QUESTION DE COCARDE
tout mouvement par sa présence; il ajouta que si le Roi voulait surprendre agréablement la nation et se l'attacher ainsi que l'armée, il fallait arborer la cocarde tricolore, à quoi il devait éprouver d'autant moins de répugnance qu'il l'avait portée avant l'émigration; il termina en m'invitant à aller voir Davout, général en chef et ministre de la guerre, qui avait à me donner un passeport et m'attendait. Je quittai Fouché pour aller au ministère.
Le maréchal Davoutmereçutavec empressement; il me dit que l'effectif de l'armée qui se rendait au delà de la Loire se montait à cent cinquante mille hommes et trente mille chevaux, avec sept cent cinquante bouches à feu; qu'il mettait cette force imposante à la disposition du Roi, s'il voulait lui laisser la cocarde tricolore et la porter lui-même ; que la grande majorité de la France tenait à ces couleurs sous lesquelles on avait été tant de fois victorieux; que ce serait le moyen de regagner l'affection de tous les citoyens dignes de ce nom, et que Sa Majesté pourrait alors donner à cette armée un chef de son choix, s'il ne lui plaisait pas de le laisser à sa tète. Je promis, comme j'avais fait à Fouché, de rendre fidèlement au Roi tout ce que j'avais entendu, mais j'ajoutai que je doutais que le Roi acceptât les conditions qu'on lui faisait. En bonne politique, je reste convaincu encore aujourd'hui que l'adoption de ces couleurs, à la première Restauration, aurait épargné à la France les calamités qui pesaient sur elle; mais, dans ce moment, en présence des alliés, le Roi pouvait-il honorablement s'y résoudre? Quoique la politique excuse tout, même les plus grandes fautes, c'en fut une à la première Restauration, peut-être aussi à la seconde de ne l'avoir pas compris; si on y est retombé, ce ne sont pas les bonnes raisons qui ont manqué pour empêcher qu'elle ne fût commise; le Roi
était ébranlé, lors de mon entrevue avec lui; mais les conseillers qu'il ramenait de Gand le dissuadèrent.
Je partis avec M. llyde de Neuville; quoique servant la même cause, j^étais bien loin de partager ses opinions excessives. Un officier d*état-major nous fit traverser les avant-postes, et c'est avec un sentiment très pénible que j^entrai dans ceux des étrangers. On croyait que le Roi était à Cambrai; mais, ce jour-là même, il venait coucher à .\rnouvilIe, à quelques lieues de Paris. En avant de lui marchaient ses ministres; je les rencontrai en deçà de Louvres ; ils firent halte lorsqu'ils surent qui j'étais; ils n^avaient aucune nouvelle de ce qui se passait à Paris; celles que je leur donnai leur parurent si importantes qu*ils désirèrent que le Roi s'arrêtât à Gonesse, où nous allâmes Tattendre. Sa Majesté m*embrassa très cordialement, en me louant de la fidélité que je lui avais gardée ; elle s'enferma seule avec moi ; notre conversation dura une bonne heure. Le Roi ne revenait point qu'on attachât tant d'importance à une chose apparemment si futile, cette cocarde, un hochet, suivant son expression. « Mais, dis-je, le Roi s'en est donc joué quand il a pris autrefois et arboré ces couleurs? — Les circonstances, répondit-il, étaient bien différentes; il fallait maîtriser la Révolution. — Et s'en emparer, repris-je vivement, àvotre premier retour, et même à celui-ci; d'ailleurs, n'étaientce pas au temps jadis les couleurs de la famille royale et les Hollandais ne les reçurent-ils pas de Henri IV? — Oui, répondit le Roi, mais c'était la livrée de sa maison. » — Votre Majesté se rappelle sans doute qu'aux portes de la capitale, ce même Roi dit que Paris valait bien une messe. — C'est vrai, mais ce n'était pas très catholique. » Enfin, le Roi me dit qu'il consulterait ses ministres et ses alliés, et m'emmena à Arnouville.
Après le dtner, Monsieur, le duc de Berry, les grands