INTERROGATOIRE
retour. La barrière me fat ouverte, mais sans permettre que je fusse suivi même par un domestique pour tenir mon cheval. En passant sous la voûte, une trentaine d'hommes m'environnèrent; l'officier me dit : c Colonel, n'ayez aucune crainte. — L'ennemi ne m'en a jamais causé, répondis-je, et à plus forte raison des Français. ■ Je lui adressai quelques questions, mais je n'obtins aucune réponse.
J'entrai dans la grande salle de l'hôtel de ville. Toutes les autorités étaient réunies'; la séance était publique et contenait un nombre considérable d'habitants; le plus grand silence régnait. Le président m'interrogea: sa première question fut de me demander : nom, prénoms, grade, etc. J'y répondis. < Est-ce vous qui commandez les troupes sur les glacis de la ville? — Oui, en l'absence du général Miaczinski, qui doit être ici. » Je le cherchai des yeux et ne l'aperçus point, t Par quel ordre ètesvous venu ? — Du général que j'ai nommé. — Pourriezvous nous montrer cet ordre? — II était verbal; nous étions campés; le général me fit appeler comme plus ancien colonel, il me prescrivit de faire prendre les armes; j'obéis, et un instant après un aide de camp vint me dire de la part du général de mettre la troupe en marche et de la diriger sur cette ville, où il me précédait. — Vous a-t-il fait connaître le but du mouvement? — Non. — Qu'avez-vous pensé? — Qu'après notre entrée sur le territoire on pourvoyait à la sûreté des places et que nous étions destinés à la défense de la vôtre. — Que disent les troupes ? — Je ne puis vous dissimuler leur mécontentement; le chagrin de leurs revers, les privations qu'elles ont supportées dans la retraite, leurs fatigues, leurs besoins, leur dévouement, leur ont fait supposer qu'elles seraient secourues ici par leurs concitoyens, mais, au contraire, on leur marque de la défiance. Elles
tiennent des propos fort inconvenants que j'ai apaisés avec effort, en leur avançant, pour les calmer, que vraisemblablement on voulait concerter avec moi des mesures pour satisfaire leurs besoins urgents, et que je ne tarderais pas à leur apporter de bonnes nouvelles. Autrement, ajoutai-je, je ne réponds pas des désordres et des excès auxquels elles ne manqueront pas de se livrer. » J'interpellai l'officier qui m'avait amené et avait été témoin de mes efforts pour calmer l'irritation de cette troupe qui avait mis sa confiance en moi. L'officier confirma tout ce que je venais de dire et même fut bien au delà.
Le président, qui m'interpellait d'une manière assez sévère, s'était fort adouci pendant mon discours, et, lorsque l'officier eut terminé, il me dit : t Colonel, retournez à votre poste; maintenez la troupe, conduisezla au camp de la Madeleine, vous y trouverez tous vos besoins; des ordres ont été donnés pour qu'elle ne manque de rien. > Je saluai l'assemblée et je retournai au faubourg de Fives. < £b bien! mes amis, dis-je aux soldats en arrivant, je savais bien qu'il n'était question que de vos besoins. » Et tous de crier : « Vive la République! » Telle est ordinairement l'inconstance de la multitude, c Marchons, nous allons trouver l'abondance. > Mais quel fut mon désappointement et le leur! En arrivant, nous ne trouvâmes rien. J'envoyai à la ville, et Ton répondit des remparts qu'il était trop tard, que Ton aviserait le lendemain. Sur cette réponse, je ne fus plus maître de la troupe; elle se débanda et se dispersa à tel point qu'il ne me restait pas un soldat pour garder le drapeau du régiment que j'emportai à l'auberge où je me logeai.
Je passai une bien cruelle nuit en songeant aux désordres que cet état de choses pouvait amener. Il y en