‹ Souvenirs du Maréchal Macdonald, duc de TarenteChapitre 91 sur 262 · MAINTENU COLONEL · texte numérisé non relu

MAINTENU COLONEL

destitué; que lui, qui se connaissait si bien en sentiments généreux, pouvait mieux qu'un autre juger de ma position ; que je lui devais déjà tant, que je serais heureux de lui devoir un nouveau service; et voyant qu'il n'insistait pas trop, j'ajoutai : < Mais il est autant dans l'intérêt des commissaires que dans le mien de ne point donner suite à cette affaire, attendu que les moins clairvoyants jugeraient facilement que c'est plutôt l'intérêt de l'amitié qu'ils protègent que celui de la patrie; — ils avaient nommé le lieutenant-colonel pour me remplacer. — D'ailleurs, cet officier n'est point aimé au régiment; c'est un homme à vues étroites et passionné. • Enfin, je terminai par dire que si l'on me trouvait bon pour être adjudant général, je croyais, moi, que je rendrais plus de services à la tête du régiment. < £h ! pourquoi, m'empressai-je d'ajouter, ne lui donnerait-on pas le titre qu'on m'a conféré? Il veut être colonel ? Eh bien! son ambition pourrait être aussi bien satisfaite. > Cette idée n'était pas venue à Lamarlière; il la goûta et me dit alors : « Rendez-moi la lettre d'avis et la commission ; je porterai les pièces aux commissaires en les priant de faire l'échange que vous me proposez. — Non certainement je ne m'en dessaisirai point; elles sont trop honorables et sont ma justification. » Les commissaires ne trouvant rien à répliquer aux propositions présentées par le général, mon idée fut adoptée, et on me laissa tranquille.

Je m'occupai sérieusement, avec autant d^ardeur que d'activité, à exercer, discipliner mon régiment et à l'aguerrir par des marches et des reconnaissances sur la frontière, l'ennemi occupant la lisière opposée, et j'obtins quelquefois de petits succès en escarmouchant. Les autres corps m'imitèrent, et nous familiarisions ainsi nos troupes à voir et affronter l'ennemi. J'oubliais de dire que mon régiment se trouvait séparé; je n'avais qu'un seul batail-

Ion; le second était à l'armée de la Moselle, les commissaires lui avaient aussi donné un colonel; les relations cessèrent après que les comptes furent réglés.

Un autre capitaine du régiment, nommé Béru^ qui était en congé, revint à Lille. C'était également un ami intime du commissaire, qui le fit nommer général de brigade, pour commander, sous Lamarlière, les troupes réunies dans un camp. Ainsi d'un subordonné on me fit un supérieur; néanmoins je pris le parti et donnai l'exemple de l'obéissance. Le nouveau général vint s'établir au camp avec quelques préventions; une explication eut lieu avec franchise; il était loyal, et nous restâmes amis. Peu de temps après, le général Lamarlière fut destitué, arrêté et conduit au tribunal révolutionnaire, dont il fut à son tour la victime. Je le regrettai vivement. Mon capitaine supérieur le remplaça avec le grade de général de division, et moi je fus nommé général de brigade (i). Ce fut un coup de foudre, quoique depuis plusieurs mois j'en eusse rempli les fonctions; mais au moins je n'avais pas la responsabilité du grade. Je représentai ma jeunesse» mon inexpérience; rien ne fut écouté. Il fallut subir mon sort, sous peine d'être traité comme suspect et arrêté. Je dus me résigner; mon capitaine, général de division, qui avait aussi fait des observations pour son propre compte, ne fut pas écouté davantage, et nous convînmes de nous aider réciproquement.

On m'envoya commander la frontière depuis Menin jusqu'à Armentières, et mon quartier fut fixé à Lannoy, si ma mémoire ne me trompe pas, car je n*ai pas de carte sous la main. Des attaques partielles et simultanées

(1) Il fut nommé général de brigade par le général en chef Houchard, et confirmé par les représentants à l'armée du Nord, Levassetir et Bentabole, le 26 août 1793.

AFFAIRE DE GOMMINES 29

avaient lieu presque journellement à Linselles, Commines, Blaton, au Pont-Rouge, etc., et presque toujours heureusement pour nous, ce qui m'avait établi une sorte de réputation (i). Toutes ces attaques n'étaient que le prélude d'une tentative de Fennemi; il en fit une plus sérieuse et avec de nombreuses forces sur toute cette ligne. Linselles, Commines et Blaton furent forcés à la fois. Le général de division et moi nous concertâmes ; il m'envoya quelques renforts, leva son camp de la Madeleine, marcha sur Linselles et moi sur Commines et Blaton. Mes dispositions faites, je fis charger l'ennemi à la baïonnette; il plia, on le poursuivit avec ardeur, nous rentrâmes dans ces deux postes, et le succès fut couronné par un grand nombre de tués, blessés, prisonniers, dix pièces de canon, toutes les munitions, les bagages, etc. Il n'en fut pas de même à Linselles, où l'on perdit le même nombre de pièces. Mon pauvre général était au désespoir; il vint me voir, je le consolai du mieux que je pus en lui disant que notre succès faisait compensation, et, avant qu'il me quittât, nous apprîmes que l'ennemi s'était retiré de Linselles, ce qui le tranquillisa. Nous fîmes entrer nos prises en triomphe à Lille, pour détruire les impressions mauvaises des pertes faites à Linselles. Tout le monde chantait victoire; mes troupes qui y avaient eu part étaient enivrées, et, pour dire la vérité, je n'étais pas le dernier à en jouir, mais le plus discrètement possible. Mon nom figurait très honorablement dans les relations officielles, ce qui nie fit considérer déjà comme un personnage, causa des jalousies et m'attira des inimitiés. Depuis ces événements, je tracassai à mon tour journellement nos adversaires; mais ils donnèrent un tel chagrin au général de division qu'il

(1) Ces combats sont du mois d'août 1793.

demaDda à se retirer chez lui et en obtint l'auto risation.

Les quatre commissaires, à ma grande satisfaction, avaient été rappelés ou envoyés ailleurs; ils furent remplacés par un autre qui, ayant appris mon succès de Commines'et d'autres partiels, voulut me connaître. Je me rendis à Lille, il me reçut avec politesse et, peu de jours après, il me Ût une visite ; elle passa pour une reconnaissance aux avant-postes. Dans cette entrevue, il me témoigna le désir d'être témoin d'une petite affaire; je la préparai, en lui promettant de l'avertir du jour, de l'heure et du point où elle se passerait.

De nouvelles troupes ennemies avaient remplacé celles qui essuyèrent l'échec dont j'ai parlé; parmi elles se trouvait une légion du duc d'York; beaucoup d*arrogance, de bravade; je m'étais proposé de lui donner une leçon. Toutes mes dispositions faites et mes mesures prises, je donnai avis au commissaire, qui arriva rapidement vers la fin de l'attaque ; il fut témoin de la déroute de ce corps et de bon nombre de prisonniers, après que nous eûmes tué et blessé assez de monde. Il avait entendu siffler des boulets et des balles, il était rayonnant de joie. Je lui demandai la permission de le citer sur mon rapport officiel ; lui-même en fit un dans lequel il me donnait des louanges et n'épargnait point sa modestie. Enfin, après l'action terminée et mes troupes ralliées, il leur adressa des compliments, me donna le baiser fraternel et dit hautement que je pouvais compter sur lui, à la vie, à la mort. Une telle protection n'était pas à dédaigner dans ces horribles temps de crise révolutionnaire, et je me crus alors à l'abri de toute inquiétude, quelles que fussent les dénonciations et leurs auteurs.

J'ai dit que le général de division s'était retiré; en attendant son successeur, celui de Lille avait le commandement par intérim. Le successeur vint enfin; c'était le

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