INCIDENT DE LILLE
de réorganiser l'armée et d'en prendre le commandement; mais Dumouriez, averti, prit si bien ses mesures qu'après une vive discussion avec ces messieurs, il 'les fit arrêter et conduire à Tournai entre les mains de l'ennemi, avec lequel il avait fait un traité secret pour l'appuyer dans sa marche sur Paris afin de renverser la Convention.
Après ce coup d'État, comptant trop facilement sur l'affection de son armée, il la divisa en plusieurs colonnes pour marcher dans diverses directions sur la capitale, et voulant en même temps s'assurer des places du Nord, il chargea Miaczinski de s'en emparer. Celui-ci, qui avait à se plaindre des commissaires, qui l'avaient traité la veille à Orchies avec très peu de ménagements, parce qu'un détachement qui devait les escorter n'était pas prêt au moment de leur départ, était dans le ravissement d avoir l'occasion de se venger. Il fit confidence de ses ordres et de ce qui venait de se passer aux personnes qui étaient avec lui, et l'une d'elles, Saint-Georges, son ami, accompagné du courrier porteur des ordres de Dumouriez à Miaczinski, partit rapidement pour Lille et avertit les autorités du danger qui menaçait cette ville et les autres du département. Voilà les raisons qui déterminèrent à fermer les portes; le pauvre Miaczinski, par un double désir, et de se venger, et d'exécuter plus promptement ses ordres, se hâta de s'y rendre et courut ainsi aveuglément à sa perte. Il devait se concerter avec l'ofûcier général qui avait le commandement de la place; mais celui-ci, averti de ce qui se passait par la déposition de Saint- Georges, se hâta de se joindre aux autorités civiles, qui prirent promptement toutes les mesures que commandaient les circonstances pressantes dans lesquelles ils se trouvaient.
C'est en attendant le retour du capitaine que j'avais
envoyé en ville que j appris les détails de l'événement qui s'était passé à Saint-Amand et les ordres qui en avaient été la conséquence. Mon officier revint sans m'apporter d'ordres. La nuit approchait; les troupes, qui avaient entendu raconter ce qui s'était passé, l'interprétaient en sens divers, et je n'eus pas Tair d'y faire attention; mais j'étais en proie aux plus vives inquiétudes sur ma position et celle de mes hommes, qui murmuraient hautement sur ce qu'ils étaient plus mal accueillis par leurs concitoyens que par l'étranger. Ils mouraient de faim; cet état de choses me présageait une crise, lorsque l'on cria aux troupes de se rendre au faubourg de la Madeleine, et que là on trouverait vivres, tentes, victuailles, etc., mais qu'il fallait tourner les glacis, attendu qu'il y avait défense d'ouvrir les portes.
Les troupes se mirent en marche dans un désordre que j'aperçus de loin sans en savoir encore les motifs, que je ne connus qu'après les avoir jointes. Il était impossible de remettre l'ordre dans cette multitude, que je me bornai à accompagner. Arrivés à la porte du faubourg de Prives, la barrière du glacis se trouva fermée; on en demanda l'ouverture, qui fut refusée. Une voix en dedans de la porte de la ville ajouta que le colonel de Picardie devait venir au conseil assemblé; mes grenadiers se mutinèrent et répondirent négativement, ou qu'ils m'accompagneraient, ce qui leur fut interdit. Je n'avais rien à me reprocher; je pris sur-le-champ la détermination de m'y rendre seul. Les soldats tenaient des propos
très alarmants, entre autres que tous ces j . . . f avaient
fait mourir leur pauvre Capet, et d'autres semblables; ils se mirent à crier à tue-tête : t Vive le Roi ! » Je leur parlai avec sévérité, les menaçai même en faisant croire que je reconnaissais leurs voix, ce qui les intimida, et j'obtins alors qu'ils se tiendraient tranquilles jusqu'à mon