NOMBRE DES PRETRES ET DES MOINES
lis sont d'abord nombreux et très nombreux.
M. Salyandy comptait 80,000 moines en Espagne avant que les troupes de Napoléon y entrassent en 1807 ; îl s'en faut que ce calcul soit généralement reconnu pour exact , et on n'en sera pas étonné en pensant à l'adresse avec laquelle les moines et les prêtres savent prévenir et éteindre toutes les réflexions qui peuvent leur devenir défavorables. Leur nombre seul étant pour eux un reproche ou une accusation, croyez qu'ils auront pris leurs mesures pour ne pas le laisser connaître, et que, pour leur dérober ce secret important , les diplomates les plus adroits fe* raient bien des efforts inutiles. On n'a , sur ce sujet, que les notions qu'ils ont bien voulu laisser publier; c'est dire assez jusqu'à quel point on peut compter sur leur exactitude; mais ce qu'on avoue peut du moins servir à faire apprécier ce qui existe. Je trouve dans l'ouvrage de M. de Laborde que , d'après le recensement fait en 1787 et 1788, du clergé espagnol, il y a dans ce royaume 1 6,268 cui'és , 41 ,505 autres prêtres avec ou sans bénéfices , ce qui, avec les chanoines , dignitaires , évêques et archevêques , porte le clergé séculier à 60,238 individus. Il compte, dans 1,925 couvens, 49,238 moines; dans 1,081 couvens de femmes, 22,347 religieuses; plus, 15,834 ministres et serviteurs des églises; en tout, 147,657 personnes.
Il suffirait que ce tableau eût été publié par le gouvernement espagnol pour que je doutasse fortement de son exactitude ; mais j'ai d'autres motifs
pour ne pas y ajouter foi. Il existe un autre recensement publié par le gouvernement espagnol en 1803, el que M. de Laborde na pas pu sans doute faire connaître loi^squ'il a imprimé son ouvrage en 1808. D'après ce dernier dénombrement, il y avait en 1 803 : 2,051 couvens d'hommes habités par 61,327 moines , et 1 ,075 couvens de femmes habités par 31,400 religieuses; le clergé séculier était de 56,969 individus, auxquels on n'a pas joint les serviteurs des églises, qui sont, d'après M. de Laborde, J 5,834 ; ce qui , néanmoins , porte le nombre total à 149,696 personnes. Si ce nombre eût été exact à cette époque , on pourrait encore le croire a peu près tel aujourd'hui ; en effet, les couvens détruits dans la guerre de l'indépendance ont été ou réparés, ou suppléés par les couvens des jésuites qui n'existaient pas alors , et que le roi actuel a rétablis. Mais l'auteur du Dictiontiaire géographique et statistique de C Espagne et du Portugal qui se publiait pendant notre séjour en Espagne, M. Miûano, ne cite ce dénombrement que comme approximatif, n'y ayant trouvé rien de probant ; et il ne manque pas de raisons pour avoir une pareille opinion , puisqu'il dit dans le même article (Espagne) de cet ouvrage et dans les pages dont je parle, qu'il est impossible, avec les données actuelles qu'il a examinées avec le plus grand soin , de dire même quelle est la population actuelle de l'Espagne , tant tous les renseignemens qui existent sur ce pays lui ont paru suspects.
J'ai dit qu'au cinquième volume de son ouvrage , M. de Laborde ne comptait que 49,238 moines en Espagne, et à la page 47 de l'introduction placée en
tête du tome premier, on lit que « les soixante mille « moines de ce royaume nourrissent cent mille men- « dians à la porte de leurs couvens ; » ce qui fait tout de suite une différence de près de onze mille personnes pour les moines seulement.
M. de Laborde tendait à persuader que le nombre des prêtres et des moines n'est pas aussi considérable en Espagne qu'on le croirait d'abord; c'est pour cela qu'il préfèi'e les preuves les plus favorables k cette opinion ou à cette intention. On le voit, lorsqu'il veut comparer dans le même but le clergé d'Espagne a celui de France avant la révolution, dire que nous avions alors un clergé séculier fort de 241,989 individus, 78,015 moines, 79,972 religieuses, 60,302 ministres subalternes des églises, total 460,278 personnes; et que, en proportion du reste de la population , le nombre des prêtres et des moines était alors plus grand en France qu'en Espagne, puisque, sur une population de onze millions d'ames, le clergé ne faisait que la soixante-neuvième partie dans ce pays, tandis qu'en France, sur une population de vingt-cinq millions , le clergé était un cinquante-deuxième.
Il est évident qu'en même temps qu'il a diminué le nombre des individus qui composaient le clergé d'Espagne, M. de Laborde a un peu grossi avec de mauvais renseignemens celui des membres du clergé de France. J'en trouve la preuve dans les questions qui furent agitées lorsqu'on prononça la destruction totale des ordres religieux des deux sexes en France, ce qui eut lieu le 11 février 1790. « Suivant des « aperçus présentés alors à l'assemblée nationale , le
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« calcul des religieux raendians et non mendians du « royaume fut porté à près de 30,000 (c'est bien « différent de 78,01 5). Ainsi ce fut donc trente mille « pensions de 900 livres Tune dans Faulre (c'est-à- « dire 27,000,000) , que l'assemblée nationale s'en- « gagea à payer. » [Mémoires du marquis de Clerm&nt-Gallerandey pair de France, etc., Paris, 1826.) Treilhard examina aussi ce point important de notre économie politique, lorsqu'il s'agissait de s'empar rer des biens du clergé , dont on évaluait les re» venus \ 170,000,000. « Il s'en faut de beaucoup, « dit M. de Laborde (qui lui en accordait 178 mil* « lions), que ceux du clergé d'Espagne s'élèvent à « une somme aussi considérable, » sans dire eependant de combien ils sont.
Il existe, comme on voit, de fortes raisons pour douter que les tableaux présentés par M. de Laborde soient exacts. Au lieu de 49,238 moines qu'il donne à l'Espagne, on pourrait, avec quelques écriivains (Mortonval), en compter plus de 90 mille. Si le nombre des religieuses et des prêtres, avec ou sans bénéfices , est diminué par lui dans la même pro*portion, on doit avoir de ces corps une idée bien éloignée de la vérité. Le clergé et les moines sont excessivement nombreux en Espagne. Dans toutes les rues, sur toutes les places, dans toutes les promenades, on rencontre à chaque instant des moines et des prêtres. A Pampelune , pour une population de 10 à 12 mille âmes, il y a 500 prêtres ou moines. A Burgos , sur une population de 12 mille âmes, il y a 1400 prêtres ou moines : j'ajouterai, pour faire juger du nombre de bras, au moins inutiles, que
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nourrissent les eouvens, que, dans celai des capucins de Pampelune, pour 15 religieux ou pères de cet ordre, il y a 25 frères quêteurs, sacristains ou servans , ce qui porte à 40 individus le personnel de cette maison , qui n'a certainement rien de paiticulier sous ce rapport.
L'état cité avec approbation par M. de Laborde, porterait donc le nombre absolu des moines d'Espagne à deux cinquièmes de plus que celui reconnu en 1790 par rassemblée nationale en France. Sans abuser des avantages que nous donnerait ce rapprochement , et pour voir la chose un peu en grand , supposons que le nombre des moines qu'il y a aujourd'hui en Espagne soit seulement égal à celui qui existait en France avant la révolution : la population de la France étant trois fois plus forte, il s'ensuivrait que^ relativement à la masse de la nation , la proportion des moines qu'il y a maintenant en Espagne serait triple de ce qu'elle était en France en 1790. Le nombre des prêtres séculiers, sans cures ou avec bénéfices, peut, ce semble, être calculé sur cette base; et en parlant des majorats , j'ai fait assez voir que les couvens de femmes doivent s'y remplir plus facilement qu'ailleurs.
Mais, dira-t-on, quel intérêt avait M. de Laborde à déguiser ainsi la vérité?
Je répondrai que l'ouvrage de M. de Laborde a été imprimé en 1808, lorsque Joseph Napoléon, appelé à régner sur les Espagnes , était déjà parti de Naples et n'était pas encore arrivé à Madrid, comme on peut le voir à la page 110 de son Introduction. L'auteur s'excuse des négligences de style et de ré-
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daction qui pourront s'y trouver, sur l'urgence de* circonstances. En effet, si M. de Laborde voulait être ministre de Joseph , il n'avait pas de temps à perdre; il devait chercher à plaire à la nation espagnole et surtout aux prêtres : cela prouve qu'il connaissait le pays. De même qu'il y avait des guerriers^ pour combattre, les armes à la main, les ennemis déclarés de la nouvelle dynastie, il était du devoir des autorités civiles de gagner la confiance , et de se concilier les suffrages de la nation. C'est ce que M. de Laborde a fait avec tant d'adresse , que son ouvrage est encore aujourd'hui publié en Espagne avec les plus grands éloges et le plus grand succès , lorsque toutes les productions étrangères y sont si généralement proscrites. Cette intention de sa part explique tous les ménagemens avec lesquels il a parlé du caractère des Espagnols, du nombre, des richesses, du mérite , des vertus des prêtres et des moines , qu'il appréciait aussi bien que qui que ce soit. Le clergé a pris acte des opinions d'un homme dont personne ne peut contester la supériorité de lumières , et s'en sert aujourd'hui à corroborer sa puissance ^ que ce même homme n'eut pas manqué d'abaisser si la faveur et les circonstances politiques
lui en eussent offert le moyen Il ne faut qu'avoir
lu le bel ouvrage de M. de Laborde pour avoir de lui celte opinion; ce n'est pas avec un esprit aussi observateur et aussi judicieux qu'on peut donner, tête baissée, dans les usages trop absiurdes qui régissent ce malheureux pays.
Amiens Plato, sedmagis arnica veritas.
Lorsqu'on pense, en outre, que les moines, qui étaient un fardeau chez nous comme ils le seront dans tous les pays où on les comptera par milliers , ne nuisaient pourtant pas directement h l'agriculture , h rindustrie, au commerce, qui jouissaient d'une pleine liberté, tandis que dans l'Espagne, paralysée par les majorais , l'industrie , le commerce , les lumières , sont ouvertement proscrits et anathématisés comme des hérésies, quelle idée ne doit-on pas avoir de la ruine et de l'humiliation de cette contrée! Le docteur Minano, en sa qualité d'ex-chanoine deSéville, était certainement bien compétent pour éclaircir les doutes qui entourent sous ce rapport l'organisation de la monarchie espagnole. Si le savoir d'un auteur suffisait pour garantir l'exactitude des faits consignés dans un ouvrage , on eût pu espérer que l'article Espagne, si long-temps attendu qu'on devait le croire retardé par l'autorité (quoique l'œuvre soit dédiée au roi, proclamé dans la préface Y idole de ses peuples), contiendrait toute la vérité sur le personnel du clergé de la Péninsule. «Mais, avais-je dit d'avance, qu'on ne « s'abuse pas , tout ce qui dans ce travail parlera des « serviteurs de Dieu , sera châtié comme le point « le plus digne de fixer les regards ombrageux de a la censure sacerdotale, en sorte qu'habillé en Es- « pagne, le clergé espagnol le sera encore suivant € ses goûts. » Le quatrième volume du Dictionnaire statistique n'a que trop justifié cette prédiction. Cette question, majeure pour ce royaume au temps où nous vivons, y est traitée en quelques lignes par la citation du recensement de 1 803, que j'ai à peu près rapporté.
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Non , îl ne faut pas penser à faire entendre la vérité sur cette terre de malheur. En y parlant de religion , il faut sans cesse mentir a sa conscience ; et Tbomme qu'une impulsion généreuse porte , malgré tant d'obstacles , à être utile à son pays , est obligé d'expier par des concessions le tort d'oser élever la voix au milieu d'une nation [bâillonna.