CANDIDATS AU MINISTÈRE
mon insuffisance, la situation de la France et de l'armée; je déclarai nettement que, prévoyant des actes de rigueur, je ne voulais pas en être l'instrument contre des hommes plus malheureux que coupables, qu'en un mot et franchement je ne me sentais ni la force, ni le courage, ni la capacité de porter un semblable fardeau. On insista, mais ce fut en vain; alors, tout en me témoignant des regrets que je n'avais aucune raison de ne pas croire sincères, on me pria de désigner quelqu'un. Les généraux qui n'avaient pas pris parti dans cette révolu* tion étaient rares; je les citai pour que Ton fît un choix : Mortier, Oudinot, Gouvion Saint-Gyr, Dessole et quelques autres que je ne me rappelle plus ; on réclama mon opinion, seulement sur les deux derniers nommés. Je n'avais ni liaison avec eux, ni prévention pour ou contre, c Saint-Cyr, me dit-on, aime-t-il le travail? On le dit paresseux. — Je l'ignore. C'est un homme d'une grande capacité militaire, ferme, d'un caractère entier, jaloux du mérite des autres; il est connu et désigné dans l'armée sous l'expression vulgaire de mauvais coucheur. C'est le plus froidement du monde qu'il laissait battre ses voisins sans leur porter secours et les critiquait ensuite; mais du reste, comme cette opinion, assez générale parmi les militaires, peut être exagérée, on lui accorde en échange de l'esprit, du sang-froid et une grande habileté. > Il a justifié cette opinion à l'armée et pendant son ministère.
Dessole, en ce moment, paraissait mieux convenir à ces messieurs; c'était un caractère doux, plus liant que Tautre, avec plus de connaissances administratives» ayant le plus souvent occupé les fonctions de chef d'étatmajor général; mais, dans les circonstances actuelles et après une si grande perturbation, il était indispensable de faire choix d'un homme qui pût allier la fermeté à
un esprit conciliant; la première de ces qualités devait dominer, et c'est précisément celle qui manquait à Dessole. Il en avait donné des preuves récentes dont j'avais été témoin en le ramenant de Béthune à Paris, hésitant, incertain, ne sachant quel parti prendre. Cependant il est devenu depuis président du Conseil et ministre des affaires étrangères.
On déclamait fort contre la France et l'armée, ainsi que je l'ai rapporté dans la conversation de la veille; l'entourage des princes et l'émigration ne parlaient hautement que de vengeance; il est vrai que celle-ci se trou* vait derrière ou dans les bagages des armées alliées. Toutefois, je dois ajouter, pour la vérité, que les ministres avec lesquels je conférais montraient beaucoup de modération et ressentaient comme moi l'humiliation du désastre de Waterloo et du joug que les étrangers allaient faire peser sur notre patrie.
Pendant cette conversation dont cette courte digression m'a un peu écarté, une clameur soudaine, partant de la cour du château, frappa nos oreilles; nous accourûmes et vîmes le général Lagrange, le manchot, se débattant au milieu des gardes du corps bleus et rouges, qui lui reprochaient de n'avoir pas suivi i Gand, comme commandant, l'une des compagnies de mousquetaires, et lui arrachaient les insignes de son grade. Nous nous précipitâmes à son secours, mais déjà le duc de Feltre, qui se trouvait à portée, l'avait tiré des mains de ces forcenés. Je leur montrai toute mon indignation et leur lâcheté de traiter ainsi un ofllcier général mutilé; je leur dis que c'était devant et contre l'ennemi qu'ils auraient dû faire parade de leur bravoure, et non contre un homme qui avait fait preuve de la sienne sur les champs de bataille. Le Roi, aussitôt qu'il fut instruit, envoya témoigner son mécontentement et dire qu'il