‹ Souvenirs du Maréchal Macdonald, duc de TarenteChapitre 82 sur 262 · LE PÈRE ET LA MÈRE S · texte numérisé non relu

LE PÈRE ET LA MÈRE S

compatriotes, M. Mac Nab, se chargea de me remplacer; il recueillit tous les livres et papiers qu'il se proposait de me remettre et dans lesquels j'aurais immanquablement trouvé des détails sur la famille et sur les événements dont votre grand-père avait été le témoin et la victime; mais, en sa qualité de brigadier des gardes du corps, M. Mac Nab a été, comme tant d'autres, atteint par la Révolution, arrêté, emprisonné; ses papiers et les miens furent saisis et sont perdus pour toujours. C'est lui-même qui m'a donné ces tristes renseignements.

Je n'en ai eu aucun sur votre grand'mère paternelle; je sais seulement que c'était une demoiselle de bonne famille. Elle était née à Saint-Omer; mais comme son père, militaire de profession, était étranger à cette ville, personne ne s'est souvenu de l'avoir connue, lorsque j'ai fait prendre des informations.

Malheureusement, pendant que je roulais les garnisons, votre grand-père et votre grand'mère eurent ensemble, deux ou trois ans avant le décès du premier, des différends d'une nature si grave qu'ils se séparèrent volontairement. Je crois m'étre aperçu que votre grand'mère, peut-être aigrie par le chagrin, avait quelque dérangement d'esprit, mais très peu sensible et moins apparent à d'autres qu'à moi. Elle s'était retirée à Fontainebleau, où elle a fmi ses jours, il y a vingt-cinq ou vingt-six ans. Votre grand-père avait un caractère très doux, le sien était vif; elle parlait beaucoup, lui était habituellement silencieux; cependant, je l'ai vu parfois très spirituel, causant très bien, la mémoire très ornée, remplie d'anecdotes, assez bon musicien, jouant du violon; il était très estimé et fort recherché de la société de ce temps-là.

Ils ont eu quatre enfants, deux garçons et deux filles; deux sont morts en bas âge; ma sœur et moi avons

survécu. Ma sœur avait été élevée dans un couvent de Rouen et s'était mariée à un médecin suisse de Soieure qui, depuis, c laissant de Galien la science infertile », s'est fait militaire et a été tué, pourvu du grade de lieutenant-colonel, au passage de la Bérézina, dans la fatale expédition de 1812. Ils ont laissé trois ûlles et un garçon. Celui-ci est dans l'Inde, à Pondichéry, commandant une compagnie de cipayes. Une des filles est religieuse; l'aînée a épousé le vicomte de Saint-Mars, maréchal de camp, et la seconde le colonel de Couëssin, attaché à mon état-major. Ils sont tous les quatre vivants et ont des enfants. Votre tante paternelle, après la perte de son mari le lieutenant-colonel, je devrais dire le chef de bataillon (1) Weltner, s'est retirée près de moi, à Beaulieu, où elle est morte il y a deux ans.

Mes premières études avaient été un peu négligées à Sancerre. On m'envoya à Paris, à l'institution du chevalier Pawlet. Son nom étranger fit proscrire l'instituteur, et l'établissement fut supprimé au commencement de la Révolution. J'y avais assez bien proflté; on me destinait, avant d'y entrer, à l'état ecclésiastique, avec l'espoir d'un canonicat à Cambrai; mais, dans une institution militaire, j'en ai pris les goûts, surtout après la lecture d'Homère, qui m'avait porté le feu à la tête; je me croyais un Achille.

On voulut faire de moi un ingénieur, et Ton me poussa dans les mathématiques. Deux camarades et moi fûmes soumis à un examen : nous le manquâmes et fûmes remis à l'année suivante; mais, dans l'intervalle, de puissants protecteurs, le prince Ferdinand de Rohan,

(1) Ou plus exactement major. Sous TËmpire, les régiments n'avaient pas de lieutenants-colonels ; mais Napoléon avait institué, ce qui revenait au même, le grade de major, intermédiaire entre celui de colonel et celui de chef de bataillon ou d'escadron.

LÉGION DE MAILLEB01S 7

archevêque de Cambrai, la comtesse d'AIbestroop, lady Mary et lady Lucy Stuart, m'obtinrent, en 1785, une lieutenance dans la légion de Maillebois, au service des Hollandais.

Les sept Provinces-Unies formaient alors une république fédéra tive qui, dans plus d'une occasion, avait lutté avec succès contre des États beaucoup plus puissants qu'elle. Cette fois, ce devait être avec son voisin l'empereur d'Autriche, souverain des Pays-Bas, qui lui cherchait querelle, en faveur d'Anvers et de Gand, pour la libre navigation de l'Escaut. Les Hollandais, avec une bonne marine, des frontières bordées de fleuves, hérissées de forteresses, s'en reposant sur ces défenses qui faisaient leur sécurité, n'entretenaient qu'une faible armée de terre; mais, menacés en ce moment, ils recrutaient partout des généraux, des officiers et des soldats.

Lorsque j'appris ma nomination et l'objet de la levée du corps auquel j'appartenais, peu s'en fallut que la tète ne me tournât de' joie. Elle était assez bien remplie déjà par la lecture des livres du métier, les histoires de sièges, de campagnes, les relations de combats et de batailles. Déjà je faisais des plans d'attaque et de défense pour ma lieutenance, et j'étais assez modeste pour penser qu'en moins d'une campagne je deviendrais au moins colonel, et qu'à la suivante j'égalerais sûrement le grand Turenne. C'est avec ces idées que je fus revêtu de mon nouvel uniforme, et qu'au commencement de 1785 je partis avec une cargaison d'officiers pour aller former notre corps à Nimègue, Amheim et Bois-le-Duc. Vous pouvez croire que je me livrai avec ardeur à l'instruction de mes hommes; j'en avais appris les premiers éléments à l'institution du chevalier Pawlet, organisée à peu près à l'instar des écoles militaires et jouissant de quelques-unes de leurs prérogatives, notamment du pri-

vilège de recevoir des brevets d'officiers, sans compter ceux qui, par leur instruction, étaient envoyés aux écoles d'application de l'artillerie et du génie.

Vous éprouverez, j'espère, mon fils, combien un uniforme et un premier grade d'officier causent de véritable jouissance, et quoique je sois parvenu au plus élevé, je vous assure, avec franchise et dans toute la sincérité de mon âme, que c'est celui de colonel qui l'a complétée.

Mes nouveaux camarades et moi n'étions occupés que de l'époque prochaine d'entrer en campagne et de nous mesurer avec les Autrichiens; toutes nos conversations roulaient sur ce sujet, qui avait tant d'attrait et de charme, et chacun fondait là-dessus son ambition, son avancement et sa fortune, lorsque nous apprîmes avec un violent chagrin que la paix était conclue et que notre corps serait licencié. Les Hollandais justifièrent ainsi le bon mot du grand Frédéric qui, un jour, demandait à leur ambassadeur comment allaient leurs affaires, c Fort bien, répondit-il, nous tiendrons tête à l'Empereur. — Bah! répliqua le Roi, je vois d'ici comment tout s'arrangera ; vous donnerez un pourboire à Sa Majesté Impériale, et tout sera fini. » En effet, cette opinion, sous un trait plaisant, se trouva justifiée quand le traité fut publié.

Dans la capitulation pour la formation de la légion dont le comte de Maillebois était chef en même temps que commandant général des forces hollandaises, oq avait inséré un article statuant que, dans le cas de paix et de licenciement, tous les officiers recevraient une pension de moitié de leur traitement, à la condition de la dépenser dans le pays, ou quatre années cumulées de cette même pension une fois payée, avec liberté de se retirer à leur convenance. Ce n'était pas une somme considérable, car les Hollandais, qui savent très bien

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