CADET-GENTILHOMME
compter, n'avaient que huit mois dans leur année, chacun étant de six semaines.
Après avoir pris conseil de mon père et de mes protecteurs, je revins en France. Us consultèrent alors pour ne pas me laisser oisif à Sancerre, où j'usais mon uniforme en le faisant voir à la messe et aux vêpres les dimanches, et aux paysans les jours de marché. Chacun me faisait place, ce qui ne manquait pas d'exalter un peu ma petite vanité.
Il était fort difficile d'être replacé dans un régiment au service de France. Le gouvernement paraissait avoir TU avec déplaisir la plupart de nos camarades quitter les leurs pour un grade supérieur dans la légion. Le ministère d'Autriche avait fait des représentations, et, pour ne pas justiûer les soupçons de connivence , le ministère français refusa de rendre leurs emplois à ceux qui les avaient volontairement abandonnés; à plus forte raison se refusa-t-il à donner aux autres même un brevet de sous-lieutenant; il les laissa pourtant maîtres de commencer la carrière comme cadets -gentilshommes, d'après les règles établies.
On me fit connaître ces obstacles et la nécessité de prendre un parti; je ne balançai point. La vie oisive de Sancerre me pesait; j'avais goûté de celle des garnisons; le mouvement, les exercices, les parades, les inspections, les manœuvres qui ennuyaient tant d'autres, surtout les anciens officiers qui avaient fait la guerre d'Amérique, avaient, au contraire, pour moi des attraits. Le comte Arthur Dillon, qui a été victime de là Révolution après l'avoir loyalement servie, m'offrit une place de cadet dans le régiment qui portait son nom et dont il était colonel-propriétaire; j'endossai l'habit rouge; une aiguillette blanche, signe distinctif des cadets-gentilshommes, remplaça mon épaulette de lieutenant. Mais je dois
avouer que ce ne fut pas sans un serrement de cœur que je pris cette courageuse résolution, ni sans un vif chagrin, que Ton calma en m' annonçant que je serais bientôt fait officier. C'était une fiche de consolation, mais que je ne voyais pourtant que dans un avenir éloigné, attendu que l'on n'avançait que par ancienneté jusqu'au grade de capitaine, que j'avais plusieurs cadets avant moi et que l'échelle des officiers était très longue. Il y en avait de remplacement, en pied, etc. De grandes modifications sont apportées aujourd'hui dans l'avancement, plus favorables aux talents distingués et surtout à la protection.
Je passai ainsi plusieurs années, m'occupant toujours avec ardeur de mon métier et continuant à m'instruire. J'avais fait de bons choix dans mes liaisons; mes amis avaient aussi le goût de l'étude. Ils étaient bons musiciens et dessinaient très bien; j'ai toujours regretté, et encore aujourd'hui, de n'avoir jamais été qu'un racleur de violon; j'avais commencé trop tard, et mes mattres, indépendamment d'une mauvaise méthode, n'en savaient guère plus que moi. D'autres genres d'amusement étaient les armes, la danse, le spectacle. Mon goût pour la musique et la bonne comédie faisait que j'avais facilement orné ma mémoire; il se fortifia et s'épura lorsque je fus employé en Italie. C'est une immense ressource, pour un jeune ofQcier, lorsqu'il joue d'un instrument; les portes des meilleures sociétés lui sont toujours ouvertes, s'il y joint surtout la condition d'une bonne éducation et d'une conduite sage, régulière, sans y sacrifier pourtant ses devoirs, qui doivent passer avant les agréments et les plaisirs.
La Révolution éclata; toutes les tètes d'officiers fermentèrent; on ne rêvait plus que guerre et avancement.
PREMIER MARIAGE If
Le camp de Saint-Omer, où j'étais avec mon régiment, avait facilité des réunions, des conventions, pour s^affranchir de la dure et humiliante discipline à laquelle le Conseil de la guerre voulait soumettre les régiments et les officiers.
A Tépoque où les officiers obtiennent des congés de semestre, je profitai du mien, sur la fin de 1790, et je le passai chez ma sœur, à Andrezy et à Saint-Germain. J'étais alors lieutenant, un peu musicien, comme je l'ai dit, présenté dans plusieurs maisons, et, quoique j'accompagnasse en barbouillant et raclant sur mon violon, on se persuada que j'étais plus que passable.
Une jeune et jolie personne, une créole, parut sensible à mon goût pour elle; je lui offris ma main qu'elle accepta, et la mère donna son approbation ; mais il fallait le consentement du père. C'était un vieux renard qui avait fait sa fortune aux îles, très serré, c'est-à-dire plus qu'économe. Je n'avais à offrir en dot que ma jeunesse et ma carrière militaire : le bonhomme voulait quelque chose de plus solide. Il refusa poliment ma proposition, mais je ne me tins pas pour battu. Nous flmes agir le colonel Beumonville, depuis maréchal de France, qui connaissait beaucoup la famille et avait la confiance du père, oncle de sa femme. Celui-ci, qui en avait peur, tout en déclinant ma demande, avait cru devoir aller aux informations près des protecteurs déjà nommés et que je lui avais indiqués; enfin relancé, poursuivi, il finit par consentir à notre union, qui eut lieu le 5 mai 1791. Depuis ce moment jusqu'à sa mort, il fut très bien pour moi; il m'avait pris en grande affection, et je la lui rendais franchement.
La Révolution marchait à pas de géant; la guerre paraissait imminente; je fus rappelé à mon régiment. Elle éclata au commencement de 1792. Beurnonville fut
employé comme officier général et me prit pour aide de camp.
Une émigration considérable avait eu lieu parmi les officiers de l'armée et particulièrement de mon régiment. On voulut ni'entratner; mais j'étais marié, très attaché à ma femme, elle était enceinte. Que de motifs raisonnables! D'ailleurs, je n'entendais rien à la politique.
La campagne s'ouvrit et les débuts ne furent pas heureux; aucun ensemble, beaucoup dlnsubordination. Le général Dumouriez vint prendre le commandement de la frontière du Nord, quartier général au camp de Maulde, alors sous les ordres du général Beumonville. II me donna quelques missions militaires dont je m'acquittai heureusement et voulut m'avoir avec lui en me donnant le grade de capitaine. Beumonville y trouvait mon intérêt et m'engagea à accepter. La reconnaissance et l'amitié me faisaient un devoir de refuser, et je résistai; mais je finis par céder à des instances réitérées , avec d'autant plus de raison que nous restions au même corps d'armée.
Je n'entre ici dans aucun détail des événements de guerre consignés dans les relations du temps, même pour moi personnellement; car il faudrait faire des Mémoires, et ce n'est point le but de cet écrit. Peut-être les rédigerai-je un jour, si j'en ai le loisir et si je retrouve mes papiers; mais j'ai trop d'occupations, et ma carrière — sauf les circonstances dont j'ai parlé en commençant — a été trop remplie pour me permettre de me livrer à un travail suivi et de si longue haleine.
Quelques mois après, le général Dumouriez reçut Tordre de passer à l'armée des Ardennes. Il prit son camp à Grandpré, ensuite à Sainte-Menehould, appelé Valmy ou camp de la Lune. Les Prussiens l'y attaquè-