LEURS QUALITES
Mais la quantité des prêtres et des moines n'est pas le seul inconvénient de leur existence en Espagne; leurs qualités sont loin de racheter ce que leur nombre offre d'onéreux pour ses habitans. Je pourrais peut-être , les considérant avec les yeux de la raison , les faire apprécier de ceux qui n'ont pas eu occasion de les voir par eux-mêmes. J'aime mieux m'en rapporter, pour exposer ce qui les concerne, à un digne ecclésiastique dont les assertions inspireront plus de confiance sur ce sujet. J'emprunte le langage d'un prêtre français , attaché comme aumônier à un des régimens qui^sont le plus restés en Espagne pendant l'occupation. On y trouvera la vérité exprimée avec l'accent de la vertu,^ que la corruption afflige et irrite, mais qu'elle ne saurait jamais intimider. Ily a des bornes au delà desquelles l'indulgence devient a apable , puisqu'elle est une espèce d'approbation et de complicité.
Juge compétent des hommes de son caractère,, il disait aussi que : « le nombre des prêtres , des « moines et des religieux est prodigieux en Espa- « gne, de même que celui des étudians destinés au
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« sacerdoce ; qu'on ne voit que prêtres et qu'étudians « dans les rues et sur les places publiques; » et à propos des biens du clergé accumulés depuis des siècles , il osait énoncer avec franchise que : « les « vices ont suivi les richesses dont ils sont presque « toujours les fidèles compagnons , et qu'à Sara- « gosse, la sacristie de l'église de laSeo jouit d'un « revenu de 18,000 douros , ce qui fait 95,400 liv. « de notre monnaie. »
Voici comment il s'explique sur. les qualités des prêlres et des moines :
a Avant de commencer à parler du clergé, je rends « justice aux prêtres savans et vertueux que possède « l'Espagne. Ils sont malheureusement en petit nomce bre ; mais encore le nombre en est plus grand que ne « le croient la plupart des étrangers , qui ne voient « que les vices connus , et qui ne se donnent pas la « peine d'examiner les vertus, le plus souvent ca- « chées.
<K Examinons d'abord la première éducation ai « Espagne , en ce qui est commun au prêtre et à ceux « qui se destinent à toute autre carrière, puisqu'on « n'a dans ce pays ni grands ni petits séminaires « pour réunir les élèves qui se vouent plus particu- « lièrement à l'état ecclésiastique.
(c En entrant au collège , on leur enseigne pen- « dant trois ans les principes de la langue latine ; les « livres élémentaires qui renferment ces principes a sont des volumes en état de dégoûter l'élève le « plus studieux. On fait traduire peu , on ne prescrit « aucun ouvrage de lecture dont la langue est d'ail- « leurs dépourvue; la plupart des élèves sortent
« donc des collèges sans savoir le latin , sans con « naître leur propre langue , sans avoir une idée de « la bonne littérature, et sans posséder aucun art « d'agrément ; car le latin , et rien que le latin, les « occupe ou plutôt les ennuie pendant trois ans. Ils ft ne savent ni histoire, ni géographie , ni mathéma- « tiques , etc.,; aulant de connaissances qui sont re- « gardées comme inutiles.
a On arrive donc en philosophie : on y arrive fort « content, car on n'est plus obligé de traduire et a d'écrire , on n'en a plus besoin , puisqu'on sait le « latin. Les livres classiques de philosophie font « pitié ; on n'y trouve que des mots et aucune ins- « truction solide. On s'attache en esclaves a ces « auteurs si mal rédigés ; on se croit instruit avec « cette nomenclature de mots qu'on n'entend pas ; a on n'a aucun ouvrage de lecture relatif au sujet, a Ces ouvrages , si secs , dégoûtent la plupart des « étudians ; aussi cherchent-ils à passer leur temps « d'une manière plus agréable; on s'amuse, on joue, « on se promène , et l'on se dispense de la classe le a plus souvent qu'on peut. Ce n'est pas encore le « plus grand mal : dans les nombreuses universités a qui se trouvent en Espagne, et qui, pour la plu- « part, sont si richement dotées, les élèves sont « logés dans des maisons particulières. Là, ceux « qui sont destinés à l'état ecclésiastique se trouvent « confondus avec ceux qui se destinent au barreau , a à l'état militaire , a la médecine , elc. On ne peut « voir sans indignation Téducation qu'ils reçoivent ; « on ne peut concevoir comment les évêques , les di- « recteurs, les professeurs peuvent abandonner à
v eux-mêmes tant déjeunes gens de 18 à 20 ans, qui « sont souvent de bonnes maisons et remplis d'esprit « naturel. Cest une horreur que de les voir toute la « journée, soit sur la place publique, où il est facile « de les reconnaître à leur manteau noir et à leur « chapeau, soit dans les cafés, soit dans des mai- « sons de jeu, soit dans d'autres maisons encore « plus suspectes. Cest une horreur que de voir leur « grossièreté , leur ignorance , leur malpropreté et a leur désœuvrement. Les écoles , à mon avis, sont « la perle de la jeunesse et la source de tous les vices a qui existent en Espagne. De là vient le goût de la a paresse , des plaisirs , et le dégoût qu'on a pour a les livres. De la vient l'ignorance qu'on remarque a dans toutes les branches de l'administration ; de là « vient cette léthargie mortelle où languit la noblesse « espagnole. Les élèves , après un cours si pénible, « reçoivent cinq mois de vacances (on en donne pen- « dant l'année plus de six mois : on n'oublie rien, a dit-on , parce qu'on n'a rien appris) et retournent « dans leurs foyers , » ( l'auteur pourrait dire : souvent en demandant l'aumône avec un cynisme incomparable) a où ils apportent leurs vices , et où ils « deviennent le fléau de leurs parens et de leurs « villages , comme ils l'ont été des villes où ils ont « fait leurs cours.
a Voilà la première éducation qu'on reçoit dans les « universités d'Espagne. Mais la seconde, c'est-àa dire celle qui est propre à chaque état et qui achève « l'homme , quelle est-elle ? Peut-être encore pire. « Un écrivain célèbre dit avec raison que la première « éducation n'est rien si la seconde ne vient à son se-
loi PRÉPOIf DÉa ANGE
« cours : pour ne pas m'éloignèr de mon sujet , je a dirai seulement qu'en Espagne , après cette épo- « que , on ne connaît plus de livres ; on ne s'occupe « que du jeu et des plaisirs. Si c'est l'étude et le tra- « vaii qui forment le bon avocat , le magistrat cé- « lèbre , le grand capitaine , le ministre d'état , le « médecin renommé ; si c'est l'étude et le travail qui « forment le théologien instruit et le prêtre vertueux, « l'Espagne est condamnée à voir encore long-temps « des hommes médiocres dans tous ces emplois de la « société.
« Après cette prétendue éducation , après avoir « fini leurs années de philosophie et de théologie, les « jeunes clercs sont admis à la prêtrise : qu'ils sont « contents d'y arriver ! Le sacerdoce leur offre une « vie aisée et commode , du moins les exempte de « ces maudites aulas ( classes ) , qui les ont ennuyés « si long-temps. Leur seule ambition est d'obtenir « une bonne cure, ou un bon bénéfice, dont ils a jouissent souvent avant la prêtrise ; on ne parle que H de cela, on n'examine rien autre chose ; alors toute « étude est finie , le proverbe sacerdotium finis stua dioram est vrai dans toute la force du terme.
« Leur règlement de vie est donc changé , mais a leurs habitudes le sont-elles? Que de choses répré- <c hensiblesyWvtt^?,^ rf<? mes propres yeux l Je dirai « seulement que la plupart des prêtres espagnols ont <c entièrement perdu l'esprit de leur état ; qu'ils pas- <t sent toute la journée, soit à se promener, soit à a dormir, soit à jouer. Que suit-il de ce désœuvre- « ment ? tout ce qu'il doit s'en suivre. Le prêtre es- « pagnol devient tout hébété , tout sot ; ignore jus-
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« qu^aux notions les plus communes delà théologie « et de la philosophie; et, sans le bréviaire, il ou- « blierait jusqu'au peu de latin qu'on lui a enseigné. « On gémit quand on voit la bibliothèque de la « plupart des prêtres espagnols : une dizaine de vieux « bouquins , écrits le plus souvent en latin , sont tout ce ce qu'ils possèdent pour alhnenter leur intelligence « et fournir à leurs méditations. On n'y rencontre « pas même l'Écriture-Sainte. L'esprit devient vide, « le cœur se dessèche , et le moral souffre. Le prêtre « perd jusqu'à l'idée de la science, il se plaît et s'en- « dort au sein de l'ignorance ; il s'y trouverait même « parfaitement heureux s'il n'avait un grand ennemi « à vaincre. Quel est-il? c'est le temps. Oh! que ce a temps devient tourmentant ! Pour le tuer il n'y a « rien qu'on n'invente et qu'on ne fasse. On va à la « chasse , ou l'on se promène sur la place publique; « on accoste le premier bourgeois venu, on s'informe a des nouvelles, on parle politique; » (on va voir les ouvriers travailler dans les boutiques); « un char- « latan ou un mendiant vient-il sur la place chan- « ter ou toucher un instrument ? on s'empresse de « l'entourer, on fait cercle avec la plus vile populace. « Ceci n'a rien d'extraordinaire : quodvidioculis tes- « ta tus sam; ou si la chaleur du jour empêche de « sortir, on dort, on fait la siesta , et Ton ne sort « qu'avec la fraîcheur du soir. Tout cela est pour « passer le rato (un moment). Ce sont là les plus « sages; car un grand nombre vont à un café qui est « destiné exclusivement aux ecclésiastiques, ou l'on « se réunit dans certaines maisons pour jouer. A la « campagne, on a certaines auberges signalées , qui
« sont à la portée de différens villages : Ikon se reua nît , on se traite en pastoureaux , on joue même « gros jeu, et quelquefois, ô honte éternelle! on « joue jusqu'aux messes !•. Si le jeu est la ruine des « familles , si le jeu ouvre la porte à tous les vices , « si le jeu inspire un sordide intérêt , que peut-on « penser du prêtre espagnol qui en fait sa principale « occupation? devons-nous être étonnés qu'il ait per- « du toute idée de vertu comme il a perdu toute idée « de science ! En effet. , quelles vertus possède le a clergé d'Espagne? je n'en vois presque pas. Est-ce « la charité ? mais il ne connaît pas l'aumône , et le « pauvre ne la lui demande pas ; le prêtre croit en être « dispensé par son état. Non, c'est l'avarice, Tinté- « rêt, c'est la dureté du cœur, dureté envers ses « paroissiens et envers ses propres parens , qui le a caractérisent. Et l'hospitalité? oh! que celte vertu « est rare !.. Les prêtres espagnols qui, à cause de « la guerre , ou pour opinion politique , ont été obli- « gés de se réfugier en France , se louent beaucoup « de l'hospitalité qu'ils y ont reçue , et de la géné- « rositédes curés des paroisses où ils se sont trouvés. « Mais eux , ont-ils la force d'imiter un si bel exem- « pie? Il faudrait entendre nos prêtres des frontières a sur la manière dont ils ont été accueillis en Espace gne au moment de la révolution française. Ni le « clergé, ni le gouvernement, n'ont rien fait pour a eux. Ils ont été obligés de se créer une existence a par leurs connaissances, et même par l'ouvrage « des mains. A Bilbao , ville si riche et si opulente, « ce sont nos prêtres qui ont appris aux menuisiers « à faire des meubles. Avant cette époque on les fai-
« sait venir de l'étranger. Ce sont eux qui par leur a travail ont appris aux laboureurs à tirer parti de «leurs montagnes, alors stériles, et aujourd'hui « couvertes de toutes sortes de productions. Ce sont <c eux qui se sont chargés de l'éducation des enfans, a étant souvent en butte aux contradictions et même <c aux persécutions des autorités de la ville. Si un « petit nombre d'entr'eux a trouvé l'hospitalité , ce « n'a été que chez les bom^geois et non chez les prê- « très.
« Et, dans cette dernière guerre où nous sommes a venus pour protéger le clergé , et pour lui assurer « ses djroits et ses richesses, qu'avons-nous vu? Quelle « hospitalité avons-nous trouvée chez le clergé? C'est «une honte que de Iç dii^e : nous n'avons pas reçu « une honnêteté. Nous sommes souvent arrivés aU « térés , mouillés , transis de froid , jamais on ne « nous a rien offert. A Anseco , entre Calahorra et « Logrono, la gouvernante du curé a fait payer dix « sous une petite tasse de chocolat à un aumônier de « régiment qui avait été logé dans la maison. Oh! « quel vil intérêt! quel déshonneur! On ne ren- « contre pas en Espagne un père des pauvres , un <K protecteur des orphelins , un bon curé qui dise à « des pauvres qui lui apportent de l'argent pour des « messes : Mon enfant j tu, es plus pauvre que moi y « conserve ton argent^/ acquitter ai les messes!...
a Je ne veux pas parler de ces jolies sobrinas « (nièces), de ces jeunes et jolies 6l;/^â^ (maîtresses « de maison, servantes-maîtresses), article qui donne « lieu à tant de plaisanteries de la part du peuple « espagnol, article qui fait honte au clergé, et qui
a accuse si gravement les évêqaes. Qui viendra donc « pour ranimer ces ossemens desséchés? Qui viendra « pour donner la vie a tant de cadavres pourris? De- « vons-nous être étonnés de Findécence, de la dissipe pation avec laquelle le prêtre parait k l'église ou à la « procession , ou dans toute autre fonction de son mi- « nistère? Devons-nous être étonnés de voir le prêtre, « plein de haine, exciter le peuple à la vengeance et te k la discorde? Devons-nous être élonnés de voir « et d'entendre parmi le clergé d'Espagne de ces « grands coupables qui excitent l'horreur publique, «tels que des assassins, des suicides, etc.? Qaod « oca/i's vidi testatas snm? Devons-nous être éton- « nés qu'au premier bruit de guerre un grand nomt< bre de prêtres courent aux armes sous prétexte a de défendre la religion et la patrie? Devons-nous u être étonnés de les entendre raconter leurs proues- « ses sanglantes, se vanter d'avoir tué des Français « dans la guerre de l'indépendance? Non, non, il ne « leur reste plus un rayon de l'esprit ecclésiastique.
« Je 6nis par où j'ai commencé. Il y a encore sans « doute en Espagne des prêtres distingués qui ne se a sont pas laissé entraîner par le torrent; j'en ai « rencontré de fort respectables; mais ils gémis- « sent avec moi sur le désordre de leurs confrères.
« Dans les communautés religieuses, on trouve , il « est vrai , des hommes distingués par leur science « et leur vertu ; c'est peut-être k ces hommes qu'on « doit la conservation de la foi et de la bonne mo- « raie : c'est ce que le peuple espagnol semble « avoir bien senti. Le clergé séculier en France Tem- « portait de beaucoup sur le clergé régulier : en Es-
« pagne c'est tout le contraire. Les moines, en géné- « rai, quelque sales qu'ils soient, quelque méprisable « que paraisse leur habit aux étrangers , sont plus « distingués que les prêtres séculiers , dont ils sont « d'ailleurs la perte sans le vouloir, en les dispen- « sant de l'étude et du travail.
«I Mais dans ces couvens même on ne trouve pas a de ces grands savans comme il y en a en France. « Les plus distingués seraient, dans d'autres pays, « des hommes ordinaires. Disons un mot des cou- « vens, et avec la plus grande impartialité.
CODYENS, CELIBAT, ETC.
a Nous avons déjà dit que leur nombre est prodi- « gieux ; à Pampelune on compte jusqu'à quatorze « communautés religieuses ; la plupart habitent des « maisons tellement vastes , qu'on pourrait y loger c( aisément trois mille hommes de troupe.
« Le célibat est sans doute une vertu particulière « conseillée par l'Évangile et préférée à l'état de ma- « riage ; mais Jésus-Christ en parle avec une espèce « de précaution : il fait voir par ces paroles, quipch- « test capere capiat, que cet état ne convient qu'à « un petit nombre, et qu'il faut une vocation parie ticulière pour l'embrasser. En entrant en Espagne, « et en voyant tant de communautés religieuses , « on se demande naturellement : comment se fait-il « qu'en Espagne il y ait tant de célibataires , et ce- « libataires dans le monde, et célibataires plus encore « dans les couvens? Tous ces hommes, toutes ces « femmes, auraient-ils la vocation dont parlç notre « divin maître ? Je ne puis le croire.
« En général, les couvens d'Espagne se sont lel- « lement relâchés, que depuis des siècles ils sont a loin de l'esprit de leur fondateur : presque tous « auraient besoin d'être réformés , et il ne s'élève au- « cun réformateur. On y trouve presque toutes les a passions qui régnent dans le monde : la jalousie, « la haine font que des moines qui vivent en com- « munauté ne se parlent pas et ne se connaissent pas. tf II y en a un certain nombre qui , quoiqu'ils ne vi- « vent pas dans le monde, font entendre leurs scan- « dales jusque dans le monde. La plupart, incapa- « blés de toute occupation , ne se retirent dans les « couvens que pour se dispenser du travail : la mal- « propreté , la paresse , l'ignorance , sont les seuls a attributs qu'on puisse remarquer en eux. D'au- « très qui ont de Tinslruction se font tort à eux- « mêmes par leur ambition ; ils cherchent à se dis- « tinguer, à briller, à dominer, à s'arroger exclua sivement la confiance du peuple. De là viennent la « jalousie qui existe entre les différentes communau- « tés , et le peu d'harmonie qui a toujours régné entre « le clergé séculier et le clergé régulier. Les cou- « vens, à mon avis, tels qu'ils existent en Espagne, « sont donc composés d'hommes qui , pour la plu- « part, ont manqué leur vocation.
a Et comment peut-on connaître sa vocation à « l'âge où l'on peut être reçu? On peut professer à ^ l'âge de seize ans, et il y en a qui ont été reçus « avec dispense dans un âge encore moins avancé. « Mais peut-on à l'âge de seize ans se connaître et « disposer de sa personne pour toujours?
a D'après des témoignages qui ne sont nullement
« suspects, les couvens de fenimes sont les meilleurs « établissemens de FEspagne. On les connaît peu , « parce que presque toutes les religieuses sont cloî- « trées. Leur règle, si elle est observée, est plus « sévère et mênie trop sévère : car une demoiselle « qui y entre, après une année de noviciat, dit un « étemel adieu k sa famille; elle en est séparée pour « toujours. Ses parens ne peuvent lui parler qu'à « certaines heures et à travers une grille. Ils ne « peuvent la voir quand elle est malade , ni même « assister à son enterrement. Ils ne peuvent lui por- « ter aucun secours, et fût-on certain que telles eaux « minérales peuvent lui rétablir la santé, elle ne « pourrait sortir du couvent pour se guérir* Cela « est dur, si ce n'est pas cruel.
« Dans ces couvens, où on ne s'applique qu'à des « devoirs modestes; l'austérité d'une vie uniforme « que rien ne peut varier, éloigne de l'instruction et « de ces vertus brillantes qui, quelquefois, ont rem- « pli le monde de leur éclat pour l'édification des « classes élevées. En Espagne, tout semble dormir; « on n'entend parler ni de vicçs ni de vertus, et « c'est peut-être bon signe. On sait seulement qu'il a y a des religieuses qui, ayant professé trop jeu- « nés, ou qui ayant été forcées en quelque sorte a par les institutions des majorats d'entrer dans a des couvris, s'y trouvent très malheureuses; « c'est tout ce qu'on sait et tout ce qu'on peut en « savoir, etc., etc. »
Voilà comment s'exprime sur le compte des ministres des autels, et des personnes que renferment
les couvens, un homme pénétré de la dignité de son
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ministère, du commerce le plus facile, mais incapable de composer avec le vice, et sévère surtout envers ceux qui, chargés de faire respecter la religion , doivent avant tout le bon exemple.
Nous pensons avec lui que les couvens de femmes ne peuvent inspirer que de la pitié. C'est un travers bien déplorable certainement, que des personnes méritantes se séparent du monde, où leur exemple pourrait être si utile, pour s'imposer toute la vie l'obligation de ne manger que des alimens grossiers , de ne porter que des vêtemens de laine, de ne coucher que sur des lits de pénitence , de n'avoir jamais ni feu ni lumière dans leurs cellules ouvertes à tous les vents (il est des ordres qui n'ont jamais de vitres à leurs croisées) , de passer une partie des nuits à la tribune de leur église , etc. , etc. , comme l'ordonne la règle de beaucoup de couvens de femmes. Assurément il n'y a là rien qu'on puisse comparer à la vie des moines et des prêtres, qui sont sans cesse dans le tourbillon du monde , occupés à fomenter des passions et à diriger des intrigues dans leur intérêt , si différent de celui de la religion. On ne peut censurer plus fortement la vie du clergé, qu'en lui comparant l'existence de ces pauvres religieuses, qui font sans hésiter et sans aucune restriction tous les sacrifices que d'autres prêchent sans en faire aucun, qui n'existent plus que pour la loi divine, étrangères qu'elles sont à tous les intérêts de la terre. Aussi, pour être juste, la voix qui tonnerait avec le plus de force conti^ le coupable relâchement de l'esprit de charité et des mœurs du clergé , devraitelle leur donner tous les éloges que méritent l'humi-
Du CLERGE. 163
lite et la yertu côn^apies dans leurs prinOîp^s ; eUe ne pourrait se dispenser de rap()ekr à oes. âmes pieuses, qui excèdent les devoirs prescrits, que Dieu ne veut pas de sacrifices au dessus du oœur humain qu'il a formé lui-même; qiie des serviees rendus à des proches ou à des malheureux peuvent être plus agréables aux yeux de la Pr^videoeç, que les souffrances de victimes ensevelies au fond d'un cloître.
Si le véritable esprit de religion animait ceux qui en proclament les maximes, on verrait donc rester dans leurs familles uue grande psulie de ces rdii* gieuses qui remplissent les nombreux .epuv^ns de FEspagne. Mais alors il fendrait que la^Uce prési-< dàt au partage des biens , que la vie de ce i»oode fut rendue plus supportable à ceUes qui ne doivent y renoncer qu'au terme marqué par la nature. Il faudrait que le but du gouîvemement fût le bonheur et non Toppressi^m de la nation, oppression qui est plus encore Touvr^e du clergé, coiBme je l'ai peut* être d^à suffisamment démontré : il faudrait que^ce qui est malheui^eusetnent trop biea <tf*ganisé n'^esistârt pas. Si c'est dans les couvens d'hommes qu'il £aut chercher la cause de la permanence des fualheurs de la nation e^ps^nole , dont toute l'Europe édairée appelle de ses voeux la tardive réforme ,. c'est daiis les couvens de femmes qu'il faut venii* en voir las déplorables effets. Ennemis déclarés de la religion )ei des mœurs de l'Orient, qu'ils ont poursuivies chez les Maures jusque dans les replis de leur conscimoe, les Espagnols se sont montrés leurs ia^itateun» outils dans la manière dont ils ont déshérité les femiues.
Est-ce là l'esprit de l'Evangile? La loi sainte qui est Tenue pour détruire reselavage sur la terre peut-elle se concilier avec de telles institutions? Peut-elle se glorifier de la conquête de victimes qu'on a traitées avec tant d'inhumanité dès leur entrée dans la vie, et auxquelles on impose ensuite des obligations si cruellement méritantes jusqu'à la mort?
L E¥1NGILB DB¥BND SUSPECT.
Mais que parlé-je de l'Évangile ! Ne sait-on pas qu'il a été à peu près proscrit en Espagne ? « L'Écri- « ture sainte , ce pain quotidien des âmes fidèles , a « été interdite au peuple comme un venin mortel, dit « Jovellanos ; on y a substitué des méditations pué- « riles et des histoires fabuleuses. » On a voulu que les maximes et les faits de la religion n'arrivassent au peuple que par la bouche des moines et des prêtres; et si cet auteur reproche à de simples grammairiens de donner chaque jour des versions informes de la sainte Ecriture, et de traduire les livres des Hébreux sur des ouvrages français, d'un autre côté on a pris des précautions suffisantes pour que les principes fondamentaux de la religion ne parvinssent jamais en langue vulgaire dans les mains du peuple, ainsi condamné à les ignorer, s'il n'en fait une étude spéciale après celle de la langue latine , autrement dit, s'il ne revêt la soutane et ne se coiffe du chapeau de théologien. Pendant les trois ans qu'a duré la constitution des cortès en Espagne , on avait publié une traduction de l'Écriture sainte en langue du pays : un des premiers soins du clergé , après le rétablis-
sèment de rautoriié royale dans la plénitude de ses pouToirs, a été de faire saisir cet ouvrage mis à l'index. Ainsi rÉvangile est devenu redoutable dans le midi comme dans le nord de l'Europe, en Espagne comme en Russie. Mais tandis qu'en Russie c'est le souverain et la noblesse qui en craindraient la prédication devant un peuple esclave, par un clergé toutà-fait dépendant et abaissé jusqu'à l'humiliation ; en Espagne c'est le clergé tout-puissant qui redoute que la lettre de l'Évangile ne devienne familière aupeuple, pensant, non sans de justes motifs, qu'il pourrait y trouver de quoi condamner ses apôtres , devenus riches, audacieux, effrénés, tout différons des pères de la primitive Église. Malheureux peuple espagnol, qu'on veut toujours rendre plus religieux afin qu'il soit plus soumis, mais qu'on empêche de s'instruire dans la religion, afin d'avoir le mérite de la lui apprendre comme on entend qu'il la sache ! faut-il que je sois conduit à mettre en question si c'est pour ton salut éternel qu'on t'a fait chrétien , ou pour l'avantage terrestre de ceux qui te parlent sans cesse d'une autre vie?
ZELE ▼IQIL4NT DU CLERGE d'bSPâGNE PODR PAIRE DBS ADEPTES.
Constamment occupé à faire des prosélytes et à se recruter, le clergé d'Espagne ne peut manquer d'y réussir, en rendant, comme il fait, toutes les autres carrières extrêmement difficiles, en même temps qu'il aplanit toutes les difficultés à ceux qui veulent suivre celle du sacerdoce. Aujourd'hui que l'état militaire est perdu dans ce royaume, à cause de la détresse des finances et du grand nombre d'officiers
surBuméraires qu'on pale encore mokis que ceux qui sont en activité, le sacerdoce, en possession de la Considération publique, continue k être largement rétribué; en sorte que pour un homme qui a besoin de se créer une existence, il n'y a pas de comparaison b établir entre ces deux partis. Ainsi , dans un gouvernement ruiné sons tous les rapports , existe un corps puissant , qui assure à ceux qui le servent une honnête aisance, promet la richesse , des honneurs facilement accessibles , et fait briller aux yeux de l'ambition un pouvoir presque égal à celui des princes et des rois, sur les sièges archi-épiscopaux. La jeunesse espagnole ne peut être que facilement décidée par les exhortations des parens souvent embarrassés de son entretien. D'ailleurs la vigilance des ecclésiastiques , et surtout des moines , n'attend pas toujours que la vocation des étudians ou des aspirans se prononce pour les accueillir. Sachant combien des dehors avantageux contribuent k concilier les suffrages du peuple, dès qu'un homme paraît devoir êti'e remarquable par une belle figure , une haute taille, un maintien imposant , ils le circonviennent pour l'enrôler sous leurs bannières, avec plus de soin encore que lorsqu'il montre une intelligence supérieure , car il n'est nullement question de la supériorité intellectuelle , tout-k-fait discréditée en Espagne : on sait bien que l'esprit de corps lui viendra suffisamment pour épouser et défendre les intérêts de la communauté et de l'ordre , qui seront entièrement les siens. Aussi , tandis que dans les villes, dans l'armée, et même parmi les gardes du corps du roi , rien n'est plus rare qu'un homme d'un port
noble et d'u»e conatiUitioD forte, on voit parmi le clergé, et surtout parmi les moines, des hommes si bien choisis, qu'ils ont presque l'air étrangers au milieu de cette nation dégénérée sous le poids des injustices qui l'accablent. Le clergé séculier,' libre d'avoir des vêtemens plus recherchés , ne dédaigne pas ce moyen de se rehausser aux yeux d'un peuple naturellement sale. On voit bien que la finesse du grand manteau noir et du grand chapeau n'est pas moins pour eux un objet d'ordonnance que la mise uniforme de nos militaires ; car je ne puis citer pour exemple les militaires espagnols , bien moins doués de l'esprit conservateur, que les prêtres qu'ils sont destinés à défendre*
Pour que la jeunesse répugne moins à prendre l'habit de prêtre , on le fait revêtir par tous les étudians des universités sans distinction ; tous portent le manteau noir, et lorsqu'ils viennent en âge de recevoir les grades, il n'y a à changer que leur chapeau r^apé , à la place duquel on leur donne un grand chapeau à la Bazile. Le zèle pour prévenir les révolutions s'était attaqué dans ces derniers temps jusqu'aux pantalons des jeunes adeptes. Ne pouvant le leur faire réformer, parce qu'ils auraient eu trop froid dans leurs chambres sans feu, on le leur faisait relever sous le manteau, ne laissant paraître que le bas noir, tout-à^fait religieux et monarchique , tandis que le pantalon est reconnu pour séditieux par ceux même qui ne savent d'où en vient l'origine et le nom (67). La richesse des églises , des habits sacerdotaux , la pompe des cérémonies, s'accordent parfaitement en Espagne aveè tout ce que nous venons de remarquer
comme capable d'assurer la domination du clergé dans cette malheureuse contrée.
IL PINSB MOlirS À ÀCQUÉRIB ET À PROPAGER LES LUMIERES DE LA REUfilON qV^k CONSOLIDER SOIT POUVOIR.
Ce ne scnut pas ses talens qui lui donnent cet ayantage, il faut en être bi^i persuadé. On pourrait en juger par la logique des universités, qui consiste encore en de vains argumens en forme : « Ces sottises a qu'on a effacées des livres élémentaires dans tous « les pays , se trouvent encore en grande vénération « chez les Espagnols , » dit l'abbé déjà cité. Ce n'est donc pas tant à êti'c savaus, qu'à être les maîtres, que tendent tous leurs efforts. Habiles à reconnaître, par la justice qu'ils se rendent, que lorsqu'on a vécu hors de leur juridiction, il est difficile de s'y ranger, ils sont aussi indulgens envers les étrangers , surtout lorsqu'ils ne dépendent pas d'eux , comme étaient les officiers des troupes françaises en Espagne, qu'exigeans des Espagnols. Croyez ou ne croyez pas y donnent-ils à comprendre à ceux qui viennent résider dans leur patrie, mais obéissez. Que vous soyez chré- Iriens et religieux , peu nous importe ; mais ce qui ne \ saurait nous être indifférent , c'est que vous vécus-
siez en Espagne sans avoir l'air de reconnaître notre suprématie. Aussi, vers le temps de Pâques ,- est-il enjoint, comme je Tai dit, de s'approcher des sacremens, pour son propre salut, si l'on veut, et pour leur crédit lorsqu'on ne le voudrait pas. C'est de ces messieurs qu'il faut aller apprendre à ne rien céder des prérogatives justes ou révoltantes dont on peut être en possession; c'est auprès d'eux qu'il faut aller
voir commait on peut se passer d'argumens et de persuasion pour propager une religion sublime, dont la morale est si entraînante dans la bouche des hommes dignes d'en être les ministres.
De la loi d'amour ils ont fait une loi de crainte et de servitude; à la conviction ils ont substitué la terreur; aux bons exemples, difficiles à donner, une coutume générale ; à la ferveur .religieuse, qui ne peut être l'attribut que d'une raison éclairée et d'une ame avide d'immortalité, ils ont voulu suppléer par des pratiques insignifiantes lorsqu'elles sont machinales, qu'ils ont inculquées si profondément dans l'esprit de la plus tendre enfance, qu'on ne peut plus, dans le reste de la vie, ni en examiner la grandeur, ni en comprendre l'origine céleste , ni en apprécier les bienfaits. L'homme intellectuel leur a paru redoutable au salut de l'homme. Confondant la religion avec leurs intérêts , ils ont cru qu'elle ne pourrait supporter l'examen, pai^ce que leur conduite, ou la manière dont ils la pratiquent, redoute la/ lumière. Dès lors l'intelligence a été anathématisée lorsqu'elle a voulu franchir les bornes qu'ils lui ont assignées, et c'est pour l'en empêcher qu'ils sont devenus les arbitres de la presse, les censeurs rigides de toutes les productions de l'esprit qui ne seraient pas consacrées à chanter leur mérite ou à célébrer leurs bienfaits, qu'ils sont parvenus k contrôler jusqu'aux derniers replis du cœur humain dans une population de dix millions d'ames.