GRAND CHANCELIER
trop incommode; mais comme apparemment le Roi ▼oulait que je fusse quelque chose dans son gouvernement, le prince de Bénévent m'avait proposé pour la Légion d'honneur. Il était évident que l'incident cachait une intrigue et que les collègues de M. de Talleyrand l'ignoraient; l'affaire s'était faite entre le Roi et le ministre qui, dans sa précipitation, avait oublié de contresigner l'ordonnance. Je ne jugeai pas à propos de faire remplir cette formalité, devenue sans objet, puisque j'étais en fonction; la pièce est encore dans le même état aujourd'hui.
En route, j'eus à supporter douloureusement la vue d'un camp ennemi, qu'il me fallut traverser. Je me croisai avec le général Dessole, revêtu de l'uniforme de commandant de la garde nationale parisienne; nous ne nous étions pas revus depuis notre retour. Il allait porter ses hommages à Arnouville, assez inquiet de la réception ; nous échangeâmes quelques paroles, les miennes parurent le rassurer. En e^et, il fut confirmé, ou plutôt maintenu dans ce commandement; lorsque je le revis, il était rayonnant et redevenu un homme.
Ainsi que je l'avais prévu, je ne trouvai ni le duc d'Otrante, qui était à Neuilly, ni ses collègues du gouvernement transitoire; ils s'étaient réunis le matin pour la dernière fois; ma mission n'ayant plus d'objet, je me tins tranquille. Le lendemain, de bonne heure, un courrier m'apporta l'ordre de me rendre à Saint-Denis pour midi; je m'y rendais en uniforme, suivi d'un cheval de selle, lorsque, à l'embranchement du chemin de la Révolte, vis-à-vis du château de Saint-Ouen, j'aperçus les voitures royales escortées, débouchant de Saint- Denis et suivant la route directe; je montai à cheval, courus à travers champs et rejoignis le cortège, comme la tète entrait dans le village de la Chapelle. Le Roi me
fit de la main un signe amical, ainsi que Monsieur; le maréchal Saint-Cyr et quelques généraux entouraient la voiture; je me joignis à eux. La réception des Parisiens fut moins démonstrative qu'à la première entrée; sur le boulevard, on était encore plus froid que dans le faubourg et la rue Saint-Denis. Le maréchal Moncey joignit là le cortège ; le Roi détourna la tète au salut qu'il lui fit, et Monsieur retira sa main avec indignation, lorsque le maréchal s'approcha pour la prendre respectueusement; on lui montrait ainsi la mine, parce qu'il avait continué ses fonctions pendant les Cent-jours. En entrant aux Tuileries, je fus très surpris, et sans doute bien d'autres avec moi, de voir, collé contre la porte de la salle du trône, le duc d'Otrante à qui le Roi tendit la main en passant ! Je fus non moins surpris en apprenant qu'il était nommé de la veille au soir ministre de la police ! On m'avait dit en chemin que le maréchal Saint-Cyr avait le portefeuille de la guerre; c'était un très bon choix; mais dans la disposition d'esprit où j'avais laissé les ministres, je me serais plutôt attendu à la nomination du général Dessole, pour lequel ils semblaient pencher, lors de notre conférence dans le parc d'Arnouville. C'est le 8 juillet que ces incidents eurent lieu.
Quelques jours après, je me fis reconnaître comme grand chancelier de la Légion d'honneur, et j'entrai en fonction, mais sans prendre possession du palais dont les alliés s'étaient emparés.
L'armée s'était retirée de l'autre côté de la Loire; elle en prit le nom. Son chef, le maréchal Davout, prince d'Eckmûhl, lui avait fait prêter serment et arborer la cocarde blanche; il donna ensuite sa démission. Pour le remplacer, on jeta les yeux sur moi; le Roi me fit appeler pour m'en faire la proposition. Je sentais tout le poids