LE LICENCIEMENT
la solde; elle était en effet arriérée. Les ressources étaient faibles; un agent des finances avait, sur ma demande, reçu pouvoir de faire mouvoir les recettes; je tentai des emprunts, j'offris ma garantie aux habitants de Bourges, mais, malgré leur considération et leur estime, mon crédit ne dépassa pas 60,000 francs. Avec quelques arrestations et la vigueur que montra le lieutenant générai qui commandait à Périgueux la 20* division militaire. Tordre et la soumission se rétablirent dans le régiment de chasseurs; sauf quelques hommes entraînés par un officier subalterne et qui furent repris quelques jours après avec lui, les grenadiers rentrèrent d'eux-mêmes dans le devoir, lorsqu'ils apprirent qu'on les compromettait dans un entreprise criminelle; l'officier la paya de sa tête.
Le licenciement s'acheva. Ce ne fut point sans un cruel serrement de cœur que je vis disparaître cette vaillante et si malheureuse armée, si longtemps triomphante. Aucune trace n'en restait plus. Un mauvais vent avait soufflé et l'avait dispersée comme la poussière; on était ainsi à la merci de l'étranger! La perte du personnel n'était que momentanée; on allait créer des légions départementales; la perte du matériel fut immense, incalculable, en armes, harnachement, sellerie, chevaux de troupe et de trait, mis en dépôt chez les fermiers qui n'avaient pas même de quoi nourrir les leurs; il les firent conduire dans les pâtis et les bois où ils étaient abandonnés; selles et harnais entassés pêle-mêle dans des couvents et des hangars humides. Sur 82,000 hommes d'infanterie licenciés, U ne rentra que 30,000 fusils dans les dépôts; sabres, pistolets, mousquetons, buffleteries, dans la même proportion. Je représentai à l'avance cet état de choses : le gouvernement fut sourd.
J'étais depuis six mois à Bourges, tout était terminé,
je sollicitai mon rappel, qu'on me fit attendre deux mois: on croyait que ma présence produisait une force morale, à défaut de la force réelle. Enfin je revins à Paris reprendre les fonctions de grand chancelier et les rênes de l'administration de la Légion d'honneur.
Aucune circonstance personnelle, se rattachant à ma carrière militaire ou politique, ne mérite plus d'être mentionnée depuis cette époque, — février 1816 — sauf que Ton eut, je crois, la velléité de m'appeler au ministère de la guerre, sur ce fondement que l'homme qui avait su si bien concilier les esprits et les convenances dans l'importante opération du licenciement, pouvait, seul, recréer une bonne armée. Quelques pourparlers eurent lieu, mais sans aucune suite. En 1819 ou 1820 je fus envoyé présider le collège électoral de Lyon, comme je l'avais fait à Bourges. J^y allai avec répugnance et non sans avoir résisté; on y mettait de l'importance, je ne sais pourquoi ; on fit même intervenir le Roi, j'acceptai. A sa sortie du ministère, le duc de Richelieu me proposa au Roi pour le remplacer dans la présidence du Conseil, avec le portefeuille des affaires étrangères; M. Roy, qui était alors ministre des finances, et se retirait avec le duc de Richelieu, m'en fit la confidence; le ^uc ne m'en a jamais parlé. Je n'aurais certes point accepté; mon dévouement n'aurait pas été jusque-là.
Il me revient à la mémoire une conversation que j'eus un jour, à Saint-CIoud, avec Monsieur, assis à côté de lui à la table de Louis XVIII ; pendant son règne, les grands officiers, ainsi que le service d'honneur, étaient admis de droit à déjeuner avec lui. Monsieur me dit : t Avant la Révolution, vous serviez dans la brigade