‹ Souvenirs du Maréchal Macdonald, duc de TarenteChapitre 256 sur 262 · LE GÉNÉRAL DROUOT · texte numérisé non relu

LE GÉNÉRAL DROUOT

à l'Empereur : c Comment! dit-il, ce n'est que trop vrai; le grand juge a lu les pièces et m'en a fait le rapport; sa conviction était complète, et si le scélérat avait été mis en jugement, comme j'aurais dû l'ordonner, il eût été condamné à mort. J'ai eu égard à sa famille qui m'a rendu des services pendant mes campagnes d'Italie >, et s'adressant à Murât : c C'est parce que vous avez eu des liaisons avec la sœur de ce monstre que vous insistez autant; au surplus débarrassez -m'en; mais je vous défends expressément de l'employer. > En ce moment on annonça le général Drouot; il avait été envoyé par l'Empereur, dont il était aide de camp, à Pirna pour surveiller l'exécution d'un pont qui devait être jeté sur l'Elbe, avec l'ordre de ne revenir que lorsqu'il serait achevé. Le duc de Plaisance, aussi aide de camp, était à Meissen avec une mission pareille, c Sire, dit le général Drouot, je viens rendre compte à Votre Majesté que le pont sera praticable dans une heure. > L'Empereur, encore animé de sa discussion avec le roi de Naples, ne le laissa pas achever : < Comment! s'écria-t-il avec colère, un ofBcier général qui a l'honneur d'être mon aide de camp donne le mauvais exemple de ne pas exécuter complètement mes ordres! Vous mériteriez que je vous révoque ! Allez I monsieur, retournez à Pirna et ne reparaissez devant moi que lorsque le pont sera praticable. > Le pauvre général salua sans mot dire et se retira* L'Empereur avait apparemment oublié pendant cette scène qu'il n'était pas seul, car en se retournant il marqua de la surprise, et changeant subitement de rôle : « Brave homme, dit-il, très distingué, rempli de mérite, modeste, sachant très bien les mathématiques; il sera membre de l'Institut à la première vacance. » Comme il achevait ce pronostic dont les événements qui suivirent ont empêché la réalisation, survint le duc de Plaisance. < Le pont

estril livré? • dit l'Empereur d'un ton sec et bref. < Sire, dans deux heures. > Il ne le laissa pas achever; ce n'était plus de la colère, c'était de la fureur; il le renvoya à Meissen, mais, en revenant à nous, il ne dit pas que celui-là serait membre de l'Institut.

Le récit véridique de cette anecdote m'a beaucoup éloigné de mon sujet, j'y reviens. Évitant avec soin tout ce qui aurait pu ressembler i des reproches généraux ou personnels, je représentai à ceux qui m'écoutaient la situation de la France, les charges qui pesaient déjà sur elle, la nécessité de ne les point aggraver, comme celle aussi de n'aggraver point leur propre position; je dis que leur avenir dépendait d'eux-mêmes, qu'ils n'avaient qu'à se soumettre franchement, à me seconder, qu'ils atténueraient par cette conduite le passé, que je ferais valoir leur repentir d'avoir contribué à mettre la patrie i la merci de l'étranger, et leur zèle à remédier, autant qu'il était en eux et par leur soumission aux ordres du gouvernement, aux malheurs publics, à m'aider à rétablir Tordre et la discipline. Cette conversation franche et amicale les émut; ils me promirent leur concours et ils ont tenu parole. Le plus difQcile était de les accorder entre eux; ils se reprochaient mutuellement la séduction, 'entraînement; j'intervins, afin qu'ils ne portassent pas ce levain de discorde parmi les corps, et j'ajoutai : c Puisque les fautes, les erreurs sont communes, il ne faut pas revenir là-dessus; l'important est de les faire oublier. > U y avait assez de mécontentement déjà et de chaleur parmi les troupes, sans leur porter de nouvelles matières inflammables. Cette visite avait duré longtemps; je saluai et chacun se retira satisfait à sa manière.

Pour moi, j'en tirai bon augure ; ce premier pas était difficile ; le résultat surpassait mes espérances ; les con-

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