MISSION DE CONFIANCE
ferait justice; en même temps il me faisait appeler. L'incident que je rapporte rompit naturellement la conférence.
Le Roi me remercia d'abord de la fermeté que je venais de montrer vis-à-vis de ses gardes; mais je l'arrêtai en lui disant que c'était le duc de Feltre qui avait fait cesser les outrages dont le général Lagrange venait d'être victime, que j'étais arrivé trop tard, mais néanmoins assez tôt pour traiter ses gardes comme ils le méritaient. 11 reprit en disant qu'il avait ordonné une enquête et qu'il punirait sévèrement les coupables, c mais, ajouta-t-il, c'est pour un autre objet que je vous ai mandé. Vous m'avez dit qu'en accédant aux conditions que vous étiez chargé de me soumettre, M. Fouché remettrait le gouvernement entre mes mains : je ne peux m'expliquer en ce moment, parce qu'il faut que j'en délibère avec mes alliés, mais vous comprenez que la dignité m'empêche d'en recevoir les rênes des siennes. Rendez-vous donc près de lui à Paris, dites-lui qu'il vous remette ses pouvoirs et que je lui tiendrai compte des services qu'il a voulu me rendre dans ces derniers temps. > Je savais que le duc d'Otrante était à Neuilly en conférence avec les généraux alliés et le prince de Bénévent; c'est Beurnouville qui me l'avait dit; apparemment le Roi l'ignorait, car il fit un mouvement de surprise; il se remit assez vite et me dit : c Eh bien t s'il est absent, vous verrez ses collègues et vous leur notifierez mes intentions. — Mais, Sire, ils ne feront rien en l'absence de leur chef, et certainement ils ne seront pas réunis. — Allez toujours; si vous ne les voyez point, restez à Paris; dans le cas contraire, revenez au plus tôt me rendre compte de ce qui se sera passé. »
Je saluai le Roi pour aller remplir cette mission, lorsque, m'€U*rêtant, il me dit : c Mon cher maréchal, j'ai
besoin d'un nouveau service, que je demande à votre zèle >, et me présentant un papier fermé qu'il prit sur son bureau : < C'est l'ordonnance qui vous nomme grand chancelier de la Légion d'honneur; elle a été signée à mon passage à Roye sur la présentation de M. de Talleyrand. » Je refusai cette charge par les mêmes raisons que le ministère de la guerre; à ce mot de ministère, le Roi parut surpris, mais il dit avec bonté qu'il méjugeait autant propre à l'un qu'à l'autre; il insista tellement que je finis par céder. Il rehaussa cette fonction par le titre de ministre d'État et le travail direct avec le souverain, tel qu'il existait sous l'Empire, mais que la Restauration avait supprimé, en rédiïisant le titre à celui de simple chancelier, dépendant du ministère de la maison du Roi; pour moi, je relevai du président du conseil , mais seulement pour le contreseing (i). Cette affaire réglée, je me retirai pour remplir, à Paris, la mission dont le Roi m'avait chargé.
Chemin faisant, je réfléchis aux circonstances de la matinée. Pourquoi d'une part l'insistance des ministres que j'ai cités pour m'avoir avec eux; de l'autre, celle du Roi pour la place de grand chancelier? Il n'était évidemment que l'écho de M. de Talleyrand qui avait intérêt à m'écarter du ministère, parce que je lui aurais été
(1) Je crois avoir d^à traité ea son liea Taflàire des maisons d'orphelines fondées pour les filles des membres de l'Ordre. Je n'ai pas le loisir de relire ce que j'ai déjà écrit à ce sujet, par la mauvaise habitude que j'ai depuis longtemps adoptée, parce que, écrivant beaucoup et fort rapidement, j'apercevrais aisément des fautes ; mais pour les corriger, il faudrait barbouiller ou recommencer, et le temps me manque toujours, quoique je sois fort matinal ; c'est que j'en connais l'emploi et que je sais le mettre à profit. Cependant ne m'imitez point en ce qui touche à mes mauvaises habitudes; écrivez moins et plus correctement. D'ailleurs ces notes historiques ne sont que pour vous seul, et vous serez indulgent pour votre père. Noté du fnaréchal MaedonM.