COMMISSAIRE PRUDENT
gardé le silence. — N'importe, répondis-je; il a peut-être été intimidé par ses collègues et ses supérieurs; je serais bien aise de réprouver et même de lui donner du courage, s'il en a manqué. — Fais-en donc l'essai, et tu reyiendras ensuite chez moi. »
Je vais trouver mon homme : < Eh bien ! Vous savez qae je suis en prévention, et je viens réclamer vos bons offices. Je pensais que ma conduite et mes services m'en dispenseraient; mais j'apprends que des soupçons injurieux pour moi sont semés par des ennemis qui restent dans l'ombre, cachés comme devant celui que nous combattons journellement. — 0ht ma foi, veux-tu que je te parle franchement? me répondit-il ; tiens, tu n'es pas républicain, et je ne puis ni ne veux me mêler de toi. — Cependant, répliquai-je, je n'ai pas changé, ce me semble, depuis que nous nous sommes vus sur la frontière et à l'alTaire de Commines; vous m'assurâtes alors publiquement... — Je sais ce que tu veux dire, reprit-il en m'interrompant brusquement, mais les temps sont bien changés »; et il me tourna le dos.
Je rendis à l'instant cette conversation à Souham, qui me pressa de prendre un parti. « Il est tout pris, lui dis-je; je serai, s'il le faut, Tune des mille victimes que Ton sacrifie tous les jours; je reste. — Mais as-tu bien réfléchi, pesé les conséquences? — Oui. » Et je fis bien. Les commissaires extraordinaires furent rappelés de Dankerque à Paris, et moi renvoyé à mon poste. Je fus ainsi oublié.
Je continuai à faire respecter la frontière dans l'étendue de mon commandement, qui fut beaucoup augmenté. On y fit entrer tout l'espace compris depuis Armentières jusqu'à la mer, et mon quartier général fut porté à Cassel. Quoique seulement général de brigade, j'en avais onze du même grade sous mes ordres et environ qua-
rante mille hommes, mais répartis sur cette longue ligne de frontière, par conséquent avec une responsabilité plus grande. J'avais fait des observations pour en être retiré; car, malgré cette force, dispersée comme elle était, on était faible partout. Il m'avait été promis que le premier général de division qui arriverait me remplacerait, et j'éprouvai une grande satisfaction lorsqu'il me fut annoncé. Je devais retourner à mon ancien quartier ; mais ma destination fut changée, en colorant cette disposition par la nécessité de réparer quelques échecs que Tun de mes camarades avait éprouvés. A la vérité, il débutait dans la carrière par le grade de général, et les troupes n'avaient aucune confiance en lui; je le remplaçai. Ce commandement s'étendait de Menin à Tournai.
Vers cette époque on songea sérieusement à rassembler l'armée et à prendre ToiTensive; dans ce but, un nouveau général en chef (i) arriva, accompagné de deux commissaires extraordinaires. Un décret venait d'être rendu pour éloigner à trente lieues des frontières, de Tarmée et de Paris, tous les nobles. En cette qualité, je devais me retirer. J'avais fourni à l'état-major général tous les renseignements que j'avais sur notre frontière, sur Tennemi, ses forces, ses positions, Tespèce de ses troupes, etc. On avait aussi fait l'éloge de mes services, de ma conduite, et le général en chef demanda aux commissaires de me retenir, en m'exceptant de la mesure générale. Ils m'invitèrent à me rendre près d'eux et me notifièrent que, en vertu de leurs pleins pouvoirs, ils me mettaient en réquisition. Je répondis que je ne demandais pas mieux et que l'on pouvait compter sur mon zèle comme sur mes efforts, mais qu'ils devaient me
(i) Le général Piehegm.