CHAPITRE IL
Pouvoir et influence du clergé, en Espagne. — Moyens à Taide desquels il tend à conserver l'un et Tautre.
Lorsqu'il était question d'arracher l'Espagne au joug des Maures, on dut travailler avec ardeur à y propager et à y faire respecter la religion chrétienne. C'était un grand moyen.de rallieuaçut et de conquête : le zèle pour la religion n'était alors que, du patriotisme , et l'on sait ce que peuvent les hommes exaltés par le double enthousiasHûbC de la religion et de l'amour de la patrie. S'il était possible de pardonner des cruautés à une religion de paix, et de charité , l'époque où l'inquisition s'efforçait d'ajouter par ses bûchers aux succès des armées esîpagnoles, serait tout ce que la politique pourrait faire valoir devant l'humanité pour plaider la cause des crimes dont le gâtisme religieux s'est mouillé dans ces temps d'horrible mémoire.
De quel œil doit- on donc voir aujourd'hui le même esprit de secte, s'il n'a cessé de se soutenir, donnant des signes d'intolérance, pour ne rien dire de plus , toutes les fois qu'il a cru l'occasion favorable à ses intérêts, et si la prospérité de l'État a toujours été ce qu'il a eu le moins en vue, ou même ce qu'il a le plus constamment cherché à empêcher ? Or, telle est l'opinion qu'a donnée de lui le clergé d'Espagne.
, En possession de biens immenses, inaliénables comme les majorats, et de la confiance du peuple nécessaire au maintien de sa supériorité, il ne manque jamais d'opposer de la résistance à tout ce qui pourrait l'en dépouiller. La voie par laquelle il manifeste ses volontés est aussi claire qu'immédiate : c'est le confessionnal lorsque ce n'est pas la chaire de vérité. Là , toutes les intentions des prêtres et des moines deviennent des devoirs religieux à remplir, et tel qui avait été préparé k marcher dans la direction apostolique par une conversation ordinaire sur les affaires du gouvernement, se voit imposer au tribunal de la pénitence l'obligation d'agir de la manière qu'on lui dît importante pour la conservation de la religion de ses pères. Que pourrait opposer le souverajn^à un levier de cette force îans un pays où le fanatisme est porté à son comble, et où l'ignorance du peuple permet aux prêtres de lui*faire croire que lors même qu'il résiste à son roi, c'est pour l'avantage de sa couronne? Se révolter par égoïsme ou pour élever ses intérêts particuliers sur là' rùîné de l'intéfêt général , est sans doùlë un grand attentat dans toutes les sociétés humaines; maïs vouloir donner li ce
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crime les apparences de la vertu , vwlbîr:çn45biiiriîr [ fe honîe^u man^^ de la religion, c'est se servir de ce qu'il y a de, plus sacre parmi les Kommes pour faire triompher ce qu'il y a de plus méprisable. OrV voilà ce qui existe depuis des siècles en Espagne; voilà ce qui se présente tous les jours dans le royaume catholique pour étouffer les moindres volontés généreuses du pouvoir, dont la faiblesse a Bni par ne plus en connaître. A tout ce qui pourrait être utile en faisant sortir le peuple de la situation où on l'a conduit , le clergé répond par des menaces de révolte; et le souverain , qui sait combien ces déinpnstrations sont redoutables, cède, renonce, change^ jusqu'à ce qu'un silence approbateur vienne^lul^^ prendre où il doiu'^n^M&aiK»Xi'ascendant de Napoléon sur les esprits était bien grand en Europe; les forces qu'il envoya en Espagne étaient bien considérables ; mais les moines et les prêtres , n'espérant rien de lui , prêchèrent l'indépendance : on s'arma. Les chefs du gouvernement provisoire et des armées parlèrent de coriès et dç constitutimi; le clergé les laissa parler, consentit, sachant bien qu'après le succès il ne resterait d'autre volonté que la sienne. Napoléon fiit renversé; Ferdinand rentra, manifestant des vues d'amélioration. Alors les moines lui signifièrent que s'ils avaient travaillé à obtenir son retour, ce n'était pas pour qu'il fût contre eux. Le roi comprit : les cortès furent proscrites ; la constitution fut foulée aux pieds. Au cri ^indépendance succéda celui cle religion ou de légitimité y qui signifient asservisse-ment en Espagne plus encore qu'ailleurs. Ferdinand régna comme ses aïeux y c'est-à-dire en rétablissant
-fitô V ;:•';*/ prépondérance
: [ei ë^ aiiàiçfei^Q). ïek moines comme ils étaient sou9 leur sceptre g;ibrieiix ; et lorsque depuis douze ans l'Europe élève des doutes sur l'à-propos et rutilité des actes de ce malheureux prince, les moines en ont presque toujours parlé comme du meilleur des rots que l'Espagne pût avoir. S'ils ont quelquefois témoigné l'humble désir de lui substituer son frère Carlos , c'est lorsque le roi paraissait accessible à des propositions étrangères, que la piété reconnue de Carlos eût répoussées comme des hérésies , avec un zèle supposé prodigue du sang espagnol.
Tel est l'exemple récent qui prouvait au roi la puissance du corjfô en possession de diriger, a l'aide des affaires spirituelles, les affaires temporelles de l'Espagne , et le danger qu'il y aurait à vouloir lutter conlre lui. Le roi a donc permis , encouragé même la continuation des pratiques que le clergé emploie à perpétuer son pouvoir, qui n'a plus besoin de s'accroître pour trahir les formes d'humilité sous lesquelles il s'était caché jadïs.
A peine l'Esp agnol sai t^ljg^rler, que les prêtres s'en emparent pouj le pétrir,, le y^ailter^.ie naodifier pendant toute sa vie, et ne le déjp>oser^ la
tombe, revêtu de l'habit de franciscain , qu'agrès^en avoir tiré tout le parti j)os^sj^ble sous pJjusifjHrs rap* ports. : • . ;
Dès sa naissance , . on attache au cou du jeune Castillan, le scapulaire qui doit le protéger toute la vie. S'il devient malade, ou si les parens ont déjà perdu plusieurs fils , il est voué à l'habit monastique jusqu'à l'âge de péché mortel, comme en France t)tt voue au blanc le dernier espoir des familles; en sorte
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qu^on yok encore dans les rues de Madrid et de plu* sieurs villes de province des capucins ^ des franciscainsy des dominicains, de trois ou quatre ans, jouer dans le ruisseau.
Les noms quW donne aux jeunes filles peuvent faire juger , par la dévotion gâiérale à la Vierge, de la disposition de la nation enti^ pour le culte des saints. On voudrait pouvoir les appeler toutes Mar rie; mais comme il en i*esulterait quelque confîi^ sion, on les distingue par des noms accessoires tirés de la vie ou des miracles de la Mère de Dieu. Ainsi on n'entenfd nommer que des Concepciotij des Incarnacioriy des Parijicacion, des Candelaria, des Carmeriy àid^ Soledad, des AngasticLs^ des DoUrtSy des Cra% , des Comolacion , des Rosario , des los Ange^ les y des Buenrsuccessoy des Salad, des Jesusa, des Assumciofiy Ae% Misericordia y des Guêcdalapcy des Pi/lar, etc., etc. (45); dénominations dont la plupart contrastent quelquefois d^une manière si marquée avec la conduite*de celles qui les portent.
Dans les écoles où on envoie les enfans , on leur fait chanter chaque jour, tous à la fois, des cantiques et des prièi*es à Tappui de la doctrine ou dn catéchisme qu'ils apprennent par cœur toiue Tannée. Ils sont conduits aux moindres processions de leur paroisse, où ils figurent en ordre, silencieux, avec Tair d'humilité qu'ils peuvent prendre, mais toujours nu^tête, pendant des heures. C'est ainsi qu'oiu les accoutume à marcher sous la bannière du sacerdoce qu'ils doivent suivre touCe leur vie.
A sept ans ils entrent en âge de péché mortel , et ils en sont bien avertis, car il y a déjà long-temps
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qu'on leur parle d'offenser Dieu, du démon ou de l'ennemi , du purgatoire, du jugement dernier, et de l'enfer où l'on brûle pendant une éternité. Ils n'ont pas de peine à y croire en voyant la manière dont on les traite : les parens et les maîtres d'école les frappent avec une fureur qui ne peut se comprendre que comme prélude ou imitation des vengeances du Dieu terrible qu'on leur annonce sans cesse. Pour entretenir leur frayeur, on les envoie régulièrement k confesse ; et mêlant l'espérance à la crainte, on leur fait prendre à chacun, tous les ans, la bulle de la Cruzada qui les met à même de gagner les indulgences , de tirer les âmes du purgatoire , et d'acheter l'autorisation nécessaire pour manger de la viande , des œufs et du lait les jours où ces alimens sont défendus par l'Église et pendant le carême. Arrêtons-nous un moment sur chacun de ces devoirs de chrétien.