DISCUSSION
officiers et quelques-uns des ministres entrèrent; le Roi dit : c Mon frère, mon neveu, voilà notre ami le maréchal, embrassez-le. » Monsieur le fit avec beaucoup de grâce, mais son fils avec un peu d'embarras et de contrainte ; je ne sais s'il trouvait que la faveur était trop grande, ou si c'était le souvenir de la discussion que nous avions eue avant le départ du Roi. La conversation roula naturellement sur les circonstances présentes et sur les causes qui les avaient amenées; on accusait sans ménagement tout le monde d'être entré dans un vaste complot tendant à renverser le gouvernement royal et à ramener Napoléon, l'armée notamment. Je soutins, au contraire, que les fautes, dont je pouvais parler hardi* ment, puisqu'elles étaient avouées hardiment dans la proclamation de Cambrai, les prodigalités, les injustices, les abus, les faveurs sans discernement, la violation de la Charte, les hauteurs, les mépris, avaient concouru à aigrir l'armée avec une partie de la nation, que quand même Napoléon ne serait pas apparu, il y aurait eu des commotions, puisque certains mouvements y avaient déjà préludé; j'avouai avec la même franchise que des généraux n'avaient pas suivi la ligne droite, selon l'expression de M. le comte Ferrand, que, leur influence s'étant étendue, l'apparition de leur ancien chef avait bouleversé toutes les têtes et qu'il avait suffi d'une étincelle pour allumer l'incendie, qu'en général les officiers n'étaient pas coupables et que, quant à leur entraînement, ils avaient suivi la caisse du régiment; la preuve, preuve sans réplique, qu'il n'y avait pas eu de complot, c'est que, pendant les Cent-jours, personne ne s'était vanté d'y avoir trempé; autrement on s'en fût glorifié, on en eût sollicité publiquement la récompense; assurément la vanité, la légèreté des fauteurs n'y eût pas manqué, c II y a bien du vrai, mon frère, dans ce que
dit le maréchal i, remarqua Sa Majesté; mais les assistants ne parurent pas très convaincus. Le Roi nous congédia.
Le lendemain, je vis séparément quelques-uns des ministres; ils s'agitaient incertains; cependant il me parut que la résolution était déjà prise de rejeter les propositions que j'avais apportées la veille à Gonesse. En effet, M. de Talleyrand, qui avait été envoyé à Neuilly près des généraux alliés, était revenu rendre compte de sa mission; un conseil avait été tenu dès son retour; après une courte délibération, il en porta sans doute le résultat aux alliés, car il repartit aussitôt pour Neuilly; j'appris que Fouché s'y était rendu de son côté, plutôt assurément pour traiter de ses intérêts particuliers que de ceux de la France.
J'abordai tout d'abord la question avec les ministres; ce ne fut point sans embarras qu'ils avouèrent que la présence et l'opinion contraire des alliés y avaient mis un obstacle invincible. Ainsi l'on n'était plus libre de faire des actes de gouvernement; il ne restait plus qu'à subir la loi du vainqueur. Attiré par plusieurs d'entre eux, le baron Louis, le marquis de Jaucourt et d'autres à une conférence en plein air, j'appris qu'ils étaient chargés de recomposer le ministère et de m'offrir le portefeuille de la guerre. Le duc de Feltre n'était pas loin de nous; j'en fis la remarque en disant : c Mais voilà le titulaire f — Non, dit le baron Louis, nous ne voulons pas pour collègue d'un homme qui, sous un gouvernement représentatif, a osé proclamer dans un discours à la Chambre des pairs : Si veut le Roi, si veut la loi I > En effet, j'avais moi-même entendu ces étranges paroles, qui valurent à celui qui rappelait cette maxime surannée des rois absolus de nombreux murmures et quelques apostrophes qu'il endura. J'opposai d'abord