LES MENACÉS
me fit riajure, en blessant le mien, de me supposer capable de les tromper ; ils m'assurèrent que pas un n'en avait eu la pensée, c Que ceux, repris-je, qui ont le malbeur d'être portés sur les fatales ordonnances songent à leur sûreté; ils n'ont pas un moment à perdre; d'un instant à l'autre, il peut arriver des porteurs de mandats dont je ne serai pas maître d'empécber l'exécution; tout ce que je puis faire est de les prévenir par cet avertissement, en leur facilitant les moyens d'y échapper. » Plusieurs d'entre eux étaient présents; ils profitèrent de l'avis; par exemple, les généraux de Laborde et Brayer. Celui-ci commandait à Lyon lors de la catastrophe du iO mars ; c'est lui qui m'avait annoncé, au moment décisif, que toutes les mesures étaient prises pour m'empêcher de partir; il en était bien honteux, et se confondait en excuses : c Fuyez ! » fut ma réponse.
Le général Drouot, l'homme le plus droit, le plus modeste que j'aie connu, instruit, brave, dévoué, simple de manières, d'un caractère élevé, antique, non seulement refusa de fuir, mais voulut prévenir son arrestation en allant de lui-même se constituer prisonnier à l'AbbUye; aucun raisonnement ne fut capable de le détourner de cette résolution bien arrêtée qu'il exécuta; du reste, il fit bien par aventure, car, mis en jugement, il fut acquitté. Cependant, en fait de délits politiques — c'est ainsi que ceux qui triomphent les qualifient — le plus sage est de se soustraire aux vengeances du moment; on s'explique ensuite ; le temps qui calme les passions et l'esprit de parti, les événements qui surviennent concourent à l'indulgence et à l'oubli; c'est ce que nous avons vu pour bon nombre de ceux que frappaient les ordonnances. C'est ce qui serait arrivé à l'infortuné maréchal Ney, s'il eût profité immédiatement des passeports que sa femme avait obtenus des chefs de l'armée étrangère; conune
elle le suppliait à deux genoux de ne pas perdre de temps pour s'éloigner, il lui répliqua sèchement : t II vous tarde, madame, d'être débarrassée de moil > C'est lamalheureuse veuve elle-même qui m'a rapporté ce trait caractéristique. Louis XVIII a dit, à moi et à bien d'autres, que le maréchal, en prenant congé de lui, l'avait assuré que, s'il prenait Napoléon, il le lui enverrait dans une cage de fer. C'était un vaillant capitaine, mais avec *une tête et des idées fort mobiles. Je ne suis pas éloigné de croire au propos, mais, quant à l'exécuter, certes, il n'en eût point taché sa réputation. Trop confiant, il Ta payé de sa tête.
U me revient en ce moment, à l'occasion du général Drouot, une anecdote qu'il ignorait et que je lui ai contée en 1820, aux eaux de Contrexéville où il vint me voir. Quelques jours avant la funeste bataille de Leipzig, je dînais à Dresde, moi quatrième, chez l'Empereur, avec Murât et Berthier; survint, comme on se levait de table, le duc de Bassano. Murât prit à part l'Empereur; ils causaient avec vivacité lorsque, se tournant de mon côté, l'Empereur dit : « Demandez au duc de Tarente, il a connaissance de son infamie. > U s'agissait du général italien Lecchi, accusé d'avoir fait fusiller à Barcelone le bijoutier-orfèvre Caron, afin de le spolier, et afin d'en faire perdre la trace, d'avoir fait fusiller à leur tour ceux qui avaient assassiné ce malheureux. Ceci s'était passé sous mon prédécesseur en Catalogne; une enquête avait été ordonnée, elle était close et le dossier déposé au secrétariat du greffe à Barcelone. Je venais d'arriver pour prendre le commandement et le gouvernement général de la principauté, lorsque je reçus l'ordre d'envoyer au grand juge les pièces de Tenquôte; on me fit le récit de l'affaire; j'en eus une telle horreur que je ne pus croire à cette atrocité, et c'est ce que j'opposai