‹ Souvenirs du MidiChapitre 3 sur 34 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Climat de l'Espagne. — Saisons. — Usages qui s*y ratlachent. — Résidences royales. — Ruines. — Monumens des temps anciens*

La température de l'air, variant toujours moins au bord de la mer que dans l'intérieur des terres , est beaucoup plus égale sur les côtes d'Espagne que dans les diverses provinces de ce royaume. Sur la côte septentrionale et occidentale régnent les vents d'ouest chargés des vapeurs de l'Océan, qui tombent en pluies abondantes pendant une grande partie de l'hiver et du printemps. L'astmosphère est beaucoup plus calme sur la côte de la Méditerranée , où les vents d'est, qui sont les plus fréquens, n'acquièrent jamais la force qu'ils ont à l'extrémité de la Pénin-

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suie et surtout h Cadix. Ainsi, les côtes de la Catalogne et celles des royaumes de Valence, de Murcie, de Grenade , jouissent d'une douce température qui se rapproche rarement de zéro (thermomètre de Réaumur), et s'élève peu au dessus de 25 degrés. L'hiver perd son empire sur une plage abritée par le sol élevé de l'intérieur de l'Espagne, et réchauffée par les rayons d'un soleil sans nuages. Si le citronnier et l'oranger croissent en plein air dans les champs de la Gallice et sur la côte de Saint-Ander, on sent bien que la végétation des pays chauds doit se développer avec une tout autre vigueur dans une région qui offre presque tous les avantages de celles des tropiques : l'olivier, le palmier, l'aloès, le mûrier, l'oranger et le citronnier, sont généralement répandus au bord de la Méditerranée, tandis que le riz du royaume de Valence, la canne à sucre de Malaga et le coton de Motril marquent les nuances de cette terre fertile et de son beau climat. Par le luxe de végétation qu'elle y déploie et la continuelle circulation de la sève, la nature semble vouloir dédommager l'Espagne de l'aridité d'une trop grande partie de son étendue ; car le milieu de ce royaume, desséché à cause de son élévation , et par cela même très froid pendant l'hiver, est presque dépourvu des plantes qu'on s'attendrait à y trouver, si l'on jugeait de ses productions par son degré de latitude.

« Quand la neig^e au printemps s^écoule des montagnes, »

les troupeaux de mérinos , qui ne pourraient plus trouver à se nourrir dans les vastes plaines de l'Es-.

tramadure, sVcheminent vers la Sierra -Morena et les montagnes de Caslille, où ils auront, arec de meilleurs pâturages, la fraîcheur nécessaire, surtout api*és avoir dépose la riche toison dont ils étaient chargés. Au commencement dejuin, ils viennent coucher à la porte de Madrid [puerta de Segovia \ traversent la ville le lendemain au point du jour, afin d'y trouver moins d'obstacles, et, prenant la route de Guadalaxara et de Siguença, gagnent les montagnes de Soria, l'ancienne Numance, tandis que d'autres ont suivi les directions de Ségovie et de Buytrago, situé près de Somo-Sîerra ( i îi)-

Les orages , assez fréquens à Madrid pendant le mois de juin , y deviennent l'été presque aussi riares qu'en Andalousie , où le ciel est d'airain jusqu'à la fin de septeinbre. L'état électrique et la vivacité de l'air exerçant une influence marquée, même sur les personnes les plus fortes , ne contribuent pas peu à produire la colique de Madrid, que de nombreuses observations m'ont porté à regarder comme une maladie nerveuse (i3).

Le plateau des Castilles, dont la hauteur moyenne est de 300 toises au dessus du niveau de la mer, est assez tardif à se réchauffer : ce n'est guère qu'au commencement de juillet, que l'atmosphère, devenue plus calme, y acquiert une température susceptible de se soutenir entre 56 et 30 degrés, et même de s'élever h 34 du thermomètre de Réaumur. Au mois d'août, la fraîcheur des nuits devenues plus longues se prolonge dans la matinée , et se manifeste le soir peu après le coucher du soleil , de manière k dimiftuer les inconvéniens de l'ardeur du jour.

Placée au milieu d^une espèce deThébaide, pour la rareté des ombrages , la ville de Madrid tire la fraise d'Aranjuez, l'abricot de Tolède, la pèche deFAragon, la poire de Valence, l'orange de Murcie et d'Eslramadure, la porame-de-terre deGallice { 1 4)? et couvre d'une abondance factice sa naturelle pauvreté, comme l'Espagûe elle*méme^ se soutenante l'aide des trésoi's du Nouveau*Monde, sans songer à se suffire^ restait sous la dépendance de tout ce qui pouvait la séparer de ses possessions d'outre-mer. De nombreuses fontaines fournissent une eau limpide, qui, rafraîchie au besoin par la neige et la glace des montagnes de Guadarama, ou dans des vases d'une terre poreuse, k l'extérieur desquels elle transsude, apaise la soif produite par un air irritant non moins que par des alimens aromatisés» C'est un des grands objets de com^ merce du bas peuple de Madrid : il conçoit tout juste qu'on puisse se donner la peine de puiser l'eau k la fontaine pour aller la vendre dans les rues et dans les promenades publiques. Mais comme son génie industriel est bien peu fécond en ressources , il ne sait guère en trouver selon les saisons; et lorsque le vent de nord a repris son empire de manière k rendre inutile toute espèce de rafraîchissemens , on entend encore le çuien quitrt agaa comme dans la canicule. Toutefois l'obscur plébéien ne se borne pas toujours à celte simple spéculation ; et lorsque ses capitaux lui permettent une entreprise plus ambitieuse , on voit le lazzarani de Madrid ( fils du climat de Valence) s'élever jusqu'à la limonade, à l'orgeat à^etchuffàs (i5), au lait glacé, qu'il porte fièrement dans tes rues avec un sérieux qui n'admet

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de sa part aucun jeu de mots sur ce qu'il annonce.

Depuis le milieu de l'Espagne jusqu'à Cadix, et sans doute dans d'autres provinces de la Péninsule, on trouve en usage pour rafraîchir l'eau, ces alkarasas que les Maures peuvent avoir fait connaître. Ils auraient bien dû donner en même temps, sur leur manière d'agir, une explication facile à concevoir, car , en dépit des progrès de la physique , les nobles Espagnols , qui savent qu'il faut suspendre ces vases à un courant d'air, n'ont pas poussé plus loin leurs réflexions sur ce phénomène journalier, sans doute par l'habitude de croire aux mystères sans chercher à les pénétrer ( 1 6).

A prés avoir passé la journée au fond de leurs sombres appartemens dans tout l'abandon d'un ample négligé, les dames espagnoles , que Phébus a poussées dans les bras de Morphée, secouent le soir l'austère préjugé qui les oblige à ne paraître dans les rues qu'habillées et voilées de noir ; et à l'heure où une populace plus laborieuse serait obligée, au lieu de . s'amuser à racler une guitarre, de chercher le repos pour réparer des forces nécessaires aux travaux du lendemain, elles s'acheminent, vêtues de blanc, vers le Prado, où elles prolongent leurs veilles jusqu'à ime heure très avancée, nepouvant assez jouir du plaisir que leur fait éprouver la fraîcheur pendant leurs belles nuits d'été , ni se détacher des groupes mystérieux attentifs à évitei' les rayons de la lune, qu'on dit très nuisibles au teint. Elle brûle plus que le soleil, qaema mas que elsol, disent les senoras^ tl leurs piaris ont fini par le croire.

Cependant le melon d'eau , la sandia , fournit en

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tous lieux un rafraîchissement plus agréable que salutaire, auquel Thabitant de la campagne préfère, comme plus confortable, le ïtoiA gaspatcho , qui Taide k .Supporter le poids du jour durant les travaux de la moisson et ceux qui la suivent (i 7).

Étalées sur un aire immense , les gerbes de blé sont foulées aux pieds des chevaux qui ne peuvent en détacher le grain sans morceler la paille, rendue par là plus propre à les nourrir. Rudes travaux des champs, c^est alors que vous devenez accablans, dans ces contrées brûlantes où Tinsouciance du cultivateur n'a su ménager aucun ombrage , entretenir aucune source limpide ! C'est dans ces trop longues journées, que l'irritable paysan espagnol s'exaspère contre tout ce qui açoiM)ni^ les jouissances du riche , et , maudissant son sort, quitte avec fureur cette vie ingrate £our se jeter en armes sur le premier

Des nuées de sauterelles venues d'Afrique foni souvent disparaître dans cette saison le peu de verdure qu'il peut y avoir encore dans les campagnes de l'Andalousie , si elles n'ont détruit , dès le printemps, toutes les espérances du laboureur. Précédé du bruit de la tempête , un nuage animé , capable d'obscurcir le soleil, tombe tout à coup sur les tardives mais précieuses récoltes, dont il ne reste au bout de ving t-quatre heures que de tristes débris ( 1 8). Ce fléau chemine à mesure qu'il détruit, abandonnant des contrées désolées pour porter le ravage dans celles où la crainte qu'il inspire l'avait devancé. Un bruit comparable à celui d'un troupeau qui broute , et un mouvement continuel aperçu à la sur-^

face de k terre comme si elle était agitée d^ondulalions, en fontfacilement reconnaître l'approche. Heureux le cultivateur qui, armé de torches enflammées, dont ces insectes aiment à suivre la clarté , parvient à les conduire assez tôt dans des fossés profonds où on les couvre de terre, car il est beaucoup moins facile de les brûler dans les chaumes qu'ils traversent. Au mois de juillet 1 825 , des sauterelles tombèrent en grand nombre dans les rues et dans les environs de Madrid, et, malgré les froids de Thiver, se con* servèrent et se reproduisirent avec un succès si étonbant, dans les champs d'el Pardo, qu'au printemps , les autorités durent payer leur destruction aux paysans attentifs à le^ leur apporter chaque jour. On a vu ( Aréjula) leur apparition précéder la fièvre jaune, bien plus redoutable; et Tesprit avide de de saisir des rapports , avait cru trouver entre ces deux phénomènes une relation telle que Tun pût être considéré comme le présage de Pautre. Mais si là venue des sauterelles , que favorise un temps chaud et humide , malsain par lui-même, peut être cause de maladies pour l'homme et pour les bestiaux, en souillant les produits de la terre qui servent à leur nourriture, on n'a pu persister h croire qu'elle eût la même influence sur la manifestation de la fièvre jaune , qu'on sait être apportée d'Amérique, comme je l'ai déjà dit , et se développer avec trop de facilité en Andalousie indépendamment de ces circonstances fortuites.

A la fin de septembre se fait la récolte du vin, dont les procédés de fabrication peuvent laisser b^ucoup à désirer , si on en juge par l'imperfection des près-

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soirs qu'on y emploie, i^e bois de chêne , apporté de 1 étranger , sert à préparer les tonneaux destinés à loger les vins d une qualité supérieure, don précieux des pampres cultivés auprès des côtes de la mer^ tds que ceux de Xérez , de Rota, de Malaga , d'Alicante, de Malvoisie, qu'on exporte; tandis que ceux de Tintérieur qui doivent se consommer dans le pays, et celui de Valdepenas lui*méme , sont conservés dans de grandes jarres de terre, de sept à huit pieds de haut^ recouvertes d'une coudie d*huQe, pour les préserver du contact de l'air. C'est de là qu'on les tire, à fur et mesure que le besoin s'en fait sentir, pour les transporter aux villes voisines , dans des peaux de bouc , enveloppe à la fois solide et légère , bien utile dans un pays où le défaut de rivières, de canaux et de routes rend toute espèce de transport et le comraeiTc si difficiles.

Cueillies à la fin d'octobre , les ollsres fourniraient une huile beaucoup meilleure sans doute, si on ap-» portait le moindre soin à l'extraire du fruit que l'on abat sans aucun discernement. La possession des moulins à huile étant un droit seigneurial ^ surtout dans le; royaume de Valence, le peuple obtient quelquefois difficilement d^être admis à s'en servir, et, avec de beaux fruits, ne fait que de mauvaise huile, parce que les olives entassées trop long-temps se détériorent. Tandis qu'on cite celles de Séville [las azeylanas de Sevilld) pour le goût, on préfère l'huile de Valence à celle d'Andalousfô; inais dans toute l'Espagne les personnes d'un palais délicat apprécient infiniment l'huile de Provence , qu'on y importe \ la honte des cultivateurs et des proprié-

taires espagnols, dignes tout au plus d'alimenter leurs lampes informes , d'un usage général.

Cependant le chasseur poursuit le cerf et le chevreuil dans la Sierra-Moréna et les montagnes de Ronda, le sanglier dans celles des Castilles et dans les forêts des Asturies , où se trouvent encore en grand nombre les cerfs, les ours, les loups-cerviers. Il épie l'aigle et le vautour parmi les rochers inaccessibles , tandis que la cigogne établit paisiblement sa demeure jusque sur les clochers de la capitale , où elle élève ses petits sans être effrayée du bruit de l'airain qu'on y agite sans cesse. Nés au mois d'octobre , tandis qu'ils ne naissent en France qu'au mois de janvier, les agneaux, espérance de la mesta (19), s'acheminent, avec les troupeaux auxquels ils appartiennent, vers les lieux d'où ceux-ci étaient venus au printemps. Partout sont étalés sur les places publiques les glands douxd'Eslramadure et d'el Pardo, qui rivalisent avec les noisettes , les marrons de Galice et des Asturies, pour charmer les soirées de l'automne.

Vers la Toussaint, lesparth, tissu en nattes, recouvre le parquet des appartemens et le carreau des églises pour en faciliter la fréquentation aux fidèles. L'orange , le raisin vermeil de Valence , les figues sèches, les fruits glacés, les* pommes-de-terre de Malaga, douces comme le sucre, sont transportés des provinces vers la capitale aux approches des fêtes de Noël, annoncées par le bruit i^edoublé du tambour de basque et le chant renforcé de la populace. Huit jours à l'avance, se célèbre dans beaucoup d'églises, dans celle de Loreto par exemple, la

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îBesse de la naissance [missa de navidad)^ dont la musique pastorale , avec accompagnement de tambours de basque et de castagnettes , produit l'effet le plus agréable, exécutée par des voix de femmes. Jamais les corybantes ne fêtèrent la naissance de Jupiter avec^ plus de cris et d'agitation , qu'on n'en entend la nuit de Noël dans les rues de Madrid. Des inslrumens du son le plus insupportable , dont les Arabes ont transmis l'usage , annonceraient avec des goûts sauvages toute la rigidité de la fibre espagnole, si on ne trouvait des preuves analogues dans tous les plaisirs vulgaires. A tant de tumulte et si peu de recueillement dans cette circonstance solennelle, il est difficile de reconnaître un peuple qui se dit si éminemment chrétien (20).

S'appuyant sur la superstition pour justifier leur paresse, les Madrilènes^ infiniment habiles à perdre leur temps , se portent en foule , le jour de Saint- An toîne( le i 7 janvier), vers le couvent des pères de cet"l)rdre , sïtiié dans la rue Hortaleza, pQur y faire bénir ou acheter l'avoine qui doit préserver des maladies et de la mort, pendant toute l'année, les chevaux, mules et bestiaux qïills possèdent, ou qu'ils soignent. Ce jour-là les attelages et les montures de toutes les grandes maisons appartiennent aux cochers et aux autres domestiques : ils les parent de rubans , et s'acheminent , après avoir reçu de leurs maîtres quelque gratification qui leur permette de se livrer a la joie, vers le lieu du pèlerinage, avec la foule exaltée par ce motif, des plus extraordinaires sans doute parmi ceux qui agitent les masses d'hommes. La cavalerie de la garde royale maintient l'ordre

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dans ce concours tumultueux , que le roi et sa famille viennent honorer de leur présence , par déférence pour des goûts populaires.

Cependant , par royal privilège , l'animal de saint Antoine, engraissé à grands frais, est mïs en loterie à Vdpaerûa delSoly et dans la rue de Tolède, au profit de la maison des enfans trouvés, dépourvue des choses les plus indispensables ; dénuement absolu et ressource précaire de ces infortunés, que l'on retrouve dans presque toutes les provinces de la monarchie.

Quoique dans une assez grande étendue de son territoire l'hiver ne laisse pas d'être rigoureux, l'Es; pagne est sans doute le pays de l'Europe où le bois est le plus rare. De Bayonne jusqu'à Cadix, on ne voit pas une seule forêt. Excepté quelques sites de la Biscaye, les avenues d'Aranjuez et quelques gorges d'Andalousie, ombragés par des arbres d'une certaine grosseur, tout le reste de ce royaume est, dans cette direction, d'un aspect blanchâtre qui fatigue les yeux et attriste l'ame. Les montagnes pelées n'étant recouvertes d'aucune végétation, n'attû'ent plus l'humidité de l'air , qui serait si nécessaire k la nourriture des plantes dans les vallées et les plaines; aussi les fleuves sont-ils tous peu considérables dans la plus grande partie de leur cours rapide. Qui croirait qu'il n'y a de vraie navigation , dans Finlérieur de TEspagne, que de Cadix à Séville et de Tortose à Asco, le canal d'Aragon, qui passe à Saragosse, ne servant qu'à porter des voyageurs sur des barques qui partent deux fois la semaine de Tudéla , en sorte qu'on traverse toute la Péninsule sans voir un seul bateau?

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La rareté du bois dans un pays où Ton n^exploite aucune mine de houille (ai) rend difficile rétablissement des fabriques , comme les constructions terrestres et navales; tandis que cette nudité de la terre dispose aux n>aladies que doit produire sur un sol élevé l'air dont rien ne tempère l'ardeur, dont rien ne ralentit Tagitalion. A Madrid on se sert , à défaut de bois , de paille à demi pourrie pour chauffer les fours : dans la Manche on n'a guère d'autres ressources contre le froid , car le charbon lui-même y est assez rare. En Espagne le charbon e$t à peu près le seul combustible employé aux usages domestiques ou à la préparation des alimens, qui doivent être malsains puisqu'ils ne se composent que de ragoûts plus ou moins gras et épicés; la alla, les^viandes rôties^ et grillées étant inconnues sur les tables espagnoles. Ainsi , une portion considérable des habitans est occupée en tout temps et en tous lieux à préparer , avec des moyens imparfaits , dans les montagnes , où elle détruit sans prévoyance le peu de bois qui s'y trouve, h préparer, dis-je, le charbon qa'elle doit porter à plusieurs lieues dans les villes et même dans les campagnes.

Les appartemens , construits' pour préserver de la chaleur, sont chauffés l'hiver par des brasiers de charbpn allumés k un courant d'air, et introduits avec précaution pour éviter l'asphyxie; c'est autour de ce foyer portatif, susceptible de luxe dans les maisons riches^ que l'Espagnol passe ses longues hernies de loisir, surtout après le coucher du soleil, regrettant les cheminées, lorsque ses voyages en France lui ont donné occasion de les connaître.

L'hiver, la neige couvre plusieurs fois le voisinage des montagnes et surtout les environs de Madrid. Dans l'hiver de 1823, les habitans de l'Andalousie en virent avec étonnement leurs champs embellis ou attristés pendant plusieurs jours. Dans beaucoup de contrées les pluies sont rares dans cette saison; le climat est peu humide en comparaison de celui de la France. A Madrid, où il est réputé rigoureux (22), il fait ordinairement, pendant les mois de janvier et de février, un temps dont la sérénité et le calme attirent tout le monde sur les promenades, où l'on est souvent incommodé par la poussière. Le Buen Retira et le Prado sont alors des endroits chaque jour animés par une population désœuvrée, et surtout par la présence des dames , douées d'une force centrifuge qui les pousse hors de leurs foyers sur le moindre prétexte.

A la fin de mars l'équinoxe du printemps est marqué par cette grande agitation de l'air dont J'ai déjà parlé, et qui, se prolongeant , fait durer Thiver dans la capitale jusqu'à la fin d'avril ou même de mai; ce qui, avec les chaleurs excessives de l'été, a donné lieu de dire qu'il y avait à Madrid neuf mois d'hiver et Jlrois^d'enfer, nueve meses dinviemo y très (T infierno ;\\ï^\^^ grâce à la sagesse administrative qui la régit, on peut bien dire que dans cette capitale l'année se compose, pour la majeure partie des habitans, de douze mois d'enfer.

Quoi qu'il en soit, on danse assez à Madrid pendant l'hiver dans les maisons riches et dans celles des grands , car on n*y souffre pas un seul bal public où le peuple puisse aller s'amuser honnêtement.

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Les danses nationales peu gracieuses ou peu commodes, lorsqu'un grand nombre de personnes veulent s'évertuer à la fois, ont été abandonnées pour les contredanses françaises, l'écossaise et la walse, qui finissent, comme la vérité, par triompher de toutes les préventions. Dans cette saison, les théâtres donnent ordinairement deux représentations les jours de fête, l'une de quatre heures jusqu'à sept, et l'autre de sept heures et demiejusqu'à dix ou onze heures. Les bals masqués, qu'on avait établis au théâtre du prince , du temps du roi Joseph, ont encouru la disgrâce de l'autorité, non moins que tant d'autres innovations bien autrement utiles, mais apportées de France, et partant odieuses aux Espagnols rances, à los Espanoles rancios. Mais si les mascarades sont défendues au carnaval, sans qu'on puisse s'en formaUser autrement que comme d'un défaut de liberté, pourquoi dans des temps solennels organiser "des cérémonies si peu en rapport avec la gravité des fêtes auxquelles on les fait concourir? Lejeudi saint, vers cinq heures du soir, des statuesenbois,jdegrandeur naturelle, portées sur des brancardsj représentant la Passion, sortent de trois églises de Madrid, et se réunissent pour faire la procession de ce jour. Le premier personnage est Jésifs au Jardin des Olives ; il s'avance lentement, au son de la musique militaire la plus triste, porté sur les épaules des soldats, ou des membres de quelque confrérie, suivi du groupe de la Flagellation, où se montre le génie espagnol , habile à représenter tout ce gui tient à la cru auté. Puis, vient Jésus portant sa croix; puis, Jésus crucifié, placé de rigueur sur les

épaules des gardes du corps, et accompagné du roi et de la famille royale, lorsque la saison ou d'autres motifs n'ont pas déterminé la cour k partir pour Âranjuez. La mère du Christ , velue d'une grande robe de velours noir, avec un mouchoir blanc à la main, ferme la marche d'une cérémonie dans laquelle figurent, comme on l'imagine, les autorités militaires , civiles et religieuses les plus distinguées, le cortège ne manquant jamais de se détourner pour aller passer devant le palais du roi, bien sensible, sans doute, à cette marque d'attention.

Quelque étonnantes que paraissent ces représen-^ tations dans la capitale, elles sont loin de l'étalage superstitieux qu'elles offrent dans les principales villes de province (aî). Je m'abstiens de les détailler, par respect pour le motif qui a fait naître ces usages. Je dirai seulement que des fla^ellans parcouraient autrefois les rues jiemi-nus , faisant sortir de leurs épaules le sang qui devait racheter pu^expier leurs.,^ péchés, usage dont on ne voit plus aujourd'hui qu'un faible reste (a4)* Mais lorsque, le vendredi matin, on prêche la Passion, il est des villes de province où , pour produire plus d'effet, on crucifie un grand christ de bois à mesure que le prédicateur rappelle le supplice du fils de Dieu : Plus fort, s'écrie4-il parfois à celui qui enfonce les clous , et chaque coup de marteau fait redoubler les larmes et les sanglots de l'auditoire.

Le temps de Pâques est un temps de grande rumeur dans Madrid. Si dans ce concours général des fidèles on voit plutôt le goût de la dissipation que le zèle pour la vraie religion , il est des hommes outrés

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dans leurs démonstratîons et leur* pratiques de pénitenceTqui se réunissent aux tëhèbres dans des églises jÇ^^ aesntalièris , carrera San- G e r oni m Vy^ et dans des chapelles (près la rue de l'Arénal), pour se donner la discipline en récitant le miserere : cette cérémonie a lieu à Fentrée delà nuit^ après qu'on a éteint toutes les lumièr^. Les religieu x et religieu* ses sont assez dans cet usage le vendredi ^é cKaqùe semaine , jour de la Passion de Noire Seigneur. Il n'est pas rare, en se promenant dans les rues de Madrid, de voir dans des boutiques de fripiers, avec de vieux habits à vendre, des fçuels pour se donner la discipline (2 5).

Les théâtres étant fermés pendant tout le carême , les acteurs ont profilé de ce temps pour venir de toutes les provinces à Madrid contracter de nouveaux engagemoos. Ils se réunissent chaque jour sur la place Sainte^Anne, pour tenir cette espèce de foire où le maintien des héros et des enfans gâtés de la scène donne la mesure de la délicatesse du goût et de la recherche des plaisirs de la nation espagnole, à laquelle les fêtes de Pâques viennent de rendre l'arène bien autreipent atlrayante de la course aux taureaux.

Le printemps long-temps incertain fait place à l'été, qui ne triomphe , dans certains lieux, que difficilement de la neige sur le sommet des montagnes, où elle offre un coup-d'œil bien remarquable au milieu d'un ciel embrasé. Sur celles de Guadarama , qui entourent Madrid du nord à l'ouest, elle se conserve jusqu'à la fin de juin, ainsi que sur la partie de la Sierra-Moréna qui se dirige vers l'Estramadure.

Si l'Espagnol passe toute Tannée dans l'intérieur des villes , rien n'étant plus rare , grâce aux princes du sang d'Autriche , que les maisons de campagne ou les châteaux en Espagne ^ la cour s'écarte souverainement de ces habitudes populaires par une vie à laquelle il serait difficile de trouver d'autre motif que l'usage ou l'étiquette, et d'autre but peutêtre que celui de la dissipation. A la fin de mars, elle part pour Aranjuez , situé à sept lieues de Madrid , sur les bords du Tage , dans une vallée où la végétation est d'une force remarquable. Le château n'a rien qui puisse surprendre , si on en excepte les ornemens et surtout les peintures. Mais la casa del labrador j petite maison de fantaisie, située à l'extrémité du jardin du prince, est admirable pour le fini et la richesse de toutes les pièces qui la composent. On y trouve, aussi bien que dans le palais et dans toutes les résidences du roi, un nombre^excessi^^^ pendules^ dont le goût, héréditaire chez les souverains d'Espagne , est loin de s'être affaibli dans la personne de Ferdinand VII. Le trente et un mai est le plus beau jour du sitio d'Aranjuez, parce que tout ce qui tient au gouvernement y va de Madrid au beza-manos qui a lieu pour la fête du roi. On peut dire qu'un observateur placé sur cette route acquerrait une bien pauvre idée de l'espèce humaine soumise au pouvoir absolu, si, à l'aide d'un nouveau diable boiteux, il pouvait voir le fond du cœur et le fond de la bourse de tous ces personnages brodés. Quelle disette de sentimens généreux! Quelle absence d'idées chez ces grands, élevés dans la richesse et l'inutilité I Que de misère chez un

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trop grand nombre de ces petits, obstinés à suivre la fortune sui* cette route ingrate que toute espèce de déboires ne peuvent leur faire abandonner ! Que de servilité chez la plupart de ces hommes qui aspirent aux grandeurs! Que de femmes et d'enfans vont être privés du nécessaire par ce voyage coûteux , quoique bien court! Arrivés en toute précipitation ht dix heures , la majorité de ces obséquieux fonction^ naires ou prétendans , n'ont le temps que de s'habiller dans quelque étroite demeure de la ville pour aller vers midi se jeter aux pieds du roi et de sa fa» mille , leur baiser la main, et repartir à la bâte d'un lieu moins redoutable encore parce qu'on pourra bientôt y prendre la fièvre , que pour les employés d'un gouvernement si sujet à oublier qu'il doit un traitement à ceux qui le servent. S'ils veulent se rendre justice pendant le retour , avec quelle opinion d'eux-mêmes doivent-ils rentrer chez eux !

La cour revient d'Aranjuez à Madrid h la fin de juin. Huit jours après, le roi et la reine partent pour les eaux de Sacédon, si lavis des médecins n'envoie cette princesse aux eaux ferrugineuses de Sauto de Cabras , chercher l'espoir de la maternité ; tant il est vrai que les conseils les plus étranges sont quelquefois ceux qui l'emportent auprès des grands de la terre ! Ce voyage coûta des sommes dans un temps des plus malheureux : il fallut aplanir une longue route au milieu des montagnes pour pouvoii* arriver en litière dans ce lieu désert. Ferdinand et ses guerriers étaient occupés à cette grande entreprise en juillet 1826, lorsqu'il reçut la nouvelle de la pro^ mulgalion de la constitution du Portugal, œuvre da

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démoB, apportée de l'autre monde pour troubler la paix et le bonheur de eeluÎKÛ.

De retour de Sacédon vers la fin de juillet ou le commencement d'août^ on part aussitôt pour aller à Saint-Ildefonse (ou laGranja) , dans la région des nuages (îi6)» chercher un abri contre les chaleurs de l'été. Saint-Ildefonse, situé à quatorze lieues de Ma-drid, bâti sur le modèle réduit de Versailles , par Philippe V , qui y est enterré, a des eaux plus belles que celles du séjour de nos rois. A la fin de sep-* tembre on quitte cette résidence, déjà trop froide, pour descendre à l'Escurial ou San^Laurenzo (à sept lieues de Madrid), érigé par Philippe II en accomplissement du Toeu qu'il fit k la bataille de Saint* Quentin. C'est un couvent immense, quia la forme d'un gril , et où il ne reste plus dans ce moment que quatre-vingts moines (27) pour célébrer toute l'année les offices divins. La dépouille des rois, reines, princes et princesses , depuis Charles-Quint , y est déposée dans un Panthéon et dans des pièces attenantes. Marie-limiise, mère avait tracé^elle-jneme jfOj^^ une pointe de ciseaux sur le cercueil où son corps est maintenant renfermé ! {%S)

La famille royale n'occupe qu'une petite partie de cet immense édifice : le reste , orné de tableaux et de peintures à fresque des plus grands mattres, constitue le couvent propr«nent dit. Tout y est vraiment d'une magnificence royale. La bibliothèque contient plus de quatre mille manuscrits, et plus de vingt-quatre mille volumes. On s'accorde k dire que }es manuscrits hébreux , grecs, arabes , latms , etc. ^

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sont infinitnent précieux. Entre plusieurs Bibles très anciennes, écrites en diverses langues, on en re» marque une écrite en grec, qui a appartenu à Tem* pereur Cantacuzène. Des manuscrits de saint Atha* nase, de saint Bazile, de saint Grégoire, de saint Chrisostôme, etc., un exemplaire de XAleoran^ écrit fort longuement et arec le plus grand soin, ne fixient pas moins l^tttendon.MaisàrEscurial, comme dans presque tout ce qui appartient à la couronne , on a à déplorer le défaut de soins consenratenrs : autour d^un édifice achevé, il y a toujours des bâtimens qui n'ont pu Tétre, etcjui, après avoir coûté beaucoup, tombent en ruine sans avoir servi. Cest l'image la plus fidèle de la puissance espagnole, dont la faiblesse pour exécuter ne peut être comparée qu'à l'aveuglement pour entreprendre (29). J'ai vu des gouttières, au dôme du grand escalier de l'Es- Gurîal, détruire de belles peintures k fresque de Luc Jordans. La Vierge à la Perle, tableau de Raphaël, dont on a offert six millions de réaux (un million ei demi de francs) , le tableau de la Visitation j pekit sur bois par Raphaël, et transporté sur toile par Marino Branoonio, et peut^tre la. Vierge aux Poissons y placés dans la sacristie, qui, par sa forme, est une des pièces les plus agréables k voir, ont été heureusement restaurés k Paris pendant le peu de temps qu'ils ont été déposés au Musée. Beaucoup d'autres productions des plus grands maîtres auraient bien besoin de faire le même voyage.

Tant que les^rois d'Espagne iront chaque année passer deux mois k l'Ëscurial, il sera difficile qu'ils scsepuentlejoug du clergé; ils sont la sous 1^ même

toit que les moines; le roi les rencontre à chaque pas; ils l'abordent selon leurs désirs. Cette union de l'auteTet du trône , dans un édifice d'autant plus digne du génie espagnol qu'il est placé dans un pays affreux, peut avoir encore une grande influence sur le sort de l'Espagne. La casa del principe y située dans le jardin de l'Escurial , est moins grande mais plus étonnante encore que la casa del labrador d'Aranjuez. De retour à Madrid k la fin de novembre, la cour y reste jusqu'au milieu de janvier, constante à aller prier tous les dimanches, vers l'entrée de la nuit, nuestra senvra d^Atocha au couvent de ce nom, et occupée a faire des gala et des besa-manos dans les nombreuses fêtes de ce temps. Elle recommence l'année par un séjour de deux mois à el Pardo (à deux lieues de la capitale), rétabli en 1 826 à l'aide d'un renfort de pendules reçues de Paris. Le roi peut être moins importuné dans toutes ces résidences , mais les affaires ne souffrent-elles pas de ces continuels déplacemens, dans un pays où lui seul peut les terminer?

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