans des pamphlets; j'y ai répondu. Je n'ai pas vu le Roi et n'ai rien reçu de lui; je suis donclibre etj'embrasse la cause de la liberté que j'ai longtemps défendue. — Oui, répliquai-je , liberté et Napoléon sont des mots synonymes : ces libertés vont nous faire enchaîner; voyez l'Europe soulevée, ivre de vengeance, de ressentiments dont l'autorité seule de l'empereur de Russie a jusqu'ici préservé la France. La Charte ne nous donnait-elle pas toute la liberté, toute l'indépendance désirable? Les institutions nous eussent assuré ces deux grandes bases de l'édifice social. Sans doute le gouvernement royal a fait des fautes; mais mesurez la grandeur du péril où nous allons être entraînés et jugez vousmême si ces fautes étaient de nature à tout bouleverser, à tout faire mettre en question. Je me trompe, ajoutai-je chaleureusement, il n'y aura pas de question; la France, divisée comme elle est aujourd'hui, résistera-t-elle à la coalition des étrangers, à leurs forces? — Mais, me dit-il alors, l'Empereur nous assure que l'Autriche est pour