BILLETS DE CONFESSION ET DE COMMUNION
A sept ans, disons-nous, les enfans Espagnols commencent k fréquenter le confessionnal, et deviennent, sous ce rapport, les égaux des grandes personnes. Vers le temps pascal, chaque curé de village réunit ses paroissiens de tout âge et de tout sexe, par lui-même, ou par ses vicaires, et, dans plusieurs séances successives, les examine ou les fait examiner sur le catéchisme et sur la doctrine. Après s'être assuré qu'ils en sont instruits , on remet k chacun un petit billet sur lequel sont imprimés les mots examinado de la doctrina christiana. Muni de ce certificat, on se présente k confesse, puis k la sainte
table; et, au moment où l'on vient de communier, l'assistant à qui on le remet en donne en échange un autre sur lequel on lit : complidoy ou camplido con la iglesia, ou comulgo en tal iglesia; ce qui signifie qu'on s'est acquitté envers l'église, ou qu'on a communié dans telle église. Au bout de quinze jours ou d'un mois, le curé, muni de son registre, parcourt toules les maisons de sa paroisse, recueille ces billets, et s'assure ainsi que ses ouailles se sont approchées du divin pasteur (46). Le lundi de la première semaine après Pâques (1827), les rues de Pampelune étaient jonchées de morceaux de billets de communion que les curés ou vicaires avaient déchirés en sortant des maisons où ils venaient de les recueillir.
Si quelqu'un a manqué k cette obligation, le curé leur écrit un avertissement ; s'ils y sont sourds , à la messe du dimanche, il dit au prône que tel et tel de ses paroissiens n'ont pas satisfait à ce devoir sacré. Les coupables d'une si grande faute deviennent ainsi le sujet de toutes les convei*sations ; on les montre au doigt, on les évite, on se sépare d'eux. Dans beaucoup de campagnes, les enfans s'attroupent devant leur porte , et autour d'eux dès qu'ils paraissent ; leur crient avec ironie qu'ils ne se sont pas acquittés envers l'église, les traitent de Juifs y ce qui est la plus forte injure qu'on puisse dire k un Espagnol , d'hérétiques, les menacent de l'inquisition, de l'excommunication (47)* A Pampelune, et sans doute dans beaucoup d'autres villes, le sacristain va sonner une cloche devant leur porte pour proclamer leur impiété , ce qui fait toujours une réputation bien dan-
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gereuse en Espagne, surtout dans les temps de trouble qui viennent de se passer et que nous sommes si près de voir renaître; les noms des délinquans sont aussi affichés a la porte de l'église. ^
Tel est Fusage des billets de confession ou de communion, dont on a si souvent parlé & propos des abus que le clergé fait de son pouvoir. Leur exis» lence est bien réelle , leur nécessité indispensable pour tout Espagnol, leur exhibition à la demande du curé , un devoir auquel rien ne peut soustraire ; car aux approches du temps pascal, les prêtres ont fait des visites dans toutes les maisons, pour inscrire les personnes qui doivent s'approcher des sacremens. On sent toutefois que si cet usage se maintient dans toute sa rigueur dans les campagnes et les p^ites villes où tout le monde se connaît , il prête à bien des abus dans les grandes cités; il s'y fait, de ces preuves de dévotion , un trafic des plus scandaleux. On en trouve souvent à acheter dans les mains les moins dignes d'en être dépositaires , et il est facile de deviner de quelle manière elles y sont parvenues.
Cette soumission aux commandemens de l'Erglise, qui prouve un si grand désir d'acheter la paix lorsqu'on n'y est pas conduit par des sentimens sincà^es de religion, toujours louables en eux-mêmes, ne suffit pas pour l'obtenir. En s'approchant des sacre^ mens à cette époque , on ne fait que contracter des obligations de cette nature pour le reste de l'année; et si la tiédeur empêche de les remplir, il faut du moins conserver toutes les apparences du zèle en assistant à la messe les jours si nombreux où elle est de rigueur en Espagne (les dimanches, fêtes, et los
dias dâ missa), en participant aux nombreuses céré* iDonies qui attirent les fidèles dans les églises , en les yisirant en famille, pour y faire des stations les jours mdiqués par la buUe, pour gagner les indulgences, tirer les âmes du purgatoire, ou célébrer les fêtes des saints les plus remarquables, etc. J'ai connu des généraux espagnols purifiés sous tous les rapports, obligés, sans en avoir aucune envie, de figurer dans toutes ces réunions , de s'agenouillera terre au milieu des églises pour qu'on les vît bien , et que per- ^nne ne pût dire qu'ils n'y Tenaient pas. Connaissait leur façon de penser, il m'était facile de voir que ce qui les y conduisait était la crainte d encourir latlisgrace du clergé, tout-puissant pour ameuter le peuple contreceux qu'il n'aime pas, comme il était capable de leur nuire auprès des autorités supérieui'es. « La canaille déchaînée est partout un. juste sujet « d'effroi , dit Mortonval 5 en Espagne^ elle est en - « coreplus redoutable qu'ailleurs* Sonexti^émeigno- «j^nce favorise un fanatisme ardent , inoendiaire, «qui décuple sa barbarie naturelle, et dégx^ade « l'homme au dessous des bêtes féroces qu'il passe
Tant de docilité dans la conduite publique n'était pas encore assez pour désarmer la malveillance. £Ile suivait ses timides sujets jusque dans les actions les plus cachées de leur vie privée. Gomme maîtres de maison , il fallait que deux fois par jour ces militaires priassent long-temps avec leur femme, leurs enfans et leurs domestiques, pour que ceuxci ne pussent rendre d'eux un compte défavorable dans leurs confessions, ou aux personnages dont
ils satisfont Factive curiosité. Ajoutez à tant de contraintes que ces hommes irréprochables étaient obligés de s'isoler, de ne voir presque pei'sonne, sachant bien qu'on entrait ainsi dans les vues du gouvernement et du sacerdoce , si disposés à se métier de la moindre réunion dans un temps où quasi tout le monde était suspect , et vous aurez une faible idée du système d'oppression qui pèse sur l'Espagne (48). « Croyez, me disaient ces honnêtes gens, dont l'exis- « tence pénible m'arrachait des paroles d'indignation, « croyez que nous connaissons le pays et que c'est « ainsi qu'il faut agir pour y être avec sécurité. « Voilà la vie à laquelle il faut se condamner soi- « même; avec les sentimens les plus honnêtes, il faut « toujours être a craindre comme des criminels, tou- « jours à examiner si l'on n'a pas donné prise a la « calomnie, car les destitutions , les lettres d'exil , et « même les cachots sont toujours prêts. Le bonheur « des Espagnols d'aujourd'hui consiste à les éviter. » Telles sont les alarmes continuelles dans lesquelles j'ai vu ceux qui avaient toujours été dévoués à leur souverain , des sei'viteurs couverts de blessures reçues en défendant ce qu'on appelait la bonne came. Que ne devaient pas éprouver les approbateurs ou les soutiens du parti contraire ! Pouvoir absolu qui gouvernes l'Espagne, où sont, hors des églises et des couvens , les heureux que tu as faits ?