‹ Souvenirs du MidiChapitre 10 sur 34 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Institution des majorats faisant le malheur du peuple sans faire le l>onheur des grands.

En commençant par la base , nous voyons les ti'ois quarts du territoire espagnol (y compris les biens du clergé) indivisibles , ou consistant en majorats inaliénables (39).

^i ces majorats étaient partagés entre un grand nombre de |wropriétaines , ils seraient cultivés avec «oin , feraient leut* richesse et la prospérité piiblique. Réunis en peu de mains , ils paralysent des provinces entières , dont les habitans , ne pouvsmt acquOTr ^

restent paresseux, sans industrie, ou ne travaillent que fort négligemment une terre qui ne peut jamais leur fournir les moyens de posséder à leur tour , jouissance plus vive et plus nécessaire pour le cultivateur que pour toute autre classe de la société.

Ainsi, lorsqu'on vient annoncer avec enthousiasme queleducdeMédina-Cœliaquatorze millions de réaux (trois millions et demi de francs) de rente en propriétés foncières ou territoriales, que les ducs de Tlnfantado, d'Ossuna ou de Benayente, d'Alba, d'Acéda, le comte d'Altamira, etc. , ont des revenus de cette nature presque aussi forts , je ne vois dans ces grands que des hommes qui font le malheur dT une grande partie de l'Espagne et d'une grande partie des Es-

En établissant des majorats dans la classe nobiliaire, on a fait que leurs possesseurs, dispensés de tout esprit de conduite , n'ont plus eu bientôt que des majorats et trop souvent des dettes, s'ils ont trouvé à emprunlér. Aucune propriété n'étant libre à leur mort, tout jiasse aux mains de l'aîné des fils, les frères et sœurs restant réduits à une modique^pension alimentaire que les convenances, plus que les lois , l'obligent a leur donner ; ce qui peut faire juger de leur existence précaire (4o).

S'il ne naît que des filles dans ces nobles familles, elles peuvent être toutes déshéritées, et voir les biens de leurs père et mère passer à un neveu, à un cousin, ou k un parent quelquefois très éloigné quoique le plus proche, chargé de soutenir l'honneur de leur nom avec leur argent, ce qui doit infiniment flatter leur amour-propre.

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Si cet héritier, qui Test à plus forte raison de ses père et mère , vient à recueillir d^autres successions latérales, il peut ainsi accumuler sur sa tête ou dans ses mains les biens de plusieurs familles , qui à sa mort passeront tous à son fils aine.

S'il n'en a pas , ces biens retournent aux familles d'où il les avait reçus, par la branche la plus proche, ou par la branche désignée , ses sœurs et ses filles restant même sans pension alimentaire.

Toutes ces injustices excitent bien des passions haineuses que nous examinerons plus tard. Voyons pour le moment ce que devient le sol transmis ou substitué d'une manière aussi bizarre.

Le possesseur ^e si vastes domaines ne pouvant les inspecter par lui-même, a des hommes de confiance qui les administrent à sa place , et qui doivent en définitive les affermer par fractions k des entrepreneurs qui les exploitent.

Le mieux serait sans doute, dans une telle nécessité, que ces entrepreneurs fissent, comme en Angleterre, des contrats de quatre-vingt-dix-neuf ans (baux emphytéotiques) : ils s'intéresseraient à une propriété dont le révenu serait assuré à leur famille pour une longue suite d'années ; ils y bâtiraient solidement, y planteraient, prendraient des dispositions pour un long avenir, et travailleraient pour s'entretenir dans le même état , ne pouvant acquérir dans le lieu de leur naissance , où ils passent leur vie.

Mais lorsque lavenir ne promet rien d'agréable, on peut bien ne pas aimer à le prévoir. Cette raison décoiu^geante suffirait pour détourner les fermiers

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de longues entreprises ; mais elle n'est pas la seule ; et la même loi qui garantit la jouissance d'un majorât à son possesseur actuel, lui défend de contracter pour un temps plus long que sa vie. Ce qu'on n'a pas besoin de lui défendre, s'il n'a pas de descendant direct, c'est de faire des dépenses pour améliorer unfe telle propriété. Aussi l'agriculture languit-elle presque partout en Espagne. De la Bidassoa jusqu'à Cadix on n'a pas occasion de voir un beau domaine. Si, dans l'Andalousie, on construit quelque abri au milieu des champs icortijo), il ne mérite pas^ te nom de maison; ses murs, blanchis pour réfléchir les rayons d'un soleil brûlant, ne sont entourés d'aucun arbre, d'aucune verdure qui puisse donner de l'ombrage. On peut juger ce que feront pour les terres en labeur ceux qui semontretit si insoucians pour ce qui les avdisine le pluS^ L'hoireur^^^ arbrgg^^t un préjugé qui suppose bien de l'ignorance et de l'apathie chez les cultivateurs^ d'un pays chaud. Les Espagnols ne font généralement leurs baux que pour quatre ans, et les fils des fermiers n'apprennent que trop, par leur expérience jointe à celle de leurs pères , à s'abstenir de tout ce qui offre des chances dans un pays embarrassé de lois impuissatttes Contre les grands , où le défaut de sécur rite oblige les paysans à se grouper en villages ^ et les riches à vivre dans les villes , d'où ils ne peuvent sortir que sous bonne escorte. Tel qui a des capitaux ne balance pas à se livrer de préférence au commerce, quelque ingrat et peu considéré qu'il soit.

Ainsi s'entretient la misère des campagnes. Les

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seiguears ne pouyant y trouver de riches fermierfi <le leurs biens, sont obligés de traiter en détail presque avec chaque famille de paysans, à laquelle l'homme d'affaires abandonne tous les produits de la terre qu'ils travaillent, moyennant une légale i*étribution, qu'ils paient en nature dans les pays de grains.

Cette inégalité de partage du territoire espagnol n'est pas moins nuisible au moral des habitans qu'à la prospérité du pays. Que chacun de nous s'examine , et il verra si celui qui est tout dans une famille parce qu'il y est né, et qui, pour rester tout^ n'a plus besoin que de se bien porter, ira consacrer l'âge des plaisirs k cultiver une raison qui lui est inutile. Aussi, rien de plus insignifiant à Madrid que ces héritiers des grandes maisons avec ou sans chapeaux (de grandesse). Âpres les avoir placés dès lenr enfance sous la garde d'un aumônier, capellan, espèce de Bazile qui doit leur enseigner le catéchisme et quelque peu de latin , les parens ne pensent qu'à 1^ marier, de pieur qu'ils ne se marient eux-mêmes au mépris des convenances, qu'ils ne peuvent apprécier par défaut dé sens. Les lois espagnoles sont infiniment favorables aux jeunes personnes que des hommes voudraient abuser : sur la moindre preuve de promesse de mariage ou de cohabitation , la toi de l'Eglise ordonne Funioii conjugale (4i^, probablement parce que presque toutes les demoiselles des grandes maisons étant également pauvres , la meilleure pour devenir l'épouse d'un héritier est celle à laquelle il a donné des soins assidus. Cette coutume, favorable aux mœurs dans la haute classe, ne Test pas moins

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dans les rangs inférieurs de la société , où la distance du sang et de la fortune est beaucoup moins marquée. Il en résulte plus de respect pour les jeunes personnes , que tant de causes poussent hors de leurs devoirs. ^ •

Ainsi rétablissement des majorais et le droit d'aînesse tendent à faire au moins un sot par famille^ comme on a eu occasion de le dire dans notre chambre des députés; et ce sot, trop semblable a son père, ne i'est pas médiocrement en Espagne, où le pouvoir absolu ne laisse aux grands aucune fonction élevée qui exige de rintelligence, comme celles que remplissent nos magistrats , nos administrateurs et ' les membres de nos chambres des pairs ou des députés. Le défaut de réflexion, llncapacité radicale qui en est bientôt la suite, les vices naturels à ces riches oisifs, amènent infailliblement le désordre dans leurs affaires , attribut plus essentiel des gens qu'on ne peut pas forcer à payer. Alors la grandesse se trouve entourée de tout ce qui peut la faire ressortir, ou prouver son indestructibilité et par conséquent son excellence, c'est-à-dire, de l'incapacité, de l'ignorance qui entrent dans son apanage, et qui n'attendent rien pour se fortifier, et, de plus, de la misère qui devient une œuvre personnelle, et dont chacun a tout le mérite , causes de destruction des existences plébéiennes auxquelles la grandesse résiste avec une aisance bien faite certainement pour donner de l'orgueil , si on n'en eût déjà puisé suffisamment dans le mérite de la naissance. Passons aux frères et sœurs du favori de la fortune, et voyons si leur moral ne souffre pas avec leurs intérêts de

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Texistence qu on leur a si arbitrairement taillée sur le penchant des grandeurs humaines.

Il ne leur faut pas une grande force d'esprit pour voir que ce partage du bien de la famille, dont ils sont aussi les enfans légitimes , est injuste, ou n'est pas fait pour eux ; et si leur réflexion ne peut pas s'élever Jusqu'aux lois qui en sont cause, et aux auteurs de ces lois, ils n'en demeurent pas moins persuadés de l'existence d'une puissance partiale , atroce, et en même temps respectée, qui enrichit Tun en dépouillant l'autre , et ne leur laisse que des idées de mécontentement et de faiblesse, qui se manifesteront peut-être un jour par des actes de méchanceté , dans l'impuissance où ils sont de déployer de la force seule généreuse. Ainsi on éteint en eux, dès le berceau , le sentiment de la justice, qui est le plus bel attribut de la nature humaine ; on discrédite à leurs yeux la raison, source de réflexions qui ne peuvent faire que leur malheur ; on fausse leur conscience et leur esprit, en même temps qu'on aigrit leur caractère. Tel qui fut ainsi maltraité par le sort, aura presque le droit d'être injuste dans l'occasion, ou d'ignorer ce qu'est la justice, dont on est si loin de lui avoir donné l'exemple. Son frère sera pour lui un être malfaisant, spoliateur , un objet d'envie s'il ne l'est pas de haine; ou du moins n'existera- t-il pas entr'eux ces sentimens d'amitié naturelle , contractés pendant les jours d'innocence du premier âge, que celui de la raison est venu si cruellement détruire. La religion pourra-t-elle fructifier dans des cœurs fermés aux émotions les plus douces, ulcérés au contraire par l'infortune comparative qui, devant agir

sur eux toute la vie, les empêche, dès leur jeunesse, d'acquérir les moyens de remédier à cette disgrâce originelle 1 En effet, le fils déchu à qui on ravit l'opulence au sein de laquelle il était né , pourra-t-il se livrer à des éludes , à des méditations suivies qui exigent tant de calme, et voir de bonne foi dans ces moyens si précaires d'existence, celui de réparer le tort immense qu'on lui a fait? Non, sans doute : et si Fainé des grandes familles rest« étranger aux sciences, n'exigez pas que ses frères s'y livrent, lorsque vous avez commencé par leur en ôter le goût, avec l'attrait de toute espèce de réflexion importune. En dédommagement, vous leur devez des réalités, de l'autorité, ou des espérances fondées^ à moins qu'un penchant naturel ne les entraîne à s'ensevelir dans un cloître , en expiation des vices des lois de leur patrie, et de l'iniquité de leurs parens. Pour les rapprocher de la situation dans laquelle ils sont nés, il leur faudrait des places lucratives qu'on accorde bien rarement à la jeunesse. Il est plus facile et plus conforme à leurs désirs et à leur capacité de leur donner un grade de sous-lieutenant, qui les fait commander à des hommes , les berce d'espérances , s'ils ne trouvent la mort dans les champs de la gloire, fin prématurée, moins triste pour eux que pour le paysan arraché à sa famille qu'il aime , tandis qu'ils se sentent repoussés de la leur.

Telle est la cause de ce penchant obligé pour la carrière militaire , si général en Espagne , et de la faveur où sont dans le monde^les^officiers^ dans lesquels chacun voit l'égal d'un frère, d'un fils, d'un parent, et s'honore en les considérant. Le commerce.

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qui s'éloigne davantage de leurs habitudes primitives et de celles de leurs proches , exigèi'ait des capitaux qu'ils n'ont pas ; et, comme la protection et la faveur y servent beaucoup moins, ils ne pourraient y jouer qu'un rôle subalterne désagréable à leurs familles, qui ont pris le parti de flétrir cette ressource en accusant de déroger ceux qui s'y livrent. Il est sûr qu'il est toujours si facile de descendre, qu'on doit y ailaciier une espèce de déshonneur, comme à dégénérer volontairement; mais peut-être ne vaudrait- il pas moins pour un cad^ de famille être négociant médiocre, qu'officier à un certain âge ; négociant riche et indépendant que général peu et souvent mat payé. Le souverain rétribuant mal ses serviteurs, espérons que, si l'on continue à donner tous les biens à un fils, on verra s'établir l'usage plus raisohnable de faire les autres gardes-champêtres.

Tels sont les premiers inconyéniens des majorats, doîit l'introduction en Espagne, peu antérieure aux, rpis du sang d'Autriche, fut ^ comme l'a ditSalvandy^ propagée par ces princes avec leur zèle héréditaire pour établir au dessus du genre humain des obstacles à sa croissance. Quelle fut la cause de cette institution qu'on a osé nous vanter dans ces derniers temps comme essentiellement monarchique, sans pouvoir nier qu'elle. soit immorale et ruineuse lorsqu'elle devient excessive? pie vieM des j^emps peuples étaient fails pour les rois, temps regrettés comme l'a^ d'or partons ceu^^^ une

partie de l'autorité royale pour l'exploiter à leur profit. Très rares au quatorzième siècle^ au delà duquel ils ne remontent pas, tandis que déjà les acquisi-

lions de l'église dataient alors d'un très long temps^ les majorais , suite du droit féodal , importé dltalie en Espagne, et fondés d'abord pour un temps limité, de plusieurs grands domaines, afin de modérer les concessions du roi Henri, s'étendirent k la noblesse, devinrent perpétuels, et furent imités par la bourgeoisie, lorsque le gouvernement se montra disposé à favoriser cet essor de son amour-propre.

Les riches ayant toujours de l'ascendant sur les pauvres , la royauté crut assurer sa durée en créant , n'importe par quel moyen , des riches intéressés à sa conservation. Le souverain leur garantit leur fortune et leur autorité, et eux , par intérêt autant que par reconnaissance, prêchèrent l'obéissance à un gouvernement qu'ils pouvaient, avec bonne foi, dire le meilleur que Dieu eût donné aux hommes. Aujourd'hui que les nations sont appelées à prendre part au gouvernement par des mandataires, ne serait-on pas sur d'avoir des députés dévoués au trône, si le trône commençait par les enrichir aux dépens de leurs frères et sœurs , si le trône ne laissait éligibUs que ceux qu'il aurait ainsi comblés de faveurs en dépouillant tout le reste de la nation ? Alors certainement la monarchie pourrait compter sur une longue durée , puisque ceux qui auraient seuls le droit d'y apporter des changemens trouveraient leur intérêt et la satisfaction de leur amour-propre à n'en faire aucun. Toutefois , les temps sont changés : les nations veulent bien sacrifier une partie des avantages de la civilisation à la durée de leurs gouvernemens, auxquels leur propre durée est attachée ; mais ce sacrifice est beaucoup plus limité qu'autrefois, parce

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qu'on sent bien qu'il n'est plus nécessaire qu'il soit aussi grand. C'est surtout la durée des maux que les nations redoutent : lorsqu'avec une connaissance positive de leur situation , qu'on ne pourra bientôt plus leur cacher, elles se trouveront heureuses, alors elles parleront à leur tour d'assurer la durée de leur état prospère, et il est fort douteux qu'elles proposentj'pour y parvenir, les moyens conservateurs qu'on a rais en usage jusqu'à présent : mieux vaut encore l'incertitude que la certitude du malheur. Après l'étude que nous avons pu en faire , nous serions en droit de haïr tout ce qui pourrait nous rapprocher de l'état actuel de la nation espagnole , si d'autres raisons plus solides n'avaient fait repousser des tentatives ou des propositions de cette nature. Ainsi , de ce seul partage déloyal ou contre nature de la plus grande partie du sol de l'Espagne, et de son indivisibilité ultérieure, résultent la ruine del'agri- ^ culture, le découragement de ceux qui s'y livrent, l'état de langueur du commerce, qui ne peut être jamais plus avantageux que lorsqu'il se fait à l'aide des productions du sol , le défaut d'industrie , l'imperfection morale des aînés des familles , la misère , l'irréflexion , la disposition haineuse de leurs frères et sœurs , le goût des frères puînés pour la carrière militaire qui ne conduit qu'à détruire, leur aversion pour des professions qui pourraient réparer à leur égard les torts de la fortune, l'altération des consciences , l'exemple de l'iniquité , si puissant sur le moral des hommes, l'oppression politique des pauvres, privés ainsi presque entièrement des droits de citoyen , la presque destruction de la liberté individuelle, tou-

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jours si restreinte dans les pays où les titres, les honneurs et la fortune sont entre les mains d'un pelit nombre pour lequel les lois sont faites ou contre lequel elles deviennent tout-à-fait impuissantes. s^ En effet, les nobles , qui ont de quoi se faire respecter, ne peuvent être emprisonnés pour dettes, à moins qu'elles ne soient relatives à des droits royaux; ils ne peuvent être mis dans les prisons ordinaires ni confondus avec les autres prisonniers; on ne peut ni saisir ni vendre pour dettes les maisons qu'ils occupent , leur cheval , leur mule ni leurs armes. A Barceloniie , ils ne peuvent être arrêtés prisonniers que par l'alguazil mayor de la royale audience, qui est toujours un noble.

Voyons si le gouvernefnent , auteur volontaire de tous ces maux , a pris d'ailleurs des mesures suffisantes pour les réparer; si ses autres institutions sont de nature à contre-balancer cette tendance funeste à la production de l'infortune publique , mal primitif dont on cherch^ait inutilement le prétexte ou l'excuse depuis que l'Europe, sortie des mains dçi la barbarie , a pu comprendre qu'il est une manière de conduire les peuples plus conforme a l'esprit de la religion et à la dignité de l'homme.

Il s'en faut de beaucoup. Le gouvernement, qui a fait et entretient cette plaie à l'État sans nécessité , semble y ajouter ensuite par plaisir, tant ses actes sont constamment contraires à la raison ou à l'intérêt du plus grand nombre. S'il paraissait inadmissible qu'un gouvernement puisse vouloir le malheur de ses sujets , il faut penser que, par défaut de Iidmières, un gouvernement peut croire nécessaires ou

inevitahles bien des maux inutiles et faciles à éviter; qu'il peut y avoir des classes entières d'hommes intéressés a l'entourer de préventions , susceptibles de devenir très fortes et très durables si l'on fait taire jusqu'à la moindre voix qui pourrait les détruire ; que les gouvememens qui ont été assez faibles ou assez aveugles pour laisser s'établir des corps redoutables dans l'état, peuvent être accessibles à la crainte^ et redouter assez d'engager une lutte avec ces corporations puissantes pour subir d'avance la loi de toutes leurs volontés , ou souscrire k toutes leurs insinuations ; que l'habitude du mal finit par faire perdre de vue le bien , et par y faire renoncer d'autant plus volontiers , que celui-ci est ordînaîremeot plus difficile à opérer que celui-lh ; enfin qu'il est des hommes d'une organisation malheureuse qui se plaisent k nuire p^r instinct, indépendamment des conséquences, ou toutes choses égales d'ailleurs, comme d'aulres aiment à êlre utiles pour le plaisir qu'ils y trouvent. Que doivent devenir ceux qui, avec cette disposition funeste , croient q voir des injures personnelles k venger, et un grand pouvoir k faire respecter des méchans!

Maintenaidt on pourrs^ comprendre ce que j'ai k dire de l'état actuel de l'Espagne considérée dans se* autres institutions.

Avec celle dont je viens de parler, les grands appauvrissent et avilissent le peuple , en dégénérant eux-mêmes des qualités qui distinguent l'homme supé' rieur ; mais iU paient cher cet avantage, si c'en est un t le roi, qui veut en êlre entouré, ne leur donne à la cour que des fonctions insignifiantes, les prive de

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toute espèce d'autorité, et des décorations qui relèvent l'éclat des personnes dans les réunions publiques. Il est bien rare de voir un grand d'Espagne acquérir de l'influence sur les affairés de l'Etat, devenir capitaine-général de province, ministre, comme il l'a toujours été qu'ils fussent nommés aux fonctions de vice-roi dans les Amériques , où l'on senablait craindre qu'ils devinssent redoutables. On ne les emploie ordinairement qu'à des ambassades de famille , comme auprès des cours de France , de Naples , de Saxe , d'Autriche : et cette préférence pour des missions aussi honorables , ils pourront la partager désormais avec tous les Espagnols qui parviendront à acquérir vme grande fortune , si le souverain persiste Ji, conserver Tusage de ne plus payer ses ambassadeurs , qu'il a établi ou renouvelé depuis quelquç!s.aïipée^,(4a)v Ainsi, presque tout est humilié en Espagne; les grands humilient le peuple; et le roi se charge de leur rendre avec usure et en masse ce qu'ils répandent ou laissent tomber sur leurs subordonnés , que leur multiplicité y rend insensibles. Pour peu qu'on ait fréquenté la cour, on ne peut s'empêcher de remarquer la contenance qu'ils y font. On ne se douterait jamais qu'ils sont après le roi les puissances delà terre (43). Lorsqu'on les a vus jouir personnellement de leurs prérogatives dans les grandes cérémonies , on serait sans doute bien loin d'en être'offusqué s'ils n'en avaient pas d'autres. Car leurs trms^degrés de^ran^ qui les autorise a se couvrir avant déparier au roi, après lui avoir parlé, ou en le quittant, ne sont, non plus que \àsangblea ( la sangre azul ) , qu'ils disent couler dans leurs veines,

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nuisibles à personne. A eux permis de s'accorder les honneurs du tutoiement, à l'e^içlu^JQp des nobles du sangrouge^^eXà^ sa^ pour

y aspirer. Le privilège de se couvrir devant le roi, ils le partagent d'ailleurs avec les carflîriauxVTes nonces Jù^pe^^le^^^^ j^ç,ur 4e Cas^

tille, de l'ordre de Malte j les jgénera^ ordres de St-Dominique , de St. -François^ etc. , et d'autres personnages élevés ( De Laborde ) ; et la grandesse est accessible aux plébéiens gui épousent la veuve d'un^grand^j^pmm ai vu des jexçmples. Il est

vrai que le roi ne manque guère alors d'exiler le nouveau couple de Madrid et de ses résidences , afin qu'il ne puisse paraître à la cour, où il aurait le droit de jouir de ses attributiotis.

Mais lorsqu'on a vu les grands en présence du trône , on conçoit comment on répond par l'érection d'une potence dans la cour ou devant la porte du duc de Médina- Cœli, aux prétentions que, depuis le règne de Sanche IV (1284), les chefs de la maison de la Cerda n'ont jamais manqué de manifester, lorsque la mort d'un souverain laisse la possibilité de la moindre vacance du trône. Et si, malgré cette action dépressive de la part du souverain sur le premier corps de l'État, le rang du litalo de Cas tille, premier noble après les grands, est encore recherché comme très honorable en Espagne , que penser de ces titres de noblesse qu'on met en vente tous les jours dans les journaux , et que l'argent fait passer de l'un à l'autre, pour peu que l'acquéreuY' qui se présente soit au dessus de la classe populaire! Ce trafic des distinctions , suite du mépris avec lequel

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