‹ Souvenirs du Maréchal Macdonald, duc de TarenteChapitre 90 sur 262 · FIN DE L'INCIDENT · texte numérisé non relu

FIN DE L'INCIDENT

eut en efifet, heureusement moins considérables qu'il n'était à supposer; mais les autorités de la ville eurent grand tort; la faim n'a point d'oreilles. Le lendemain, de bonne heure, je fis battre la générale et, quelques heures après, j'eus tout mon monde à peu près réuni. Je fus appelé de nouveau en ville; mais cette fois je m'y rendis avec moins d'inquiétude. Pendant mon absence, craignant une nouvelle débandade, j'ordonnai que les troupes restassent sous les armes.

La réunion à l'hôtel de ville était moins nombreuse; mais je m'aperçus facilement qu'on était moins bienveillant qu'au moment où j'étais sorti la veille. Cependant, je ne tardai pas à me rassurer par l'arrivée de mon ami Dupont (1), mon ancien camarade de la légion de Maillebois, adjudant général, et en cette qualité chargé par les autorités de régler avec moi tous les détails militaires. Nous arrêtâmes provisoirement des cantonnements, en attendant que les effets de campement fussent distribués.

Pendant ces événements, tous les mouvements ordonnés par Dumouriez avaient été paralysés; lui-même courut de grands dangers et fut contraint, pour sauver sa tête, de se jeter dans les bras de l'ennemi, avec lequel il a avoué dans ses Mémoires avoir traité secrètement.

Le général qui lui succéda (2) envoya le général Lamarlière prendre le commandement de Lille et de la frontière du Nord. A peine fut-il arrivé qu'on le prévint contre le colonel de Picardie; il ne savait pas son nom, on le tenait pour suspect, il le manda, et lorsque je parus devant lui, il fat frappé d'étonnement. Il n'avait pas

(1) C'est le général Dupont de la capitulation de Baylen et le ministre de la guerre de la première Restauration.

(2) Le général Dampierre.

oublié le Pas de Baîsieux où il m'avait remarqué, et sans autre explication il me dit : c Retournez à votre poste, je serai votre défenseur. » Cette générosité me toucha. Lui-même, peu de temps après, fut suspect et sacrifié, bien qu'innocent.

De nouveaux commissaires de la Convention vinrent à Lille; ils reçurent, comme le général Lamarlière, les mêmes préventions contre moi. L'un d'eux avait été capitaine dans mon régiment et l'avait quitté depuis peu; il était intime ami du lieutenant-colonel qui m'avait vu avec tant de regret arriver pour le commander. Celui-ci se trouvait à Lille, profitant du congé que je lui avais donné; il profita aussi de sa liaison avec le commissaire pour essayer de me faire destituer comme suspect, ayant été l'aide de camp de Beurnonville et de Dumouriez; le premier était aussi devenu suspect depuis son arrestation. Ma conduite fut sévèrement examinée; le pauvre général Lamarlière la justifia, en ajoutant que j'avais cessé d'être aide de camp depuis quatre ou cinq mois. Ne pouvant être atteint de ce côté, on imagina de me nommer adjudant général — aujourd'hui colonel d'état-major — grade correspondant à celui que j'avais. Le bon général Lamarlière m'en parla, me fit entrevoir le danger d'un refus, et, pensant que de simples objections équivalaient à un consentement, il l'annonça de ma part — sans mon aveu — aux commissaires. La commission en fut dressée sur-le-champ, car ils avaient tous les pouvoirs, et en termes très honorables, motivés sur ma parfaite conduite, mon patriotisme, etc. Muni de cette pièce, je me rends chez le général et, le remerciant de ses bontés, je lui déclare que je ne puis en profiter, qu'il semblerait aux yeux de l'armée que j'étais incapable de commander un régiment, que ma délicatesse était compromise, mon honneur offensé, et que je préférais être

Page 1