CHAPITRE PREMIER
Entrée en Espagne. — Aspect du pays. — Madrid. — L'Andalousie.
Quel est le voyageur qui , arrivant de Tintérieur de la France aux bords de la Bidassoa pour pénétrer en Espagne, n'est pas frappé de l'aspect des monts escarpés qui semblent lui en défendre l'entrée? Des masses de rochers amoncelées les unes sur les autres, et dont les sommets bleuâtres s'élèvent vers les cieux, font naître des idées de grandeur supérieure qui accableraient l'imagination et détourneraient de toute espèce d'entreprises, si elles ne rappelaient en même temps le souvenir des guerres les plus désastreuses,
et celui de la gloire des armes françaises.. En effet , que ne faut-il pas de courage pour braver des obstacles de cette nature , et aller tenter de vaincre des peuples si bien défendus par leur sol natal! Anéanti au milieu de ce désordre , ne découvrant de toutes parts que ces tableaux d'une gi^ande destruction, on perd jusqu'à l'espoir de revoir des champs fortunés. Pour avancer les armes à la main dans des lieux aussi repoussans , il ne faut rien moins que le secours de la tradition , le noble désir d'égaler des hommes qui ont illustré leur nom, ou, ce qui est mieux encore, l'honorable résolution de rendre sa patrie à la liberté.
Ce- futile î avril 1 823 , comme on sait , que nous • entrâm^sùr le territoire espagnol. La nature rem- :ll>tTîni^y 9Êfr;ait))eaucoup moins d'apparences de végétation que dans l'intérieur ou même que dans le nord de la France. En trois jours de marche, on est déjà bien loin de ce pays pour les usages et les commodités de la vie. C'est un autre ciel, dont l'inclémence fait déployer le sombre vêtement dans lequel la misère elle-même s'enveloppe avec une fierté particulière à cette nation , et que l'on retrouve comme sous le manteau d'Antîsthène, des Pyrénées jusqu'au colonnes d'Hei^cule, et des côtes de l'Océan jusqu'à cdles de là Méditerranée. Au sortir de gorges profondes, où il eût été si daiigereux pour noua d'être retenus, nous arrivâmes le 15 à Viltorla, où l'influence de l'air des montagties se faisait vivement sentir, quoique cette ville soitplacéeauroilieu d'une vaste plaine dont l'horizon offre l'aspect le plus pittoresque. Après un îiiver extraordinairement pluvieux y
FÈbre était h peu près desséchée devant Mit^anda. Du sommet des hauteurs menaçantes de Pancorbo , on voyait un commencement de verdure dans les plaines que Ton découvrait au loin comme la terre promise. Mais le climat de Burgos devait nous offrir aux approches de mai un nouvel hiver, qui épi^ouva jusqu'aux chevaux de l'armée. C'est ainsi qu'après avoir traversé la Biscaye, où Ton admire la variété des sites , les efforts de l'agriculture , la hardiesse des routes que le génie de l'homme a pu construire sur le penchant des plus rapides hauteurs , et la chute des e^ux qu'on utilise pour l'exploitation des mines de fer, on entre dans des plaines où les regards ne trouvent à s'arrêter que sur la couleur blanche du somniet de quelques montagnes lointaines , couvert de neige jusque dans la saison des plus fortes chaleurs.
En harmonie avec la rudesse de son pays, la figure de l'Espagnol vous dit que le sourire n'est pas de ces contrées , ou que les douceurs de la vie sont des fleurs inconnues dans ce climat. Toute l'âpreté de ce qui l'entoure a passé dans son ame; et l'arme dont il est pourvu pour ses moindres voyages, annonce assez qu'a chaque pas il y va de la vie.
On doit être étonné dès lors de rencontrer en aussi grand nombre les ministres d'une religion de paix et de chanté, et des emblèmes d'une foi vive, quî suppose tant de vertus dans les pays ou elle règne depuis des siècles. Mais on apprend bientôt que la religion la plus parfaite est loin de pouvoir perfectionner les horaires dans certaines conditions j et que , malgré toutes les consolations qu'elle offre aux voyageurs,
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ils ne sont que trop souvent réduits à soupirer après le secours de la force.
On peut même dire que c'est cette religion , devenue méconnaissable entre les mains de ses ministres, et un gouvernement assez faible pour s'être fait son complice, qui ont dépeuplé ces champs, appauvri ces villes, abruti tout un peuple. Ce sont ces deux sources du bonheur des hommes, qui ont répandu la désolation dans ces vastes contrées, où l'on n'a su accréditer d'autre idée que celle de l'enfer^ incapable toutefois de contenir les passions cruelles. En avançant dans le royaume catholiqucy on ne trouve , en effet , rien de ce qui annonce ailleurs le tranquille bonheur domestique : la demeure du laboureur a disparu du milieu des champs; la crainte l'a forcé de se réfugier dans l'intérieur des villages et des villes , où luit encore quelque reste de foi publique. On ne découvre presque jamais un site pittoresque couronné de la plus modeste habitation. Ruisseaux fleuris, vertes* prairies, bois solitaires, fleuves majestueux, vous n'êtes plus ici l'ornement et la richesse de la terre !
L'homme a perdu ses biens, la terre ses beaulés;
( Poème de la Bbliaioh. )
et l'indigne possesseur des plus vastes domaines a été contraint de renoncer aux plaisirs des champs, pour aller chercher quelque satisfaction auprès d'une cour où les petites passions sont si habiles à lui rendre tous les maux que ses privilèges font à son pays.
Ainsi s'explique la misère radicale d'une nation que l'industrie et le commerce ne peuvent relever de
Télat déplorable où ses lois et les abus l'ont plongée ; car la jalouse intolérance, sachant bien que le jour où ce peuple commencera à réfléchir sera le dernier de son pouvoir, écarte comme autant d'héi*ésies tout ce qui peut lui enlever la précieuse ignorance dans laquelle il vit, et ne trouve le gouvernement que trop bien disposé à entrer dans ses vues préservatrices de toute prospérité dangereuse.
Partis le 10 mai de Burgos par la route de Valladolid , nous eûmes un temps d'été jusqu'à Madrid , où nous arrivâmes le 23 , sans avoir eu occasion de voir l'ennemi, qui se retirait devant nous. En descendant des montagnes de Guadarama, qui sont k sept ou huit lieues de cette ville, on s'attriste de traverser une espèce de désert où l'on ne trouve que des débris de rochers et quelques arbustes sombres. Que doit être une capitale placée dans un pays aussi stérile? Mais son aspect dissipe bientôt cette défavorable impression^ et la fertilité des plaines qui l'entourent au midi, annonce d'où peut venir l'abondance à une population de 130 à 140 mille âmes.
On ne peut manquer de remarquer , en entrant dans cette ville, le grand nombre d'aveugles qui circulent dans ses rues. Lorsqu'on y a séjourné pendant une année, on conçoit facilement que la perte de la vue y soit si ordinaire. Madrid , situé sur un plateau élevé de 300 toises au dessus du niveau de la mer, est dans l'atmosphère la plus irritante de toute l'Espagne. Lèvent, qui y souffle presque toute l'année des montagnes de Guadarama , et dont les funestes effets ont donné lieu à tant de proverbes , pénètre d'un froid insupportable, qui affecterait lespoltrinea
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les plus fortes si elles ii^ëtaient gai*anties par le pan du manteau jeté sur Tépaule, comme il ajoute à l'influence du climat pour donner la plus douloureuse colique à un grand nombre d'étrangers. C'est ce vent, si fréquent et quelquefois si impétueux depuis le mois de février jusqu'au mois de mai, qui, élevant sans cesse dans les airs des tourbillons d'une pous-* sière nitreuse (i), irrite les yeux d'une population entachée des vices scrophuleux et vcHiérien, et donne lieu à ces^ophthalmies que la réverbération du soleil et la fraîcheur des nuits doivent plus tard rendre fut nestes. Ce n'est pas seulement à Madrid que cette affection est remarquable ; les maladies et la perte des yeux sont une plaie de toute l'Espagne , à en juger parce qu'on rencontre jusqu'à Cadix; parce que l'irritante atmosphère de la Péninsule est généralement très agitée , et que l'ardeur des rayons solaires n'est presque pas tempérée par la verdure, dont plusieurs contrées manquent entièrement. Mais comme l'aveuglement moral ou intellectuel doit l'emporter encore de beaucoup sur l'aveuglement physique chez un peuple dominé par une aristocratie sacerdotale , il n'y a pas en Espagne une seule école d'instruction pour les aveugles, quels que soient leur rang et leur fortune!... (a) C'est sans doute aux mêmes causes qu'il faut attribuer les inflaaunation& de l'intérieur du nez , qui vont quelquefois jusqu'à entraîner la carie des cartilages , des os , et même la chute de cet organe, beaucoup plus fréquente
(i) Voyez, pour ce renvoi et ceux qui suirent, les notes place'cs'è Ja-fin du volurâe.
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dans cette Tille que dans aucune autre de l^Europe.
Attirés en Andalousie par les événemens, plus politiques que militaires, nous dûmes, en traversant les plaines de la Manche, remarquer l'aridité de cette contrée , dont les habitans sont obligés de re«cueillir dans des citernes l'eau des pluies de rhiver qui doit leur servir le reste de l'année. Dans toute cette province, notre corps d'armée (la colonne Bordessoulle) n'eut qu'une fcHS occasion de faire mouiller les pôeds de ses chevaux, et ce fut à Manzanarès, dans le ruisseau Auzuer, au bord duquel on /cultive quelque safran.
Mais au delà de la Sierra-M oréna , cliaînc de montagnes , dont le difficile passage ( Despeua Perros ) n'avait pas été défendu , nous découvrîmes des caipps^es d'un aspect aussi varié, que celles que nous quittions étaient monotones. La scène change et s'agrandit : le cœur se dilate à mesure que la vue s'étend dans le vaste bassin de l'Andalousie , limité des deux côtés par des montagnes bleuâtres. Une pente douce, qui doit conduire jusqu'à Cadix, smihle faciliter l'entrée dans ce pays attrayant, dont l'aloès borde les routes ombragées d'arbres sur le territoire de la riante colonie de la Caroline.
Doué d'un génie administratif autant que liuérairc, un homme (Olavide, comte de Pylos) osa entreprendre d'embellir ces lieux sauvages , espèce de désert dangereux entre deux provinces qui de- Taient être* unies. Il y parvint de manière à exciter l'admiration et la reconnaissance du ^voyageur et à mériter des récompenses civiques , sans pouvoir désarmer FintoIéraïUe inquisition, si habile à trouver
des prétextes. Poursuivi par ses sbires , jeté dans ses cachots, il eût été juge digne d'orner comme victime une de ses fêles, si, pour éviter un grand crime, le ciel n'eût permis qu'il se réfugiât sur une terre hospitalière. La France reçut et entoura de respects celui qu'elle comptait au nombre des bienfaiteurs de l'humanité. Les hommes les plus éclairés du dix-huitième siècle se montrèrent empressés d'établir avec lui des relations qui seules seraient un témoignage de son mérite supérieur ; prouvant ainsi, comme tant d'autres fois, la différence qu'il y a entre les chefs de cette philosophie tant décriée , et les furieux soutiens d'une religion qui prescrit l'humilité et le pardon des offenses , à plus forte raison celui des actions louables et généreuses.
Désormais les eaux d'un grand fleuve (le Guadalquivir) brillaient parfois à nos yeux, frappées par les rayons du soleil , ou éclairées par la douce clarté de la lune , pendant nos longues marches de nuit. Le souffle de nouveaux zéphyrs annonçait un autre climat , et l'élégante propreté des habitations , une terre plus heureuse, ou du moins plus favorable aux idées de bonheur, puisqu'elles naissaîeiil en nous à son aspect. C'est au milieu de ce pays , étonnant pour le voyageur qui a parcouru l'intérieur de l'Espagne , et sous le beau ciel de la fin de l'Europe, que se trouve Cordoue avec ses souvenirs.
Reste de sa grandeur passée , sa fameuse mosquée , devenue une église chrétienne , offre , dans ses bosquets d'orangers et de citronniers , arrosés ^d'eaux vives qui jaillissent de toutes parts , des lieux de repos où l'on aime à respirer, avec une fraîcheur
suave, quelque chose de la mollesse des mœurs de l'Asie et des illusions attrayantes d'une religion qui promet des plaisirs sensuels dans une autre vie. Le soir, errant au milieu des colonnes innombrables de Tenceinle sacrée où règne un mystérieux silence, on se croirait transporté dans ces lieux fameux par les exploits et les revers de nos ancêtres , où la croix , étant le signe de la force ou celui du malheur, rendait les pas de nos guerriers si remarquables dans Tintérieur de semblables édifices religieux. On se rappelle toute la féerie de Timagination des peuples de FOrient, si prompte à créer des palais somptueux , soutenus par des forets de colonnes ; cqpime s'ils eussent voulu suppléer par là à l'absence des ombrages naturels dans des contrées désertes où les feux du jour les rendent si nécessaires. On s'arrête avec étonnement devant la partie du mur où des travaux récens ont fait découvrir une espèce de mosaïque en pierres précieuses , que cachait depuis des siècles une légère couche de maçonnerie. A la lueur d'une lampe que l'obscurité ménagée rend toujours nécessaire , on y voit étinceler des feux de toutes les couleurs , que le moindre changement de position multiplie, et auxquels les yeux s'attachent involontairement à mesure qu'on les considère. Ailleurs , le guide fait remarquer une image du Christ de plusieurs pouces de longueur, qu'un chrétien grava, dit-on, avec ses ongles sur le marbre de la colonne à laquelle on l'avait attaché comme captif, pour l'obliger à renier sa foi. Enfin, l'insuffisance des habitans qui devraient fournir des détails si précieux suy un mo-"'
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numenl de celle nalure , a recours à des jeux de mots pour tromper la curiosité des étrangers.
Berceau de tant de grands hommes sous les Romains et les Arabes , où les descendans des Abdérame ayaient fixé, avec une population d'un million d'ames , le siège de leur pompeuse grandeur ; où tout annonçait la richesse, la puissance et plus d'illustration qu'on ne s'attend à en trouver chez les sectateurs de l'islamisme , à l'exception de ce temple, que l'image du Christ a pu seule préserver des ravages des hommes, bien autrement redoutables que ceux du temps, Cordoue n'a pas même de ruines à admirer. Les chrétiens se sont montrés plus habiles à les faire disparaître , que les musulmans dans l'ancienne Grèce. De grossières idées et de petites passions , envenimées dans ces derniers temps , composent tout le moral d'une population de trente^cinq mille âmes , à laquelle l'aisance permettrait d'acquérir des senlimens si élevés, s'ils étaient en harmonie avec l'histoire de cette cité fameuse (3).
A quatre lieues de là, une colonie a dû défricher des champs incultes, pour que le voyageur trouvât un gîte et quelques secours contre les voleurs qui infestent la contrée. La Carlotta , sœur et rivale de la Caroline, doit être un lieu mémorable pour nous, puisqu'il faillit à devenir le terme malheureux de notre expédition, jusqu'alors si facile. L'artillerie et ses caissons avaient été placés dans un champ où l'on venait de couper le blé. Les soldats , quelquefois siimprudens, ayant allumé des feux à une grande dislance, purent d'abord voir sans crainte la flamme,
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favorisée par le vent , s'étendre de leur côté ; mais la terre et le chaume qui la couvrait , avaient été si desséchés par la chaleur de la saison , qu^elle fit des progrès inattendus. C'était Theure où les troupes fatiguées se livraient à un sommeil nécessaire , après une marche de nuit. Tout élak calme dans Tenceinle de la Carlotta ; à peine voyait-on quelques soldats circuler dans ses larges rues où le soldl ne faisait aucune ombre. Tout à coup des cris tumultueux et le bruit d'une foule d'hommes qui courent avec précipitation, vinrent rompre ce silence. On regarde aux fenêtres, et l'on voit les soldats de la garde royale fuir épouvantés I Était»ce une attaque ioxprévue, iiTésistible ? car un incendie ne pouvait effrayer à ce point. Mais les mots A^fea et de caissoîu de l'artillerie firent coiaprendre qu^il s'agissait d'up 4^nger coiitre lequel le courage im pouvait rien, c'est-à-dire d'une détanalion. On se presse vers la porte du viUage d^où venait la foule épouvantée, et là on voit, avec plus de peine encore que de crainte , tous les caissons à poudre au milieu d'un champ de feu ! On hésite ; mais à Texemple des chefs, on se précipite à travers les flammes ^ on parvient aux caissons ^ on les traîne à bras ; bientôt tout fut en sûreté , et Ton put se livrer à l'idée du danger qu'on venait de courir. Qui sait jusqu'où au-» rait pu aller l'influence d'un tel événement sur Tes-» prit public ! Il y avait quinze ans que , dans la même province , la reddition du générai Duponi avait relevé Je courage des Espagnols abattus , et préparé leurs succès ultérieurs , dans uae cause bien diffé* rente ilest vra}*
A Ecija , nous quittâmes la route de Séville d'où le roi était parti avec les Cortès , et , par Marchena, Larahal, aux belles maisons blanches, nous gagnâmes Utréra pour marcher plus directement sur Cadix. Nous avions vu le palmier croître en plein air, à Baylen, à Cordoue et à Ecija; un groupe de ces arbres remarquables ornait l'entrée de Xérez de la Frontera, et annonçait le voisinage de l'Afrique. Mêléà Taloès, le figuier de Tunis (la raquette) avec ses feuilles charnues et ses fortes épines , formait autour des vignes et le long des chemins des clôtures impénétrables, tandis que l'olivier croissait de toutes parts comme l'arbre naturel à ces contrées qu'il orne de sa verdure ; il ne manque que le croissant , le turban , le chameau et la longue pipe , pour se croire parmi les sectateurs de Mahomet, caria peste se trouve trop souvent dans cette belle partie des élats de Sa Majesté catholique, que termine si agréablement la ville de Cadix.
Placée à l'extrémité d'une étroite langue de terre qui s'avance à deux lieues dans la mer , celte reine des flots n'offre sur son rivage de sable , protégé de quelques rochers à fleur d'eau , aucune vase , aucun limon qui puisse paraître capable de devenir cause d'insalubrité. Le pied des remparts dont elle est entourée baigne même dans les eaux de la mer, qui les frappent avec assez de force du côté du sud et du couchant, pour les ébranler et menacer de les détruire. Dans une étroite enceinte que dominent les plates-formes ou terrasses des fortifications, se trouvent accumulés quatre-vingt mille habitans. Jamais une telle population n'occupa moins de place, mais
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jamais aussi on ne vit des maisons phis ouvertes , mieux alignées , ni des rues mieux pavées et plus propres, quoiqu'elles soient étroites.
La lumière du soleil, décomposée de la manière la plus agréable par ces édiBces aériens , peints de diverses couleurs , y pénètre en assez grande masse pour qu'il n'y règne aucune obscurité , mais aussi de telle sorte qu'on ne puisse souffrir de son éclat. L'élé , les brises de la mer v entretiennent une fraicheur remarquable , car tandis que le thermomètre de Réaumur s'élève à Ecija à 34 degrés , à 32 à Séville , à 30 à Xérez de la Frontéra, il se tient à Cadix au dessous de vingt-six degrés (4). Mais si on n'est pas accablé par sa température , on respire dans l'air de Cadix un relâchement non moins nuisible au moral qu'au physique de ses habitans. Dans ce séjour attrayant, l'homme perd son énergie, la femme ses mœurs , le militaire son ardeur guerrière , le moine son austérité : c'est la molle lonie. Le luxe y est un besoin; le plaisir, la plus grande occupation; la démarche ou le maintien qui y provoquen^la grâce naturelle ; les danses qui Texpriment , Texercice et les tableaux par excellence. Aussi, de tout temps , les Guaditanas furent-elles citées pour la finesse de leur pied , l'élégance de leur chaussure, la recherche et le brillant de leurs atours , la souplesse de leurs mouvemens, la vivacité et la liberté dç leur regard , le charme de leur tournure et leur goût pour les danses lascives. On conçoit comment des fibres aussi délicates , flattées sans cesse par des sensations agréables, peuvent devenir impressionnables par des changemens atmosphériques. Lorsque dans la canicule
le vent souffle du sud-est, on voit dans TAndalousie, avec rabattement des corps , la tristesse des esprits aller, dit-on, jusqu'au dérangement de la raison. El Levante ( le Solano ) est pour eux le Syroco des Italiens, le souffle de la déraison, le temps des idées disparates , des mauvais vers , des actions bizarres , <3t même des assassinats et des suicides , si l'on en croyait certains exagérateurs , qui ont Tart de faire tout révoquer en doute par leurs assertions sans mesure.
C'est la que les miasmes de la fièvre jaune , déposés tant de fois, ont fait, depuis le commencement de ce siècle, des ravages inouïs jusqu'alors, et favorisés sans doute par quelque changement dans la constitution atmosphérique de ces contrées, ou plutôt par les modifications apportées à la législation espagnole sur la traite des nègres; car les relations de ce pays avec les parties de l'Amérique t)ù règne ordinairement ce fléau , la négligence des mesures de salubrité à l'égard des bâtimens qui en arrivent , et l'activité de la contrebande , sont depuis long-temps les mêmes dans le port de Cadix devenu par ses privilèges le plus important de l'Espagtie (5). La santé dont on a joui petidant les deux occupations de la Péninsule par les armées françaises, dans la partie où la fièvre jaune s'étendait quelquefois k trente et quarante lieues de la mer , fortifie k tel point toutes ïes autres preuves dé son importalion et de sa contagion , qu'on ne saurait plus avoir aucun doute k cet égard. On peut donc espérer qu'entièrement convaincu de cette vérité depuis longues années, le gouvernement espagnol établira k
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Tavenir le service des quarantaines et des autres mesures de précaution , sur un pied de rigueur capable de prévenir avec certitude les ravages d'un mal dont Tapparition accuserait plus que jamais la négligence du pouvoir, et surtout celle des autorités locales chargées de l'exécution des lois à ce sujet. Ce serait i^ndre un grand service à tout le royaume, que de rétablir la sécurité sous ce rappwt dans une de ses plus importantes provinces , sensibtement dépeuplée par les fréquens retours d un fléau qu'on a tant appris à redouter , et dont la seule idée est si puissante pour paralyser toute espèce d'entreprises. Si une administration bienfaisante favorisait cette belle contrée , quelle autre serait plus agréable h habiter? Où trouver sous un plus beau ciel lirie terré |>lus fertile, limitée par des roonts^ d'Un aspect aussi pittoresque , et par une étendue de mer si favorable à l'entrée et à la sortie des vaisseaux qui fréquentent ses ports? Quelle autre est à la fois plus riche en céréales, en hufle, en vins elqùis, en fruits délicieux? Bercé par l'abondance qui règne autour de lui dans des idées de bonheur , toujours si précieuses en elles-mêmes , le riche habitant de l'Andalousie prouve , par la manière dont il embellit sa demeure, que ce qui domine en lui est le besoin d'exprimer le ^litiment de la félicité. L'extérieur de son habitation est ordinairement d'une blanchetir éclatante pour réfléchir les rayons d'un soleil brâlant, ou peint atfefe goût pour figurer les re- Meft et lés ordeméîis dés plus bedux édifices. A l'intériètif règne uiié cour spacieuse ^ tapissée de citronniers et d'orangers , ornée de fleurs , rafraîchie par
des jets d'eau , et entourée de colonnes , souvent de marbre, tiré du fknc des montagnes de Grenade (6). Dans presque toutes les constructions on croit reconnaître une imitation des colonnes de la mosquée de Cordoue, monument assez remarquable pour exercer de l'influence sur l'architecture de tout un pays. Lorsque, dans les belles soirées d'été, l'étranger parcourt les rues de Séville , avec quelle agréable surprise n'aperçoit-il pas dans ces vastes maisons largement ouvertes pour favoriser l'entrée de la fraîcheur, de brillantes sociétés, se livrant avec tout l'abandon naturel aux espagnols aux distractions que procure partout l'opulence! Les exploits de Figaro se présentent alors k l'esprit, et l'on voit bien que Beaumarchais ne pouvait mieux placer les scènes qu'il a si vivement tracées, que dans un pays où la mollesse des mœurs donne tant d'avantage à l'imagination.
Au sein du repos dont on y jouit, l'éducation des chevaux offre une occupation attrayante. En Andalousie , le cheval de race , émule des grands de son pays , passe sa vie dans une énervante inaction ; et , lorsqu'il n'est pas destiné à figurer dans des scènes d'amour, il n'a d'autre mérite que d'étaler des formes trompeuses sur les places ou dans les promenades publiques , car les travaux pénibles sont au dessus de ses forces, et malheur à qui s'y fierait aux jours du danger! Tandis que la généalogie des chevaux arabes ne se transmet que par les femelles, la noblesse des mâles étant individuelle, les fines cavales errent en liberté dans les champs de l'ancienne Bétique , négligées de ceux qu'elles concourent à enrichir;
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presque sans renommée et sans prix , fatiguées au contraire par de rudes labeurs. Les chevaux pères, los caballos padres, sont les seuls dont les maîtres parlent comme faisant l'orgueil de leurs écuries , el presque de leurs maisons. La destruction des haras de la couronne , dans ces derniers temps malheureux pour l'Espagne, a pu beaucoup contribuer à faire dégénérer cette race, la plus belle de tout le royaume, et qui offre cependant peu de ressources pour la grosse cavalerie*
Au milieu d'une population qu'on s'accorde à dire fausse et vaine par caractère, sans industrie, portée a la contrebande et au vol , qui en nourrissent une grande partie, les Bohémiens, los Gitanos, abondent, peut-être parce qu'ils s'y trouvent moins déplacés. Conformité de goûts , de mœurs , de mise éclatante, de langage criard et doux en même temps, tout concourt à ce rapprochement; les hommes sont les brocanteurs de chevaux , et les femmes , les bayadères de l'Andalousie , amusant par leurs horoscopes , et séduisant par leurs chants et leurs danses, un peuple sans énergie, et surtout les nobles efféminés. Le blanc de leurs yeux, brillant sous un front hiisant rembruni par le soleil , rappelle plutôt l'Egypte leur ancienne patrie , que les Maures distingués par la petitesse et la vivacité de leurs yeux, non moins que par leur langage guttural. Dans tout ce pays se trouvent des traces de leur passage. De vieilles tours carrées bâties en terre , servant à défendre de petites villes, donnent une idée défavorable de leurs fortifications, tandis que l'Alcazar de Séville et l'Alhambra de Grenade attestent un luxe
qui étonne encore aujourd'hui les Européens. Personne ne connut mieux que les Arabes Tart de faire concourir la lumière du jour, la verdure et l'ombre des feuillages, l'éclat et le parfum des fleurs, et surtout le cristal des eaux, à l'embellissement de leurs palais somptueux. On peut juger encore de ce que devint sous leurs mains le beau site de Grenade , où les plus belles vallées contrastent d'une manière si agréable^ pendant les ardeurs de l'été, avec des mon<tagnes couvertes de neiges éternelles (7). La régularité des mosaïques, la variété des jardins, les chutes multipliées des cascades, donnent encore à ces ruines un caractère particulier qui rappelle un peuple éminemment poétique, sensible aux beautés de la na^ ture , qu'il sut apprécier dans ce lieu , malgré les tremblemens de terre dont il est si souvent agité. Peut-être même comprit-il que ces effrayantes secousses, menaçant d'une catastrophe, ajoutaient au charme qu'il inspire, comme Naples tire du voisinage du Vésuve une sorte de vie surnaturelle. Long-temps possesseurs de cette belle contrée, avec quels regrets ne la contemplaient-ils pas lorsqu'il fallut la quitter, forcés par l'intolérance politique et religieuse des Espagnols , vainqueurs à leur tour 1 Us ne pouvaient en détacher leurs veux mouillés de larmes , dit Fhistorien. Plusieurs familles gardent encore, comme un titre, en Afrique, les clefs des maisons qu'elles y possédaient, avec l'espoir d'y rentrer. Dans leurs prières de tous les jours elles demandent à Dieu , par l'intercession du Prophète, la grâce de retourner à leur chère Grenade. Restes d'anciennes tribus , ils y trouveraient encore des noms fameux dans leur his-
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loire^ et confondus maintenant parmi ceux de la der*^ mère classe de ce peuple chrétien, tels que ceux des Zegries et des Abencerrages (8). Il y a peu d'années qu'Us eussent rencontré à Konda le dernier descendant des Montézuma (9), témoignage vivant d'autres vicissitudes ^e la fortune, et auquel le roi Joseph Napoléon , qui devait en offrir lui-même un exemple si remarquable, fitTaccueil le plus distingué dana son voyage en Andalousie (10). Il n^est que trop vrai que des Inc as dû Pérou traînent encore une obscure existence dans l^intérieur de l'Espagne (1 0, pays où tout se perd, souvenirs, gloire, puissance, richesse; où la vie est sans rapports avec le passé , sans liaisons avec le présent , sans espoir pour l'avenir, et où la voix de la civilisation et du besoin des peuples ne trouve aucun écho. Les noms de Guadalété, de Guadalquivir, de Xénil , de Véga, etc., que le peuple prononce avec l'accent de ses anciens dominateurs , offriraient h ceux-ci des indices de leur long séjour sur une terre où les plus grandes puissances du monde et les hordes les plus nombreu3es n'avaient pu s'élablir d'une manière aussi durable. Ils verraient encore avec une agréable surprise les Andalouses s'accroupir à leur exemple sur des ottomanes , se couvrir la tête et la figure de leurs schals , ne laissant qu'une étroite ouverture pour voir devant elles dans les rues et sur les promenades , peuplées de ces êtres mystérieux. Ils reconnaîtraient leur sang mêlé à celui des Espagnols, et même à celui des Juifs , forcés comme eux à^mbrasser le christianisq^e et à rechercher de pareilles alliances pour éviter des persécutions. Mais ils verraient le sang andalousdans toute
sa pureté chez une grande partie de cette population, et ils Tadmireraient sans doute, car les femmes surtout y sont d'une beauté réelle, que des institutions généreuses augmenteraient encore en donnant l'habitude de sentimens élevés. Ils applaudiraient , non sans quelque fierté, au goût pour la course aux tauraux , qui domine encore en eux-mêmes, en le voyant poussé jusqu'à la fureur chez des ennemis implacables , héritiers de leur barbarie , sans avoir su l'être de leur civilisation, de leur industrie, de leur génie fécond.