‹ Souvenirs du MidiChapitre 26 sur 34 · RE · texte numérisé non relu

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Tout est disposé dans les classes de la société en Espagne pour l'organisation d'une armée : celle des nobles chargée de cadets qui n'ont rien , fournira des officiers en assez grand nombre ; mais il en sortira encore de la classe moyenne, parce que le commerce , les arts , l'industrie et l'agriculture éclairée n'existant pas en Espagne , et tout ce qui tient aux arts ou aux travaux mécaniques y étant déconsidéré , il n y a de facile et de profitable que la prêtrise ou le cloître , et d'agréable

« Que le grand art, rart aflreiix de la guerre. »

Tel cadet de famille qui a fini de grandir , ne peut songer qu'à se coiffer du chapeau militaire , à ceindre répée , et à aller rôder autour du palais pour tâcher de trouver quelque dédommagement au tort qu'il a éprouvé comme coupable du crime irréparable d'être né le second, etc.

Quant aux soldats , tous en lèverez suffisamment parmi ces philosophes sans le savoir, accoutumés à aller nu-pieds ou kpeu près, coiffés toute l'année d'un panuelo (petit mouchoir placé sur le sommet de la tête); et s'ils n'ont pas une grande ardeur pour les nobles travaux et les glorieux dangers de la carrière des armes , du moins vous ne les trouverez pas gâtés par les douceurs de la vie physique ou morale, ni sans disposition à frapper. Le paysan et l'homme du peuple espagnol ne quittent pas grand'chose pour aller sous les drapeaux , et il le faut bien , car ils ne

sauraient y obtenir de grands dédommagemens , le nécessaire s'y faisant beaucoup trop !fouvent sentir, raéme dans le temps de la plus profonde paix.

Vous croiriez peut-être, en voyant des troupes n^ayoir presquie jamais un habillement complet, des officiers de la tenue la plus irrégulière, des chevaux ruinés dans la cavalerie, que ce désordre tient k des circonstances récentes et malheureuses dont on n'a pas eu le temps de réparer les funestes effets ; vous vous tromperiez en cela : une armée espagnole a toujours été et a toujours dû être de la sorte, lorsqu'elle ne quitte pas le territoire : c'est son état naturel ; mieux organisée et plus forte , elle coûterait beaucoup plus , donnerait trop de pouvoir au souverain et pourrait offusquer le clergé, quoiqu'elle soit certainement bien endoctrinée. Il faut en Espagne une ombre d'armée , un noyau autour duquel on puisse grouper au besoin de nouvelles levées, ce qui , avec les milices provinciales ou garde nationale permanente, très bien entretenue à l'aide de fonds spéciaux pris sur l'impôt du sel, porte l'effectif de la force du royaume à un nombre d'hommes assez considérable, mais peu redoutable en proportion, parce que ce qui fait la force d'une armée , c'est surtout l'ordre et la discipline de l'ensemble. Or, tout ce qui est ordre , méthode , est contraire à la nature des espagnols grands et petits. Leur moral mutilé par leur gouvernement ne leur permet de rien finir , de rien achever ; il faut que tout ce qu'ils entreprennent reste imparfait et porte l'empreinte d'une raison malheureuse , opprimée , dont le sceau se voit comme ailleurs dans la formation de leurs rangs et surtout

dans ceux de leur cavalerie. Ces chevaux, ruinés avant Fâge, ce sont les lois qui régissent les hommes qui les ont atteints ; c'est sur eux qu'est retombée l'insouciance, et plus souvent encore la colère de ceux k qui on a ôté toute espèce de sentiment de douceur et d'humanité. Le cheval que TArabe appelle

« Son noble ami , plus léger que les vents , »

le cavalier espagnol , descendant des Maures peut-être, le traite en bête féroce; et pour peu que l'absence de l'œil vigilant d'un chef lui permette de donner cours à son désir naturel de mal faire , il l'excédera de fatigue sans nécessité , comme sans prévoyance du besoin qu'il peut en avoir le lendemain (68) . Détruire est le plus grand plaisir de ces hommes toujours cour, roucés , comme celui du pouvoir qui les régit. Vous aurez à combattre le courage féroce dans leurs partisans f ou lexiTS giierillasy^ mais pour la froide valeur, pour le courage calme joint à l'intelligence, vous ne les verrez que bien rarement dans le^rs rangs , dans leurs masses , dans leurs armées. Aussi une lutte générale n'est-elle pas du tout leur fait ; et d'ailleurs des officiers sans expérience et sans barbe, qu'on leur donne trop souvent pour les commander, peuvent-ils inspirer la confiance nécessaire au succès d'entreprises aussi sérieuses que celles de la guerre ?

Lorsque de nouveaux soldats sont réunis par des levées , on les voit pendant des six mois , des années, autour des villes^ où on les exerce, couverts des habits les plus disparates , avec lesquels ils ont quitté leurs foyers, habits auxquels la misère a fait.

depuis qu^ils sont au service du roi, des brèches irréparables après de nombreuses réparations.

Des hommes de dix-huit à trente-six ans, atteints par la quinta (ou levée qui prenait autrefois un homme sur cinq ), auxquels on a donné tout au plus un bonnet de police, font sans murmurer, mais aussi sans la moindre disposition joviale , l'exercice pour le service du souverain , en faveur duquel ils pourront avoir quelque enthousiasme , pourvu qu'on leur permette de venger, sur qui que ce soit, la souffrance de leur amour- propre. Si on assiste à letn*s repas , que des figures austères annoncent être présidés par une trop rigoureuse tempérance, on voit les pois chiches [los garbanzos) assaisonnés de quelques fragmens de vieux lard et rougis de piment incendiaire, en faire les frais à l'exclusion de toute viande , si ce n'est dans la courte saison de Tannée où il est permis de vendre les têtes de mouton , seul mets auquel le soldat espagnol puisse prétendre (69). Sa solde égale celle des soldats de nos troupes ; mais par cette apathie naturelle à toutes les autorités comme à tous les individus de la nation, personne ne s'occupe, ou ne s'occupe suffisamment, de la dépense du soldat ; et s'il est mal vêtu par le gouvernement, il est mal entretenu et mal nourri par la faute de ses officiers , dignes défenseurs d'un pouvoir sans conduite.

Le grand nombre d'officiers qu'il a du toujours y avoir en Espagne depuis que ce royaume est organisé comme nous le voyons maintenant, s'est accru d'une manièreextraordinairedans ces derniers temps. On eu créa beaucoup dans la guerre que les Espa-

gaols firent à la France de 1793 à 1795. Maiâ ce qui en a fourni le plus , c'est la guerre que les Espagnole appellent de V indépendance (et qui a prouvé plus que toute autre chose, peut-être, Iqur dépendance du clergé ), ou contre NapolécMi. Celui qui pouvait réunir trois ou quatre hommes et se mettre à leur lête, était chef de guérillas. Si la troupe gros^sissail, au lieu d'officier on l'appelait capitaine; au lieu de capitaine , commandant ; au lieu de commandant, colonel, etc.; et cette élévation se faisait d'autant plus facileo>ent, que les collaborateurs prenaient les titres que venait de quitter leur guide intrépide; en sorte que, lorsque Ferdinand rentra dans ses États en 1814, il trouva une véritable armée d'officiers et de généraux, auxquels il ne pouvait faire moins que de conserver les grades avec lesquels ils venaient , disaient-ils , d'opérer sa délivrance. Le trésor fut chargé d'acquitter la dette de la reconnaissance en pensions, retraites ou traitemens de disponibilité , presque aus^ forts que les traitemens d'activité en Espagne. A ce poids déjà trop considérable , s'est joint celui du produit de la guerre contre le système constitutionnel , et de ceUe contre les indépendans d'Amérique, d'où grand nombre de d^enseurs de la légitimité ont dû refluer en Europe. Quoique la guerre contre la constitution des cortès ait été assez courte et ait fait heureusement couler peu de sang , elle a suffi à quelques militaires pour s'élever aux premiers grades. On m'a fait voii* au Prado un homme qui s'y promenait souvent à cheval en grande tenue, et qui, de simple officier, s'était fait et nommé lui-même général.

dans le pea d'événemens qui se sonl passés avant notre dernière entrée en Espagne. On était curieux de savoir comment il ferait à l'arrivée du roi, qui ne savait pas grand'chose de sa promotion; il alla hardiment au palais avec son habit brodé , il ne lui en aiTiva rien , on s'accoutuma à le voir , et il est resté général; tandis que d'autres ont perdu avec la même rapidité ce qu'ils avaient gagné dans la guerre précédente, tels que l' Empecinado (sobriquet qui signifie couvert de poix , parce que ce chef était d'aboi'd marchand de résine) , condamné à mort pour avoir soutenu par des cruautés le système constitutionnel , comme il avait combattu jadis pour celui de l'indépendance; Capapé, forgeron , accusé de conspiration contre Ferdinand en faveur de don Carlos, etc. Devenir ^tfWra/ est le beau idéal de la nation espagnole , quoique rien ne soit plus répandu que ce titre. A Madrid, il y a des généraux dans toutes les rues, presque dans toutes les maisons. Il n'y a aucune exagération à dire qu'il existe maintenant en Espagne assez d'officiers de toute classe pour commander bien ou mal toutes les armées de l'Europe. Après les habiles évolutions de tactique qui ont dû occuper leur jeunesse , c'est à qui manoeuvrera le mieux maintenant pour saisir la pension ou la solde, et trop souvent on y perd sa théorie et sa pratique. Je dois rapporter ici des actes authentiques qui font connaître en même temps et la manière de lever des troupes , et l'imprévoyance ou l'irréflexion avec laquelle on lance des ordres qui vont décider de l'existence de presque toutes les familles , et le pouvoir illimité du clergé sur le pou-

voir absolu lui-même , et les mesures consenties par ce pouvoir absolu pour augmenter la puissance du clergé, qui lui a déjà depuis long-temps lié les mains. Il deviendra trop évident, par cet examen, que les concessions faites par l'autorité temporelle à Tautorité spirituelle laissent peu d'espoir de voir celle-là remonter par les voies ordinaii*es au point de supério^rité d'où eue n'aurait jamais dû descendre, et par conséquent présageraient la longue durée des malheurs de l'Espagne. Les levées dont il s'agit dans ces décrets furent d'ailleurs ordonnées lorsque l'Espagne faisait des sacrifices et des efforts extraordinaires pour renverser la constitution qui venait de s'établir dans le Portugal, d'où elle menaçait d'envaliir toute la Péninsule soulevée au nom de l'autel et du trône. Certaines expressions du préambule nous ont paru devoir être conservées comme propres à faire connaître l'esprit du gouvernement.

Décret du roi adressé au secrétaire dEtal du département de la guerre^ pour la remise au complet de t armée,

« Ayant licencié, en 1823, les troupes qui n'avaient pas servi à rétablir mon autorité souveraine et l'ordre fondamental et légitime de la monarchie, il a nécessairement fallu organiser une nouvelle armée sur les principes de la fidélité et de l'honneur, dans lesquels les cœurs espagnols .furent toujours inflexibles , malgré les efforts des révolqtionnaires pour bouleverser les lois , corrompre des traditions vénérables, et les anciennes mœurs. A cette fin, j'ordonnai les dispositions convenables pour commencer

l'organisation de la nouvelle armée, au moyen de la quinta (levée), que je jugeai devoir excréter le 5 avril de l'année 1824 , etc. , etc.

a En conséquence de ce que m'ont exposé les inspecleursetdirecteurs-géneraux, et après avoir entendu mon conseil d'État et celui des ministres, j'ai tenu à bien décréter ce qui^suit :

« ARTICLE PREMIER. On procédera immédiatement à la levée et tirage au sort de vingt-quatre mille hommes, par le mode que prescrivent respectivement l'ordonnance royale sur les levées, en date du 27 octobre de l'année 1800, son instruction additionnelle du 21 janvier 1819, avec les éclaircissemens postérieurs, et le présent décret.

« Art. 2. Le service militaire durera seulemrat six ans pour ceux qui tomberont au sort dans c^te levée , rabattant , pour cette fois , comme dans la levée de 1824, deux ans des huit ans de service que prescrivent les ordonnances royales.

a Art. 3. En conséquence de cette déduction, les nobles qui tomberont au sort comme soldats , et qui, conformément à la seconde partie du n^ l®"^, paragraphe 22 de Farticle que, dans l'instruction additionnelle du 21 janvier 1819, j'ai mis à la place de l'article 36 de l'ordonnance de 1800, devaient donner vingt mille réaux de vellon (cinq mille piécettes ou cinq mille trois cents francs), pour s'affranchir du sort dé soldat y pourront le faire maintaiant en payant 'seulement en métallique quinze mille réaux.

a Art. 4. Les officiers des volontaires royalistes continueront à jouir de l'exemption de tirage au sort,

AÏ)MINISTRATIVES. 243

conrorinément à mon décret souveraii^ du 10 sep* lembre 1826 , etc. , etc.

rt Art. 5. La protection des lettres méritant une juste place dans mes sollicitudes souveraines , afin de favoriser les carrières littéraires sans nuire aux autres classes j J'accorde la/aculté de sejàirerem^ placer, sans payer la somme déterminée dans V article 8 , aux étudians des universités , séminaires ou collèges approuvés , qui prennent leurs grades avec succès dans leurs études et application.

« Art. 6. Je permets aussi de se faire remplacer y sans payer ta somme fixée par V article 8, aux officiers et autres employés attachés à l'administration de la rente des courriers et du ministère des finan^ ces ) el aux individus des bureaux i*oyaux de Madrid, non exempts du service militaire, et dont parle le n® 12 du paragraphe 22 del^article qui, daùs l'instruction additionnelle de 1819, remplace l'article 35 de l'ordonnance de 1800. Cette concession devant s'entendre du cas dans lequel la permananrce de ces employés dans les fonctions mentionnées, sera utile et convenable, ce que certifieront lears chefs ^ accordant, pour les mêmes motifs, h ceuxlà la grâce d'une gratification de la troisième partie de la solde qui est concédée par l'article additionnel précité , à ceux qui auront tombé au sort comme soldats.

a Art. 7. Dans le même but d'adoucir l'obligation du service personnel, et de concilier avec la bonne composition de mes troupes le bien des familles , je déclare que lorsque se présenteront les cas d'urgence dont parie le seul paragraphe de l'ar-

ticle 46 de rordonnance de 1800, ou autres de préjudice pour le bien publie , si continuait à être au service tel qui a tombé au sort parce qu'il est très nécessaire dans un établissement, dans une fabrique, manufacture, ou dans le commerce, dans de telles circonstances , on admettra la demande de se faire remplacer ^ faite devant les commissions établies pour les réclamations dont parle l'article 1 5 , pourvu qu'elle soit présentée dans le délai des quinze jours qui suivront le tirage au sort, terme au delà duquel pareille pétition ne sera pas admise. Sur l'exposé que lesdites commissions et les inspecteurs-généraux expédieront dans le plus bref délai, mon conseil de guerre décidera avec la même promptitude s^il Jaut accorder ou refuser la faculté de se faire remplacer, observant les régies d'équité el à^ prudence dans les divers cas qui se présenteront.

tt Art. 8. La faculté de se faire remplacer sans donner en outre de l'argent , dans les cas que détermine l'article 7 , s'accorde seulement aux classes nécessiteuses ; Qdx relativement aux plus aisées et qui ont des moyens , ce que détermineront au temps où elles Jer ont leur rapport ou leur exposé, les commissions de réclamations et les inspecteurs-généraux y sauf l'approbation de mon susdit conseil de guerre, outre le remplaçant, elles paieront, aussi en métallique, lorsqu'elles le présenteront , la quantité de six mille réaux de vellon. »

L'article 9 et les autres articles sont relatifs aux modes de procéder pour l'exécution des précédens.

Le décret ci-dessus (daté du 8 février 1827, et inséré dans la Gazette de Madrid du 1 5 de ce mois.

ayant été lancé sans prévoyance, quoique les inspecteurs et directeurs-généraux, le conseil d'Etat et celui des ministres eussent été entendus , S. M. écouta après sa publication les observations du conseil suprême de la guerre, et, par une circulaire du 30 mars 1827 , insérée dans la Gazette du 5 avril, y fit des additions (dont l'une sera indiquée plus tard^ pour éviter les répétitions) et des cbangemens qui ne détruisent en rien ni son esprit, ni ses dispositions fondamentales; elles ne sont rcèatives qu'au mode de procéder. Cette circulaire termine par dire que, pour éviter la désertion , S. M. « déclare libre « du service le jeune homme qui prendra un déser- « teur ou un réfractaire de la levée antérieure ; que « ceux-ci feront double temps dans les corps des îles « Baléares ou de Ceuta (en Afrique) ; que, s'il est « prouvé qu'un déserteur a résidé huit jours dans un « village, l'alcade ou la justice du lieu paiera une « amende ; et que , si ce village est celui de sa naisa sance, outre l'amende que paiera l'alcade, le vil- H lage devra remplacer le déserteur ou le réfractaire « par un nQuveau soldat. Signé, don Diaz de Rivera. » Cette rigueur ne ressemble pas mal , comme on voit , à celle que déployait Napoléon. Mais que de vague et que d'arbitraire ne laisse-t-on pas dans des affaires aussi graves, en les établissant aussi mal dès le principe ! Quelle latitude accordée à ceux qui voudront commettre des abus ! Que de moyens on donne ainsi aux autorités de rainer ce pauvre peuple espagnol , et de rançonner les classes aisées ! Mais , je l'ai déjà dit, c'est un plan arrêté; on veut toujours mettre le peuple à la discrétion du premier individu qui vien-

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(Ira parler au nom du roi : il faut que toul tombe à ses pieds, et le regarde comme Farbitre des destinées.

C'est beaucoup de déclarer tx)ut haut qu'après la publication d'un décret aussi décisif, le conseil suprême de la guerre a trouvé à faire des observations fondées; mais ce n'est pas tout : nous allons voir le vicaire-général de Saint-François ou des franciscains, le père Cyrile, venir se mettre en travers^ et oUîger la royauté à reculer, entraînant avec ellie inspecteurs et directeurs - généraux , conseU d'État , conseil des ministres, et item conseil suprême de la guerre. Toutes ces autorités s'étant bien longuement expliquées , bien compromises, un moine va les obliger a se rétracter, et à le faire avec politessiQ ou avec un air de soumission qui ne laisse pas que d'être aussi significatif : voici l'acle qui le prouve, signé par le ministre de la guerre.

« Ordre royql publié par le conseil suprême de la guerre, le \^^ mai 1827, eûpemplant du sort Us novices des ordres religieux.

« Je dis ^yec cette date ce qui suit au secrétaire du département de grâce et justice : Le vicaire-général de Saint-François éleva au roi notre seigneur, par la secrétairerie de mon département, une exposition manifestant que , par la modification troisième apportée au royal décret du 8 février dernier, sur le tirage au sort de vingt-quatre mille hommes, Sa Majesté résolut , conformément à l'observation faite par le conseil suprême de la guerre, qu'on exécutât

le paragraphe 3 de Tarticle 35 <le rordonnance royale de remplacement de 1800, qui exige six mois accomplis d'épreuve des novices des ordres religieux, par la raison que les circonstances qui donnèrent motif au souverain décret du 26 janvier 1825, ont en partie cessé par le nombre de jeimes moines qu'ont pu recevoir les couvens; que cette modification vient de nouveau affliger les cloîtres, lorsque les jeunes gens appelés par leur vocation à Tétat ecclésiastique ont déjà commencé à entrer dansî les couvens , parce que les classes de latinité ayant été en grande partie fermées pendant le sinistre i^l ommoso) système constitutionnel , ou les jeunes gens mal élevés dans celles qui restèrent ouvertes seulement dans les dernières années , il n'est entré dans les ordres réguliers qu'un nombre de jeunes gens encore insuffisant ; que les prélats réguliers , fidèles à Sa Majesté, décidés pour la justice du service, amis de l'ordre, ennemis de tout ce qui peut nuire aux classes et aux individus ou membres de la société, ne demanderaient jamais l'exception accordée dans l'ordre royal du 26 janvier 1825 , si le dé- Jaat de religieux n'était prouvé^ et si la nécessité de les augmenter n'était évidente ; que depuis 1825 jusqu'à ce jour il est mort plus de religieux qu'il n'y a eu de proCès dans ces deux années, et que pour cette raison les circonstances qui motivèrent Texcepr tion n'ont pas changé; et «ifîn, que dans les provinces des Indes il manque beaucoup de religieux ; que les autorités de ces pays éloignés réclament des religieux d'Europe, besoins qu'il ne faut pas perdre de vue, non plus que ceux des villages, au milieu

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de la rareté de reli^eux qu^on remarque dans le& coovens, surtout dans ceux qui sont hors des grandes villes. Le cœur pieux de Sa Majesté ayant été ému par les considérations ci-dessus exprimées, et Sa Majesté désirant donner aux ordres religieux ce nouveau témoignage solennel de sa souveraine protection pour les biens qu'ils rendent à TÉtat , a daigné confirmer Tordre royal du 26 janvier 1825, ordonnant qu'il ressorte son effet dans la levée [qaintd) décrétée le 8 de février de cette ann^ée. Cet ordre royal porte ce qui suit :

« Par ordre royal, du 24 juin de l'année passée , « Sa Majesté daigna accorder exception de tirage au « sort pour le remplacement de l'armée aux novices a de l'observance régulière de la province de Saint- *i Michel d'Ëstramadure , dans lesquels on décou- « vrirait une véritable vocation, et étendit cette fa- « veur à ceux mêmes qui manqueraient de cette « disposition louable , conciliant ces extrêmes au « moyen d'un certificat du prélat et des Pères du « couvent. Le roi notre seigneur, qui travaille sans « cesse à rendre à l'autel cet éclat et cette splendeur « qu'il a malheureusement perdus dans ces dernières « années de guerre et de révolution , a daigné ré- « soudre ou décider que ledit ordre royal , du 24 juin, « soit appliqué à toas les ordres religieux, cloîtres y « dans les mêmes termes et aux mêmes conditions « qvCilfat accordé pour les novices de la province « mentionnée de Saint^Michel d^Estramadure.

<• Madrid, 22 avril 1827.

« Signe Zambrano , ministre de la guerre, »

ADMIMIStRATIYES. 249

L'intervention d'un moine assez hardi pour croire qu'il peut dénouer ce que le roi vient de nouer à deux fois; le succès de sa demande, qui n'avait rien moins pour but que le contraire de ce qu'on avait proclamé, et qui plus est, de faire dire au roi, à la face de l'Espagne et de TEurope, que les moines, contre lesquels tout le monde crie, sont cependant encore trop peu nombreux dans la Péninsule, et que Sa Majesté travaille de toutes ses forces k les augmenter pour rendre à la religion l'éclat qu'elle n'aurait jamais dû perdre; cette incertitude dans l'exercice d'un droit, suivie aussitôt d'un acte essentiellement ruineux pour le pays, tout cela forme le tableau le plus vrai de la situation actuelle de l'Espagne; c'est l'Espagne tout entière. O vous, qui, animés du feu sacré de l'amour de la patrie , vous occupez sans cesse de lui rendre quelque prospérité en attendant le retour de la gloire passée, Espagnols dignes de ce nom, évertuez-vous donc à chercher des moyens praticables dans la situation déplorable où elle se trouve ! Par un article additionnel à une loi de recrutement, Ferdinand vous apprend que l'armée des moines , la plus redoutable pour votre repos , est encore trop faible, et qu'il va la fortifier autant qu'il dépendra de lui ; et vous savez assez que devant un tel projet tous les obstacles seront bientôt aplanis! L'Amérique n'appartient plus à l'Espagne , et celle-ci va remplir tous ses couveus de moines pour les deux pays. On sait bien que l'Amérique ne voudra jamais plus en recevoir d'Europe; mais faisons -en toujours, dit-on; profitons de l'occasion : loi^qu'ils seront faits, il faudra bien

2oO AUTORITÉS

les garder et les nourrir. D'ailleurs, au lieu de nuire, le nombre aide dans la situation où nous sommes.

O malheureux pays ! ô malheureux peuple !

qu'as-tu donc fait à Dieu , pour permettre qu'on te châtie de la sorte en son nom !

Je n'ai le courage de rien ajouter à ce triste chapitre.

Je ne parlerai pas de la marine espagnole, puisqu'elle n'existe plus.

ADVINISTRATIOIf DS LA JUSTICB BN B8fA«M)p.

Après tout ce qui a été dit jusqu'à {présent, je pourrais être dispensé de parler de l'administration de la justice dans le royaume catholique; il n'est que trop démontré que la justice n'y existe pas en grand; y existerait-elle en petit ou en détail? Ce n'est pas probable; et, en effet, on a été ccmsé-^ quent pour la ruine du pays. Si les procès sont partout le tourment , et trop souvent la perte de ceux qui les ont , combien ne devra pas être redoivtable l'intervention des tribunaux dans une contrée où tout est calculé pour inspirer au peuple la terreur en place de respect! Les lois, toujours trop nombreuses dans les anciennes monarchies, parceque rien ne doit être difficile en législation comme d'être clair et précis sans être insuffisant, les lois seront, dans une telle société , multipliées , et par cela seul obscures. Ceux qui n'ont pas su simplifier leurs lois de finances , leurs impôts , ou les moyens d'avoir de l'argent, se seront-ils donné la peine d'organiser ce qui pourrait épargner l'argent des autres?

ADIIINISTRATIYBS. 251

Non, s^ns doute, et le fatras sera bien autrement conr sidérable contre les particuliers que contre le gouvernement lui-même. Dès que la droiture a été mise de côté dans les affaires majeures, ne la cherchez pas dans celles d'une moindre importance ; car partout, lorsqu'on veut s'occuper et être sérieusement utile, on commence toujours par ce qu'il y a de plus pressant. Les lois, qu'il a fallu de tout temps dans l'état de civilisation, se seront donc entassées les unes sur les autres, grâce à l'incurie du pouvoir, abondonnées à cause de leur vétusté lorsqu'elles ne pourront plus servir, et remplacées par de nouvelles conceptions pour le besoin du moment. Romaines, gothiques, arabes, espagnoles , autrichien^ nés , françaises , elles seront toutes réunies , et l'on criera à la richesse^ tandis que l'homme sensé ne verra dans ces restes de l'antiquité, conservés avec la plus grande importance, ou réunis en des amas indi-r gestes, qu'une preuve de la misère du présent, qui li'a pas su disposer ces matériaux , et les faire entrer dans la construction d'un édifice moderne devenu nécessaire.

Elevéskrécoledes formalités, trop souvent contrai* res k la raison, les juges,dont la rectitude d'esprit aura été plus ou moins altérée par ce qu'ils ont vu toute leur vîe,sacrifieronttoulàlalettre,parcequ'onleurenfera un devoir, et qu'ils n'auront pas d'autre moyen de se mettre à l'abri des reproches. Perdus au milieu des grandeurs factices delà monarchie, leur grandeur ou leur importance naturelle, que la comparaison tend à abaisser, s'attachera à des étiquettes, k des usages vaniteux qui puissent la retenir k une certaine hauteur^

OÙ ses dehors de satisfaction affectée feront précisément connaître son état de souffrance. Jamais les juges de l'aréopage n'eurent une attitude plus imposante que celle que veulent prendre ceux qui siègent à Madrid. Les hm'ssiers, toujours nombreux et debout à la distance la plus respectueuse, s'inclinent devant ce sanctuaire, à peu près comme des prêtres devant l'autel. Les avocats y ont un ton réservé qui laisse toujours percer la crainte lorsqu'ils ne devraient déployer que des talens. Attiré par ses intérêts ou la curiosité à ces audiences souvent désertes, le public ne peut ni s'appuyer sur la balustrade qui le sépare du lieu où siège le tribunal exhaussé, ni même la toucher ; il faut qu'il respecte jusqu'aux pièces de bois qu'on lui met pour barrière. A ces vaines prétentions, si différentes de la dignité, il est facile de reconnaître des autorités espagnoles, toujours occupées de leur importance, lorsqu'on n'a besoin que de leur équité; aussi, que font-elles ordinairement dans ces audiences solennelles? elles ne savent qu'éterniser les procès, ne daignant presque jamais conclure. Des criminels attendent pendant des années l'instruction de la cause la plus sknple, et dans des affaires civiles , le fils soutient quelquefois inutilement pendant toute sa vie le droit contesté dont il a hérité de son père. Fonctionnaires trop lents, même avec des lois expéditives, ils ne font qu'ajouter aux obstacles des lois informes et surannées dont ils sont les interprètes arbitraires ; hors d'état de trouver une issue dont la brièveté serait à elle seule un avantage , ils se perdent dans ce dédale, et ne savent en sortir que lorsqu'on leur fait des ponts

d*or. Cependant ils prétendent à la renommée des grandes capacités , parce que tout dort autour d'eux, et composent leur maintien sur cette comparaison tacite; ils croient surtout avoir du patriotisme, et soutiennent PEspagne dans les moindres discussions sur les intérêts politiques^ lorsqu'ils ruinent chaque jour les Espagnols en trompant, moins qu'ils ne croient peut-être, la confiance du roi. J'ai vu en Espagne les deux abus extrêmes de la procédure; le roi, législateur suprême , anéantir un jugement qui avait été confirmé parle conseil de Castille, cour de cassation du royaume d'Espagne, et des juges mettre cinq mois et toutes les grandes formalités d'avocat, de procureur, d'alguazil, à décider une affaire de soixante francs, la plus simple, qu'un juge de paix eût terminée en quatre jours , ou en un instant en France, et sans qu'il en coûtât rien aux parties, obligées de payer légalement le jugement espagnol.

On sait qu'en Espagne les malfaiteiu*s qui ont de l'argent s'échappent presque toujours des prisons , s'ils veulent en donner suffisamment , ou y sont retenus jusqu'à ce qu'ils l'aient dépensé. Ils ne sont ordinairement jugés que lorsqu'ils n'ont plus rien ; ce qur n'exclut pas une certaine précipitation à condamner dans quelques circonstances où les passions civiles et politiques sont mises en jeu. Comme il faut, d'ailleurs, que les personnes qui dénoncent un délit ou accusent se portent partie civile , et courent la chance de payer les frais du procès dont elles doivent faire les avances , on se garde autant que possible de demander justice ou de porter plainte. On laisse volontiers échapper les voleurs qu'on pourrait

prendre, ce qui ne contribue pas peu à en multiplier le nombre. Je sais positivement que cette loi existe aux deux extrémités de la monarchie , k Grenade et dans tout le royaume de Navarre : je suis fondé à , penser qu'il en est de même dans tout le reste ou au moins dans une très grande partie de FEspagne.

Notez, en outre, que beaucoup de villes et villages ont le droit de Juridiction, c'est-à-dire administrent la justice sur leur territoire. Comme les procès s'instruisent à leurs frais , concurremment avec les accusateurs^ s'il y en a, il est naturel qu'on cherche à en diminuer le nombre. La chaîne des galériens , qui partit de Pampelune au commencement de 1827, s'arrêta à Caparroso , qui en est à neuf lieues : les galériens tuèrent un d'entre eux dans la prison ; on fit une enquête pour constater le délit ; et , quoique ces malfaiteurs n'eussent fait que passer par cette ville, elle supporta les frais qui en résultèrent.

Pour les lieux en petit nombre qui n'ont pas de juridiction , les frais de justice se prennent sur la caisse où sont versées les amendes ordonnées par jugement, dont le produit appartiendrait , sans cela , à la cou* ronne. S'il se commet un délit dans ces lieux, on en informe les cours ou tribunaux voisins, [dan parte)] des magistrats se transportent pour constater les faits , et la cause s'instruit.

« Le droit naturel, dit Jovellanos(Pawy toros Mail drid 1 793 à 1 794), est réputé, en Espagne, inutile « ou même nuisible. Le droit du pays s'étudie dans a la législation d'un peuple qui n'existe plus depuis « long-temps

« Athènes croyait qu'un jurisconsulte ne pouvait

« se former sans le secours de toutes les sciences , « sdns une connaissance parfaite du cœur humain, et « sans Tobservation infatigable de la loi naturelle. «) L'Espagne voit les siens s'élever avec quelques mi- « sérables principes de logique , avec une étude su^ « perficielle duVinius ( del Vinio\ et avec quelques « années d'instruction dans les erreurs du barreau

« et dans les iniquités de la chicane

« J'ai vu, dit cet auteur, l'Espagne, vieille et groo- «t deuse , faire des lois pour toutes les conjonctures; « le corps d'un maudit droit engendré dans le temps « le plus corrompu de l'empire romain, pour servir « & la monarchie la plus despotique et la plus remplie « de confusion que les siècles aient connue. Le code a de Justinien , fait de morceaux et de caprices des « jurisconsultes, et la compilation de Gracian, pleine « dedécrétales fausses et de canons apocryphes, don- « nèrent le jour à nos partidas > et ouvrirent les « poites aux plus ridicules sophismes des légistes. « Notre récopilacïon, nos ordonnances revues y nos « modes d'instruire la procédure, tout a pris de là « son origme. La législation castillane reconnaît pour <i berceau le siècle le plus ignorant et le plus turbu- « lent : siècle dans lequel l'épée et la lance étaient la « loi suprême , et dans lequel l'homme qui n'avait « pas assez de vigueur pour en transpercer trois « ou quatre d'une seule estocade, passait pour un « infâme, un vilain et presque une bête : siècle c( dans lequel les évêques commandaient les armées, « et au lieu de brebis , dirigeaient des lotips et des « léopards : siècle dans lequel les sifflemens ou les « sons de ta tlûte du pasteur étaient convertis en

a hurlemens de ligres, et dans lequel rétinoelle d'une « excommunication enflammait le brasier dévorant « d'une guerre civile et sanguinaire : siècle dans le- « quel la mode du droit féodal faisait passer les vas- « saux de main en main comme une balle de paume, « et introduisait entre les hommes les mêmes diffé- « rences de race qu'entre les chevaux et les chiens : « siècle, enfin, qui ne connaissait d'autre droit « que la force, ni d'autre autorité que le pouvoir, a Dans ce malheureux berceau, notre législation « s'endormit ; elle fut vacillante dans les règnes les « plus calamiteux et les plus violens , jusqu'à ce que a le grand Philippe II , fondateur del'Escurial, l'ôta « du maillot, lui mit des lisières, dont elle ne se dé- « barrassera jamais. Notre législation doit au grand « Philippe la parure despotique dont elle est revè- « tue : elle lui doit les robustes boulevards de tant de « tribunaux, où elle change plus de formes que Pro- « tée , sans crainte que personne l'en empêche ; elle « lui doit tant de sources inépuisables qui , de jour « en jour , l'ont enrichie de plus déjuges que de lois, et « de plus de lois que d'actions humaines ; elle lui doit o l'avantage que les diverses branches du gouveme- « ment et la justice se dirigent par une seule main , « comme les mules d'un carrosse; elle lui doit la très <c forte phalange des avocats, qui, armés de leurs plu- « mes et couverts de leurs éternelles perruques, vain- « quent tout , mettent tout en déroute ; elle lui doit « que les délires d'un testateur fou et avare soient a respectés avec une religion superstitieuse , et que « les fondemens constitutionnels d'une société soient « méprisés sans scrupule de conscience; elle lui doit

« qu^une nouvelle loi soit forgée dans un instant (ou « dans un santi amen)^ et que l'observance d'une « loi ancienne coûte un procès d'un siècle ; elle lui « doit le tact extraordinaire des tribunaux , qui font « pendre vingt citoyens dans un jour, et discourent « pendant vingt ans pour ôter les mules d'un car- « rosse ; et elle lui doit que l'éloquence du barreau « soit montée a la hauteur où nous la voyons, quoi- « qu'on la verrait bien plus élevée encore , s'il eût « placé les tribunaux [losconse/os) sur le pic de Té- « nériffe. »

Ce passage, comme tout l'ouvrage dont il est extrait, prête infiniment aux recherches et aux réflexions. On y trouvera d'autant plus de vérité qu'on connaîtra mieux l'Espagne. L'auteur, Don Gaspard Melchior dé Jovellanos, fut enfermé dans une Chartreuse de l'île de Mayorque où il était en 1 806 , pour avoir plaidé (d'abord avec les plus grands ménagemens) la cause de la raison contre l'ignorance et rinjustice.

DE Lk CULTURE DE l'iNTELLIGENCE , OU DE hK PROPAGATION DBS LUMIERES EN ESPAGNE.

L'état d'assei^^issement dans lequel on tient la presse en Espagne , peut faire juger du zèle que les mêmes autorités doivent apporter à éclairer les es- ])rils ou a répandre l'instruction. L'intelligence dans les nations étant sans contredit ce qu'il y a de plus redoutable pour les gouvernemens qui veulent les conduire en aveugles , c'est à en prévenir le développement que ceux-ci , pour être conséquens , doivent tendre de tous leurs efforts. Dans tout ce que nous

avons examiné jusqu'à présent; , nous atoiis vu l'Espagne assez bien organisée pour-atteindre ce but : le plâh d'enseignement établi dans la monarchie est loin de s'y opposer ; et s'il a fallu quelque instruction pour traiter les affaires ordinaires de la vie, et guérir les maux auxquels nous sommes sujets , c'est bien à regret qu'on a permis de l'acquérir, car on sait qu'en apprenant à raisonner sur une chose , on apprend à raisonner sur d'autres. En faisant cette concession à la nécessité , les prudentes autorités ont eu du moins l'intention et l'espérance d'éviter autant que possible les inconvéniens attachés à l'avantage d'étudier , et de contenir dans leurs attributions respectives des esprits inquiets , toujours travaillés du désir de connaître les vérités défendues : raimur in vetitum*

On a donc commencé par jeter une défaveur sur le savoir , afin de refroidir l'enthousiasme de ceux qui auraient pu le rechercher comme moyen de prospérité ou d'existence. En Espagne on ne parvient presqu'à rien par les talens , mais on peut arriver à tout par les services qu'on rend , non pas au pays ou à la nation, mais au gouvernement qui a des intérêts bien distincts. Aussi, si l'on accorde protection à quelques habiletés dont on a besoin , cette protection ne s'adressera jamais qu'à des individus dans chaque genre , tandis que les corps auxquels ils appartiennent seront laissés ou poussés dans la boue.

Le désir de passer pour protecteur des connaissances humaines en même temps qu'on les déprime, a fait établir à Madrid quelques écoles à^enseigne^ ment mutuel y pour l'instruction primaire, qui est

assez répandue en Espagne : les gens du peuple y savent lire presque autant qu'ailleurs : et en ne leur donnant à lire que ce qui convient , on est sûr qu'il ne doit en résulter aucun inconvénient ; au contraire, ils pourront apprendre ainsi des prières et les éloges du clergé qui se trouvent partout. J'af dit ce qu'était dans ce pays l'éducation grammaticale et littéraire. Quoique bien imparfaite , elle est à peu près la seule. On avait prescrit dans ces derniers temps aux moines de l'ordre de St. -Dominique d'apprendre le grec; il ne s'est trouvé personne pour le leur enseigner. Il n'y a certainement pas hors des bibliothèques publiques douze Homéres dans tout Madrid , ni peutêtre dans toute l'Espagne, à l'usage des hommes faits, car j'ai déjà dit que les jésuites, qui l'enseignent pour la forme ainsi que l'hébreu , k San-lssidro , ont été rétablis par le roi actuel. Les Espagnols riches n'apprennent presquejamais les langues étrangères : quoiqu'ils soient à notre porte et qu'ils aient tous les joui's besoin de nous , ils savent bien moins le français que les Suédois ,^ les Polonais et les Russes. Mais si le français est la langue de TEurope, on ne doit être surpris que jusqu'à un certain point qu'elle leur soit étrangère , puisqu'ils sotit et veulent demeurer Africains en même temps que c&tholiqaes.

La géographie n'est connue que des Espagnole qui ont navigué. Au temps où nous vivons^ le reste delà nation néglige ce genre d'étude , au point de ne pouvoir acquérir aucune idée saine en politique , et le gouvernement n'ignore pas que c'est un moyen de l'en distraire. Ceux qui n'ont pas voyagé , savent que la France est de Tautre côté des Pyrénées; et comme

le vent du nord est d'autant plus froid en Espagne qu'il passe sur des montagnes ordinairement couver^ tes de neige, ils croient que la France, et à plus forte raison les Etats éloignés , sont des pays excessivement froids , tandis qu^on s'y passe du manteau qui leur est nécessaire. Les Pyrénées sont pour eux un rideau derrière lequel se voient comme sur une scène des choses toutes nouvelles , et qu'ils sont bien loin de se représenter comme agréables.

A Madrid , il n'y a pas d'établissement public où l'on enseigne la physique ; peut-être en donne-t-on quelques leçons au couvent des jésuites à San-Issidro, mais cet établissement n'est fréquenté que par des enfansquivonty faire leurs classes. Pendant la durée du gouvernement constitutionnel, il se faisait dans la rue des Remèdes i^calle de los Remedios)^ un cours public de physique expérimentale, dans un cabinet pourvu des instrumens nécessaires qu'on avait récemment fait venir de France. Le professeur était Suisse , et le conservateur, ou assistant. Espagnol. J'ai connu cet établissement parce qu'il me fallut y aller chercher quelques disques de cuivre et de zinc que je ne pus trouver ailleurs dans tout Madrid , pour faire une pile galvanique. A Tépoque où la constitution fut renversée par notre entrée en Espagne, les leçons cessèrent, le cabinet fut fermé. Avec de la persévérance je parvins à le découvrir au fond d'un sombre bâtiment qui appartient au couvent de la Merced. Le conservateur vintm'ouvrir, et à son aspect on pouvait juger de l'état de la physique en Espagne Un manteau qui tombait en lambeaux^ auquel on eût pu attacher tous les instru-

mensdela physique moderne, couvrait deshabits avec lesquels des cheveux hérissés et une figure noire de misère n'étaient que trop en harmonie. Tout était enseveli dans le silence, la poussière et la tristesse, dans cette enceinte odieuse au pouvoir. Pour achever ce tableau espagnol , j'ajouterai que lorsque le lendemain cet artiste vini m'apporter les disques en question, qu'on me prêta pour quelques jours , U refusa deux pièces d'argent que je voulus lui donner en preuve de ma reconnaissance. Je pouvais rencontrer quelque instruction sous ces haillons, mais j'étais bien loin de m'attendre h y trouver de la fierté.

Au mépris de la physique ou de la foudre, impuissante contre l'audace espagnole, il n'y a de paratonnerres sur aucun des grands édifices de la capitale. Je n'en ai vu que sur la maison Santa-Cruz, qui est en face du palais, et sur im magasin à poudre, qui est hors la porte d'Alcala, auprès du cirque de la course aux taureaux.

La géologie, coupable d'hérésie, en allant parfois contre les traditions de la Genèse , est exclue de la terre classique des saines doctrines.

La minéralogie y est enseignée pour tirer parti des richesses qu'on possédait dans les deux mondes, et dont on voit dans le cabinet de Madrid de si beaux échantillons (il y a le morceau d^or le plus considérable, sans doute, qu'il existe en Europe); mais avec ces précieux objets d'instruction , on n'a pas un ouvrage classique sur la minéralogie, on ne possède pas un seul livre qui puisse servir à l'étude de cette science : on n'a pas même encore traduit ceux de l'étranger.

Le médiocre cabiaet^ d'histoire naturelle, qui se trouve rue d'Alcala, dans le même édifice que Taca* demie des beaux-arts, qui, par parenthèse, est au loyer, est disposé selon la classification du célèbre Cuvier^ comme le dit une inscription placée au dessus d'une de ses portes. On y voit un squelette entier du Mammouth ou grand mastodonte.

La chimie n'est enseignée qu'à l'école de pharmacie , pour satisfaire aux prescriptions médicales. Les Espagnols ne savent jamais voir dam un chimiste qu'un apothicaire. C'est ^insi qu'ils envisagent le jeune professeur don Antonio Moreno, qui, après avoir étudié cette science à Paris , l'enseigne dans cet établissement avec une facilité d'élocution qui serait remarquable partout. Moyennant une rétribution de trois ou quatre mille francs par an, à laquelle le défaut de toute espèce d'entreprises commerciales jou industrielles réduit son existence, ils lui font faire deux ou trois cours par an , et l'excèdent ainsi de travail, comme pour le faire descendre au niveau des autres. Ce n'est pas parce que la chimie est méprisée des grands qu'on n'y fait aucun progrès en Espagne : la chimie exige une attention soutenue, et ne peut être apprise ou perfectionnée que par upe suite d'expériences délicates, et des travaux conduits avec une précision ei^traordinaire ; or, j'ai 4éjà dit suffisamment qup tout ce qui était soin, e^^actitude , précision et propreté en quoi que ce soit, élait contraire et répugnait au naturel des Espagnols* J^e désordre physique et moral est leur élément essentiel : c'est la et là seulepueut qu'ils se plaisent. La fuéthode , la régularité est pour eux c^elqua chose

de contre nature que leur raison ne peut leur faire aimer, car cette raison n'a jamais été satisfaite lorsqu'ils ont voulu s'en servir. Ils l'ont toujours vue contrariée, heurtée de front, brisée : ils n'ont jamais réussi dans ce qu'elle leur a dicté , et ont fini par ne rien croire de ce qu'elle leur dit. Ainsi , à Madrid , il y a des pharmaciens , mais on n'y prépare pas même les remèdes les plus importans, tels que l'ammoniaque , les éthers , l'émétique, le sulfate de quinine, etc. Ils tirent tout de l'étranger, et iU n'ont pas tort , puisque ceux qui ont voulu en préparer (du sulfate de quinine spécialement) ont perdu leur temps, leurs peines et leur argent. Celte ville de Paris est dans leur arrière-pensée un recours pour tout ce dont ils peuvent avoir besoin ; à les entendre , il semblerait que ce ne sont pas des hommes qui font à Paris tout ce qu'ils en font venir. A Pampelune, capitale du royaume de Navarre, on ne trouve ni une cornije pour faire la momdre distillation , ni le réactif le plus ordinaire pour procéder à la plusi simple analyse ; on ne peut se faire idée d'une telle pauvreté, d'une ignorance aussi crasse.

Les mathématiques conviendraient mieux aux intelligences du royaume catholique, puisqu'elles sont trouvées et qu'il n'y a qu'à les concevoir. On ne le^ souffre guère que chez les militaires qui se destinent à l'artillerie ou au génie, et, à vrai dire, on n'a pas besoin de les défendre aux autres. A quoi les mathématiques peuvent-elles conduire en

Espagne? peut-être à se faire persécuter Pour

l'étude de l'art de la guerre, c'est encore l'inteUigence française qui en fait les frais , ou en offre les

moyens. « Le marquis de Santa-Cruz, leur Follard, « a écrit très polixement sur tout ce qu'on devine par a l'expérience de la guerre; il n'a pas écrit ce qu'il «faudrait apprendre." (Le général Foy, tom, II, pag- 225< } Lorsque , passaiu avec fat mée, nous allâmes visiter le cliàleau-forl ou TAkazar deSégovie, ou venait d'être l'Ecole mililaire, nous trouvâmes la bibliothèque presque uniquement eumposée d'ouvrages français; il y avait jusqu'aux journaux scientiQques, sans lesquels on n'aurait rien appris de ce qui se passait dans le monde savatîl. Assurément les Français sont loin de mettre autant à contribution les ouvrages espagnols. ^70)

La botanique exige beaucoup moins de travaux que la eh i mie et les autres sciences naturelles, puisqu'il n'y a, pour ainsi dire, qu*a reconoailre les plantes qui existent, sans leur faire subir aucune préparation ; elle est donc beaucoup jîlus accessible aux Espagnols , et ils ont eu des hommes qui s'y sont distingués , comme Cavanillas , mort a Paris en 1 804, Ruîz et Pavon \ mais pour cela il a fallu que ces deux derniers passassent la merj car dans la vieille et aride Espagne, les botanistes ne trouvent guère à moissonner. Il est bien entendu que M. Pavon, célèbre jjar sa Fùrre du Pérou ^ devait être compris au nombre des hommes redoutables à la monarchie , et qu'il devait subir la peine méritée par ses talens. 11 ti aine à Madrid une existence malheureuse due au titre de libéral ^ dont on a cru devoir le qualifier pour avoir occasion de le persécuter. O barbares ! o infernales sectes !

La médecine fait pitié en Espagne , et il ne fallait

pas moins , pour qu'elle ne portât pas ombrage au clergé, avec lequel elle se trouve dans les familles et auprès du lit des mourans. La médecine étant considérée comme solidiste ou matérialiste par sa nature , il élait de Pintérét de la religion ou de ses ministres de la soumettre; c'est ce qu'ils ont fait. En Espagne, les médecins et les chirurgiens sont en général de pauvres diables , des hommes sans consistance, sans fortune, qui font des visiles pour une piécette (un franc)et au dessous. Aussi, lorsque quelqu'un reste trop peu dans une maison où il élait venu passer quelques momens , lui demande-t-on , en le voyant partir, ^ il veut une piécette , pour dire qu'il fait une visite de médecin. Les Espagnols ont introduit et conservé dans ce corps une hiérarchie qui n'a laissé parvenir au niveau des gens du monde qu'un très petit nombre d'individus , et a fait descendre les autres par gradation jusqu'au niveau des barbiers. Dans toute l'Espagne, on lit sur l'enseigne qui soutient le plat à barbe, les mots : Cirajano y comadrofij chirurgien et accoucheur.. Pour obtenir ce grade il faut commencer par faire le service d'infirmier [practicantes) dans les hôpitaux, suivre des cours , subir des examens et payer une licence [de trentedouros en Navarre). On appelle ces chirurgiens romancùtaSf parce qu'ils étudient dans la langue du pays , appelée romance , et qu'on n'exige pas qu'ils sachent le latin. Beaucoup de jeunes gens destinés à cette carrière , qui ne peuvent ou ne veulent se mettre dans des boutiques de barbiers, se placent comme domestiques dans des maisons, où ils se réservent une heure par jour pour aller suivre leurs cours.

J^ai été servi par deux de ces aspirans, qui sont généralement d'assez bons valets de chambre {Figaro). Autour du bureau de la poste aux lettres h Madrid^ il y a toujours uu fjrarul nombre d'atliches dans lesquelles! ih s'olTrent pour remplir ces iouctions^ce que publie également ie joarnal [el Dùirio), De cette classe sortent des hommes qui acquièrent quelquefois une certaine habitude des oj)crations et se rapprochent davantage de ce que doit être un chirurgien. Us demeurent surbordonnés aux docteurs en mcdecinei dont ils doivent exécuter les prescriptions sans pouvoir consulter avec eux.

Eniin , il existe en Espagne des docteurs dans ces deux branches (en médecine et en chirurgie) qui sont aptes a opérer dans l'occasion, comme a traiter les maladies internes , et à occuper les places importa n tes et les chaires de renseignement.

Il n'y a pas un homme en Espagne qui se soit fait une réputation comme analomiste. Loin d'avoir hâté les progrès de cette brancheirïq)ortanle de la science, on peut dire cju'il n'y en a pas un qui soit, sous ce rapport , à la hauteur des connaissances du jour. On ne voit à Madrid aucune belle préparation anatomique^ comme on en trouve dans tous les cabinets de TEurope. Leur collection du collège deSan-Garlos, qu'ils citent comme une réunion merveilleuse de pièces modelées en cire, est moins que médiocre; toutes sont du travail le plus commun et le plus grossier. Lorsqu'on est pauvre, il semble qu'il faudrait être modeste : dans leur dénuement, il n'y a rien de pij*e que d'entendre eiuoie les Espagnols se vanter et se croire les premiers de TEurope-

Dire qu'ils ne sont pas anatomistes {el personne ne le contestera, j'espère), c'est dire assez qu'ils ne sont par fBux-mêiiies ni physiologistes ni chirurgiens ; ils ne le deviennent qu'à l'^jde des ouvrages français et en cherchant à se rapprocher de ce qu'on y ei^pose. Dans un temps où la physiologie vient d'être agrandie par les travaux de tous les savans de l'Europe, et surtout par l'impulsion qu'avait communiquée notre immortel 3ichat, en quoi les médecins et les naturalistes espagnols ont-ils contribué h ses progrèsi? Si on s'était engagé dans des doctrines erronnées , il serait injuste de leur en faire des reproches, car ils sont bien loin d'avoir contribué aux innovations. En cela, comme en tant d'autres choses, ils sont restés paisibles spectateurs. Lorsque les bornes de la chirurgie ont été poitées si loin, depuis Dessault et depuis la révolution française, quel est le procédé opératoire qui ^ reçu le moindre perfectionnement en Espagne? Qu'ont ajouté les chirurgiens espagnols à ce qu'on savait i| y a quarante ans ? Ils ont si bien instrumenté, que du seul rapprochement de ces deux mots chirurgien et espagnol, résulte l'expression d'une espèce de ridicule beaucoup trop fondé.

Ils se vantent d'avoir illustré la médecine légale ,

puisqne le docteur O est Espagnol. Le docteur

O est né en Espagne, il est vrai , et voilà tout

ce qu'il a de ce pays. Mais il a été élevé en France , où il a acquis toutes les connaissances qu'il possède, où il est devenu tout ce qu'il est. S'il fût resté en Espagne, il serait Espagnol , arriéré et sans émulation , comme les autres. L'élévalipn de ce médecin servirait à prouver, si c'était nécessaire, la honte

d*un gouvernement sous lequel lien de ce quil y a de louable ne peut se développer, et que le talent doit fuir de bonne heure, s'il veut croître et obtenir les honneurs et les récompenses qui lui sont dus.

L'art des accouchemens a été importé comme le reste dans ce pays. Il n'est sur ce vaste sujet aucun traité remarquable d'origine espagnole, aucun travail qui en offre l'ensemble et mérite le nom de didactique. Lorsque des ouvrages de cette nature se sont multipliés à l'infini chez leurs voisins , les Espagnols ont cru faire un grand effort en les traduisant dans leur langue. C'est ainsi qu'ils se sont procurés les œuvres de Baudelocque, celles de MM. Gardien, Maygrier, Gapuron, etc. , etc. , qui sont dans leurs bibliothèques publiques , et que les élèves , dépourvus de livres , sont obligés d'aller y consulter tous les jours. Cette nécessité d'aller chercher au loin l'explication de ce qui se passe continuellement parmi eux , de faire venir des livres de Paris pour apprendre à secourir les dames de Madrid dans leurs couches , a dû unir, au bout d'un certain temps , par étouffer chez eux le génie, par éteindre la réflexion, comme l'introduction démesurée des produits étrangers tue l'industrie dans les pays où elle n'est pas protégée. Ils voient toujours des auteurs étrangers entre eux et les cas difficiles qui se présentent. Au lieu de juger les faits par eux-mêmes, ils sonttout occupés à se rappeler ce que d'autres en ont dit , ce qu'ils ont conseillé pour y remédier, faisant ainsi et uniquement des frais de mémoire, lorsque! serait si essentiel de se servir de son propice jugement.

Tout ce que nous venons d^examiner tombe sous les sens , et peut être louchd du bout du doigt ^ comme on le dit ordinairement : dans tout ce qui est évident et facile à démontrer, les Espagnols sont donc en défaut et pris au dépourvu. Leur amourpropre a dû se réfugier dans ce qu'ils croyaient moins susceptible de démonstration , et ils ont choisi la médecine proprement dite , ne s'attendant pas que la même activité ou la même évidence les y poursuivrait.-

Elevés , comme leurs théologiens , dans une assez mauvaise logique , les médecins ont cru pouvoir réussir à construire avec perfection le sommet ou la voûle de l'édifice , lorsqu'ils n'avaient pas su en poser les fondemens. Ils se sont trompés : la médecine ne pouvait faire de solides progrès qu'à l'aide de l'anatomie pathologique, ou que par l'examen scrupuleux des traces que les maladies laissent sur les cadavres après la mort ; or, cette branche essentielle des- connaissances médicales fixait depuis longtemps l'attention des.plus grands médecins de l'Europe, que MM. les Espagnols n'avaient pas encore pensé à s'en occuper : en sorte qu'on n'a pas vu éclore en Espagne un seul ouvrage d'anatomie pathologique, ni même de médecine pratique appuyée sur des ouvertures de cadavres. Quoique l'ouvrage du docteur Aréjula, sur la fièvre jaune, ne contienne pas un grand nombre d'autopsies cadavériques , les faits qui y sont consignés et les vérités importantes qu'il a contribué à faire connaître sur des épidémies pendant lesquelles le danger rendait le dévouement si noble, méritent une exception bien

honorable pour cet auteur, puisqu'il s'est montré par là supérieur à son pays.

Malgré que la capitale soit le centre des lumières, si lumières il y a , la colique de Madrid , produite évidemment par le climat de cette ville et de ses environs , n'avait été qu'imparfaitement décrite avant Luzuriaga. Mais si la description qu'il en a donnée est digne d'éloges , il n'en est pas de même de la théorie des causes qu'il a exposée. Luzuriaga avait beaucoup étudié la chimie : se laissant entraîner par Fourcroy , auquel il ne pouvait résister faute de connaissances solides en médecine pratique, il voulut trouver la cause de cette affection dans les oxides métalliques qu'on avalait , selon lui , avec les alimens et les boissons : en cela il commit une erreur grave qui devait en entraîner d'autres dans le traitement : en sorte que son travail nous a paru à refaire , lorsque nous avons eu occasion d'observer cette maladie.

La science a donc dû marcher sans le secours des Espagnols , comme tout ce qui se rattache à la perfectibilité de l'homme.

Plus pauvres encore comme savans que sous tous les autres rapports , les Espagnols ont pris chez leurs voisins , en se vantant, les idées toutes faites , qu'ils ont prétendu choisii*, ce qu'ils ont fait d'une main bien malheureuse; et encore ne parié-je ici que des plus actifs parmi leurs médecins, car, sans tenir compte des traces d'inflanmiation qu'on trouve dans les trois cavités et surtout dans l'appareil digestif après le plus grand nombre des maladies qui ont amené la mort , la plupart sont restés

fidèles au système de Brown , et n'ont cessé , comme je l'ai dit, de prodiguer des remèdes incendiaires , plus nuisibles qu'ailleurs sous leur ciel embrasé et dans leur atmosphère irritante.

Traduire est donc le mérile auquel aspirent les plus distingués, et ce n'est pas d'aujourd'hui : le premier médecin du roi actuel, qui était en même temps président de la junte supérieure et gouver-

native de médecine du royaume , le docteur P ,

âgé de quatre-vingts ans au moins lorsque nous étions à Madrid , n'était devenu le premier parmi ses confrères que parce qu'il avait traduit tout GuUen. Il le traduisit du français avec les notes de BosquOlon, qui lui parurent également mériter les honneurs de la version. Cet exemple aurait pu avoir des înconvéniens partout ailleurs en encourageant l'imitation servile ; mais en Espagne , traduire était une perfection, puisqu'on ne devait pouvoir s'élever jusqu'à réfléchir. On avait traduit en espagnol , il y a cinquante ans , l'Encyclopédie française , les œuvres de Linnée, celles de Buffon : les médecins dé ce pays viennent de traduire le grand Dictionnaire des sciences médicales, et ont cru se placer au moins à la hauteur de ceux qui l'ont écrit, en abrégeant quelques articles qu'ils n'ont pas même su refondre; mais le roi a pendant long-temps suspendu l'entreprise et différé les jouissances de la gloire , en déclarant séditieux ce livre scientifique , qu'il a fallu habiller à l'espagnole pour qu'il pût circuler dans le pays!

Leur Gazette de Madrid et les affiches mises au eoin des rues de la capitale n'annoncent donc , en

fait de livres de médecine , que des traductions d'ouvrages français : lorsque les médecins espagnols publient quelque chose de leur composition , ce ne sont ordinairement que des œuvres éphémères , des brochures de trente à quarante pages, fruits avortés d'un génie sans vigueur, et dont le fond se compose beaucoup moins d'observations intéressantes recueillies au lit des malades , que de commentaires et de considératiçns générales qu'on peut faire auprès de son brazero. L'Espagne n'est sous ce rapport qu'un département bien arriéré de la France.

Dans cette obscure situation , les médecins de Madrid se distinguent encore entre leurs concitoyens par leur fierté , surtout envers les médecins étrangers. On les prend tous les jours la main dans le sac, toujours à piller leurs voisins; et lorsqu'il s'agit de talent , ils le veulent tout pour eux. Dans la moindre consultation avec des médecins qui n'ont pas l'honneur d'être espagnols , on voit leur amourpropre s'agiter, jusqu'à perdre le maintien de la bienséance qui doit toujours régner entre confrères, (^est sans doute parce qu'accoutumés à souffrir de la part de leurs compatriotes de la classe nobiliaire , et se sentant peu fournis en vérités , ils craignent qu'une comparaison ne soit toujours à leur désavantage : il est difficile qu'une consultation , avec ces Messieurs, ne devienne de suite une affaire d'amour-propre : c'est fatigant autant que pitoyable.

A l'exemple de ce qu'on avait fait en France après la restauration. Sa Majesté Catholique avait cru devoir foudroyer la faculté, soupçonnée d'être imbue

ffe mauvaises doctrines. En 1 824 , ce corps , ou le collège de San-Carlos , fut dissous , les professeurs furent destitués en masse /?<?tfr leur conduite morale et politique y lorsqu'on ne savait rien articuler contre chacun deux en particulier, et lorsqu'on ne pouvait se passer du professeur Gastello , qu'on retenait dans les résidences royales comme accoucheur. En 1826 , le collège de San-Carlos fut rétabli, et composé des mêmes professeurs qu'on avait sans doute trouvés purs et sans reproches sous les rapports moral et politique. Mais l'Académie de médecine qui avait été frappée d'anathème à la même époque , ne put se relever, et reste dispersée , comme coupable d'avou* provoqué la réflexion sur les

maladies qui existent en Espagne : il semblerait cependant , en voyant de quelle manière la fièvre jaune moissonne dans les porls de ce royaume , qu'il n'y a pas eu entière exécution ou consommation du délit. Pourrai-je trouver ici des expressions assez fortes pour peindre le mépris que doivent inspirer des autorités qui, avec des renseignemens positifs fournis par le corps des médecins (qui envisagent généralement la fièvre jaune d'une manière rationnelle en la considérant comme contagieuse), et avec des lois sanitaires bien conçues, ne savent pas préserver leurs concitoyens de cet épouvantable fléau , et ne le sauront pas mieux à l'avenir, quoique les Français viennent de leur en donner l'exemple à Cadix pendant quatre ou cinq ans ! Le motif de réfléchir serait pourtant suffisant. Lorsqu'il y va de la vie de tant de monde ^ il vaudrait la peine , ce semble, de faire trêve à cette funeste paresse , à ce cou-»

pable abandon k la volonté du sort, si cominode pour la nullité; mais le doux rien faire ^ et l'esprit de rapine , empêcheront long-temps encore de sévir contre les contrebandiers , et de tenir la main à Texécution des lois sanitaires ; tant il est vrai que le despotisme doit traîner à sa suite toute espèce de maux , et surtout ceux qui menacent le plus directement l'existence des peuples !

Ce qui contribue principalement à tenir les antorités espagnoles dans cet état d'inaction , c'e3t , je ne saurais trop le répéter, le défaut de conGance dans l'intelligence : elles ne croyent pas qu'avec de l'intelligence on puisse faire quoi que ce soit de bon et d'utile ; leur conduite indolente pour tout ce qui se rapporte à ces épouvantables épidémies le prouve de reste. L'instinct de la conservation ne peut les obliger à agir, à faire ce qu'elles ont décidé ellesmêmes , ce qu'elles ont déclaré nécessaire. Leur paresse , sinon leur rapacité , recule devant les conséquences qui résultent d'une telle déclaration. Pour être d'accord avec soi-même, il faudi*ait exécuter, agir, car les pensées ne peuvent seules empêcher les bâtimens infectés d'entrer dans les ports , ni tenir isolées les personnes malades , dont l'approche est dangereuse; mais c'estlàque leur force vientéchouer. Alors on revient sur les principes, des doutes s'élèvent dans l'esprit : on se demande s'il est bien vrai que ce qu'on a résolu soit exact et fondé. La fumée de tabac produit des nuages dans la pensée comme devant les yeux; le temps se passe, le mal augmente , devient irrémédiable : alors tout est inutile , et on finit par croire qu'on a eu raison , qu'on a Uen

Fait de tenir la conduite qu^on a tenue , qu'il n^ avait aucune mesure à prendre.

D'ailleurs, tout est organbe pour donner aux maladies contagieuses le temps de se développer et d'acquérir une force de résistance difficile à vaincre. Lorsqu'elles se déclarent dans un port d'Espagne, il faut un ca'tain temps pour que les tardives autorités soient convaincues de la réalité de leur existence. Lorsqu'elle ne savent pas le prendre , elles n'ont pas le droit àç, déclarer qu'il existe une maladie contagieuse, et que l'interruption des communications avec les personnes, ies maisons, les établissemens , les quartiers suspects, devient indbpensable. Il faut qu'elles réunissent les médecins chargés par le gouvernement et par la ville de veiller a la salubrité publique , pour que ceux-ci donnent une déclaration à ce sujet. Cette déclaration est envoyée à la junte supérieure des épidémies du royaume , qui réside à Ma^ drid , auprès de l'autorité absolue, parce que, dans le pays où règne un pouvoir despotique , il ne doit y avoir de capacités qu'auprès de lui. Il faut du temps pour réunir les membres qui composent ce corps, il en faut pour les faire délibérer, et surtout pour les faire conclure. Leur décision , transmise par qui de droit , arrive toujours trop tard* Elle dit bien que ce qui est ne peut être nié , qu'une maladie qui enlève tant de monde en si peu de temps est une maladie dangereuse, et qu'il faut tâcher d'en borner les ravages, puisqu'elle semble susceptible d'être arrêtée par l'emploi rigoureux des mesures sani* taires en nsage contre les maladies pestilentielles; mais il arrive ce qui arriverait si on envoyait à Ma-

drid demander la permission d'éteindre le feu qui vient de prendre à une maison : lorsque la permission viendrait, la maison serait détruite, la rue et le quartier plus ou moins endommagés. Mais l'autorité souveraine est satisfaite, puisqu'on n'a pas osé se sauver sans son assentiment ; elle a fait sentir son pouvoir dans cette occasion ; elle croit y avoir gagné : il lui suffit.

Cette négligence dans des cas importans se voit toute l'année, toute la vie dans les hôpitaux , et en accuse bien gravement l'administration. L'hôpital général de Madrid mérite d'être cité comme modèle d'hôpital espagnol , à cause du désordre et de la saleté qui y régnent. La partie affectée aux militaires fait horreur. Elle était séparée par une simple porle de celle qu'occupaient nos soldats malades , et que dirigeait une administration française. MM. les Espagnols pouvaient y voir l'ordre, la propreté, la bonne tenue , la distribution d'alimens sains , l'observation des prescriptions médicales, les heureux résultats de la méthode antiphlogistique chez de jeunes sujets, surtout dans la saison des chaleurs. Ce voisinage ne leur a servi de rien ; s'ils ont fait quelquefois la moindre comparaison , ce n'a été que pour s'applaudir. Ils ont continué à suivre la pente de leurs habitudes relâchées , à se laisser encombrer d'ordures, à agir contre la raison , et a voir leur salle des morts sans cesse garnie. Des médecins vont tous les jours prescrire aux malades le régime et les me dicamens qui leur conviennent , et , dès qu'ils sont sortis, le public entre, et apporte ce qu'il veut, pain, vin, viande, légumes, fiuits; chacun va ali-

menler son parent ou son ami comme il lui plaît. N'est-ce pas un des plus funestes contre-sens qu'on puisse commettre et tolérer?

L'université de médecine n'est pas plus à Madrid que celle de droit. Dans la capitale cependant il y a des hôpitaux et des tribunaux où les jeunes médecins et les jeunes avocats pourraient trouver à s'instruire : qu'importe ! on a placé les deux universités dans la petite ville d'Alcala de Hénarez , où il n'y a ni l'un ni l'autre. C'est là qu'il faut aller étudier et prendi^e les grades de docteur. Cette noble coutume de placer renseignement loin des grandes villes , dans des lieux où l'on manque des principaux moyens d'instruction, tient au plan que j'ai fait connaître , d'empêcher les hommes de se développer : le gouvernement espagnol n'en veut pas même de médiocres. L'aspect des grandes villes ouvre l'intelligence , agrandit les idées , aide à juger les puissances de la terre qui perdent tant quelquefois à être vues de près , et les actes des gouvernemens par la communication réciproque des opinions: c'en était assez pour en exiler les hommes qui doivent cultiver et exercer leur intelligence. On a jugé à propos de les reléguer loin de ces tableaux , dangereux lorsqu'ils sont contemplés par des yeux que le fanatisme et le pouvoir réunis n'ont pas autant fascinés queceux du reste de la nation. Le corps des étudians est donc à Âlcala de Hénarez, d'où il en vient quelquefois à Madrid, avec des manteaux noirs qui tombent en lambeaux, nu-pieds, couverts de haillons et de tout ce que la misère a de dégoûtant. Dans les universités, une grande partie de ces malheureux vont manger la soupe à la porte des couvens , esta-

diantes d la sopa^ et demander raumône lorsqu'ils ne peuvent se placer comme domestiques. Lorsqu'on dit qu'ils demandent Taumône ^ il ne faut pas imaginer qu'ils le fassent secrètemenl ; ils le font dans les résidences comme dans les villes par où ils passent, aussi ouvertement que possible; ils commençait dans une rue par une porte , et les suivent toutes, s'^arrétant devant celle du savetier, comme devant le mag;asin du marchand, pour demander una limosna para un pobre estudiante. Mais cette démarche de l'indigence sans ressource, ils la font avec une fierté des plus cyniques : leur amour-propre a pris son parti, et a voulu se faire honneur de ce qui humilie les hommes dans tous les autres pays; ils ont abjuré toute pudeur j et fait ainsi de leur misère un commencement de démoralisation : car la propreté des vétemens fut toujours l'indice d'un respect pour scH-même qu^on apprécie lors même qu'on ne sait le dé6nir, et c'est avec bien de la pénétration qu'on a dit que si l'honneur plait tant aux hommes libres, c'est parcQ qu'il est une parure de plus.

Mais ce n'était pas assez de leur insouciance sur ce qui les touche de si près : les étodians ont accrédité leur presque nudité, et sont parvenus à la faire triompher à leur manière. Il n'y a pas d'école de droit dans le royaume de Navarre ; une des plus voisines est à Onate, village pauvre, de trois cents maisons, situé auprès de Mondragon, qui est sur la route de Bayonne à Vittoria. C'est là que vont étudier beaucoup déjeunes gens de Pampelune qui se destinent au barreau. Plusieurs m'ont assuré qu'à Ofiaie, pour YÎvre en paix parmi ses condisciples, il fallak avoir

ADMINISTBATIVÊS. 279

le mantedU tout déchiré dont ils ont accrédité la mode. Les pauvres en sont devenus ûers ; un manteau ordinaire ne serait pas souffert parmi eux. I>es étudians voyageurs ou voisins de Pampelune y vinrent à la foire, qui a lieu pour la Saint-Firmin (au commencement de juillet), commeles aveuglesetles estropiés, pour demander Taumône. Sites plus pauvres sont lés meilleurs (71), comme le croyent beaucoup d'Espagnols, ceux-lh devaient au moins être des bons. Lors^ que les autorités firent leur digne entrée dans le cirque de la course aux taureaux, précédées de tous les mendians qui savent faire du bruit avec un fifre, une guitare, un tambour, etc. , les cyniques étudiant étaient avec une guitai^e dans ce groupe de discordante et pénible mémoire, -à étaler effrontément leur misère devant et illustre publiée , accouru de toutes parts pour voir assassiner, et quelquefois à la manière des cannibales , des animaux utiles qu'on élève pour leur plaisir. Jamais ce spectacle ne m'avait fait autant d'horreur qu'à Pampelune : lorsque les magistrats eurent fait celte ridicule parade, on vit défiler à son tour à leur suite le bourreau , portant sur son cou Tinstrument avec lequel on assujétit les incarcà*és rebelles , pour signifier au peuple religieux et monarchique, que, s'il y d(Hmait lieu, on saurait bien le mettre à la raison. En agirait^on autrement à l'égard d'une assemblée de forçats dans le bagne de Toulon? Revenons aux étudians. C'est ainsi que le gouvernement espagnol flétrit , dès le commencement de leur caixière, des hommes destinés à être l'élite des nations civilisées : des chirui^iens il fait des bari)iers; des étudians qui doivent être un jour avocats ou

préires, il fait des domesli({ues et des niendians ! Sa luain de plomb meurtrit de préférence tout ce qui veut s'élever ; comme ces harpies dont parle le poêle, il souille, il corrompt lout ce qu'il touche. Il aurait gâté jusqu'à la religion, si la religion ne se fût gâtée et avilie elle-même dans la personne de ses ministres. O démoralisation profonde d'un peuple conduit par le mensonge et la menace ! Quelle délicatesse, quelle dignité pourront apporter dans l'exercice de leurs fondions ceux qui y préludent de celle manière !

Les académies de Madrid, dues à Philippe V, sont fort loin aujourd'hui de suffire h la culture des diverses branches des connaissances humaines. Il y en a une de la langue espagnole^ établie sur le modèle de l'Académie française, une d'histoire et une des beaux-aiis, pour la peinlure et l'architecture. Les académies des sciences physiques et mathématiques, et des sciences physiques et naturelles qui sont devenues si importantes depuis cinquante ans, n'existent pas dans ce royaume, ennemi des sciences et des arts. Si la peinture a été autrefois cultivée avec succès en Espagne, on pourrait peut-être dire que ce n'est que parce que, loin de contrarier le parti dominant, elle le favorise en concourant à l'ornement des temples et des palais, sans concourir en proportion à l'orneraeni des esprits. Mais aujourd'hui, on y est si pauvre en sujets dans cet art muet, que le gouvernement a été obligé de faire venir de France, pendant notre séjour a Madrid, quelques jeunes artistes pour copier des paysages et faire quelques lithographies (je les ai connus à Madrid). A l'exposition des tableaux qui a lieu tous les ans au mois de septembre,

époque de la fon*e, je n'ai vu que trois ou quatre mau- Taises croûtes, dignes de servir d'enseigne. O génie de Murillo et de Vélasquez, qu'êtes-vous devenus ? — Il y aurait de l'injustice k ne pas convenir que les Espagnols réussissent assez dans le peu de gravures qu'ils font, et qui sont presque toutes consacrées à multiplier des tableaux religieux. Quant à la sculpture, elle s'jRst à peu près éteinte dans la personne de don José Alvarez, premier sculpteur de la chambre du roi, mort à Madrid le 20 novembre 1 827 dans un état de nullité, sinon de misère, bien accablant pour un artiste qui avait consacré sa vie à acquérir de la gloire.

DÉFAVEUR DANS LA<^'BLLE SONT LE COMMERCB ET l'iNDISTHIE EN ESPAGNE.

Les Espagnols sont si peu industrieux, qu'avec un sol aussi fertile, il leur manque tous les ans un million de fanègues de blé pour leur consommation (7'^)» si l'on en croit ce que dit le comte de Cabarrus dans ses lettres a Jovellanos (page 124). Bourgoing estime ce déficit annuel à deux millions de fanègues. Avant la révolution de France, ils tiraient chaque année de ce pays vingt mille mules, dont le secours est pour eux de première nécessité, puisqu'ils n'ont ni navigation intérieure, ni roulage, et que leur emportement rend indispensables les animaux les plus capables de résister à la fois aux fatigues et aux mauvais traitemens. Il n'est pas probable que cette introduction ait diminué depuis cette époque. Il n'y a, autour de Madrid , ni un moulin à eau, ni un moulin à vent , quoique l'air y soit presque toujours agité.

On ne dira pas que les moulins y étaient inutiles, car au bout du Prado, près la porte d'Atocha, la yille possède des moulins tournés par des chevaux {taAo^ nas)j qui sont sans cesse occupés. La farine qui en provient est ordinairement de mauvaise qualité, et mêlée d^une grande quantité de sable, puisqu'il faut piquer les meules plusieurs fors par jour, à cause de leur défaut de dureté. Le déchet est considérable, le procédé lent et coûteux, un cheval ne pouvant travailler qu'une partie de la journée, et un homme ne pouvant veiller qu'à une meule. Malgré toutes ces raisons , et lorsque les moulins les plus proches sont à dix lieues, on n'a pas construit un seul moulin à vent autour de Madrid. J'en ai quelquefois témoigné mon étonnement a des capitalistes; ils me répondaient qu'ils se garderaient bien de tenter une innovation de cette nature.

J'ai déjà dit qu'en Espagne on ne savait ni faire l'huile, ni soigner le vin, et que tout ce qui servait à habiller les personnes au dessus de la classe du peuple venait de France et d'Angleterre , aussi bien que les meubles. A la fin de 1824, un colonel de milices de Laredo fut envoyé à Paris pour y acheter tout ce qui était nécessaire à rhabillement de son régiment; tout y fut confectionné et introduit en Espagne avec autorisation du gouvernement, et à ses frais; car le temps de pareilles largesses de la part du gouvernement français était déjà passé. Quel pays que celui dont les troupes doivent être habillées h deux cents lieues des frontières ! H n'y a pas un horloger à Madrid qui sache, non seulement faire^ mais même raccommoder une montre ou une pen-

dule. L'école que Charles III avait fondée pour cette branche d^industrie n'a pu produire aucun sujet distingué, et aujourd'hui qui se douterait qu'il y ait jamais eu un établissement de cette nature dans cette capitale? Je demandai un jour , dans une boutique de parfumerie, où je venais d'acheter autre chose, un paquet de cure-dents; on me dit qu'on n'en avait pas ; mais qu'on en attendait incessamment un envoi qui était k la douane de Yittoria : on faisait venir les cure-dents de Paris ! L'eau de fleur d'orange vient également de France; les] Espagnols ne savent pas la distiller. La ville de Madrid est éclairée par des réverbères qu'on croirait construits pour donner le moins de lumière possible; les vitres en sont essuyées tous les jours, et le soir, lorsqu'on veut les allumer, on y introduit une torche grosse comme le bras, qui les remplit d'une épaisse fumée, et com*mence par les obscurcir tous l'un après l'autre. Le gaz hydrogène pourra prodiguer ses gerbes luini* neuses à toutes les capitales de l'Europe, que celle des Espagnes saura repousser noblement cette invention de la révolution , si contraire a l'esprit religieux qui la domine et fait sa gloire. Les numéros des maisons, dans les rues, semblent plutôt faits pour induire en erreur que pour aider celui qui cherche ; il y a quelquefois trois ou quatre numéros 1 , numéros 2, numéros 3. Dans un pays où il y a tant et de si belles laines , on ne sait pas faire le drap nécessaire a sa consommation. La fabrique de Guada-> laxara, fondée en 1718, le fut par deux étrangers, le cardinal Alberoni et Riperda : après plusieurs interruptions de ses travaux, qui n'aboutissaient qu'à

faire des draps médiocres et très chers , elle fut cédée en privilège en 1 823 a des Français (au prince de Croï, entre autres), qui ont inutilement entrepris de la relever : après de grandes pertes, ils ont dû y renoncer dès la On de 1826.

L'existence de nombreuses lignes de douanes dans rinlérieur suffirait pour arrêter dans son essor l'industrie ia plus active ; que ne doit-il pas en résulter, chez un peuple aussi mal organisé , pour tii^er parti de ses moyens de prospérité ! « Le fisc prélève des a droits aux frontières des royaumes de Navarre, d'A- « ragon, de Castille, de Valence, de Grenade, au cours a de rÈbre, autour des seigneuries de Catalogne et de « Biscaye, vers les frontières de Portugal; d'où la « cherté des denrées ou marchandises , et les avanie tages de la contrebande. On estimea vingt mille hom- « mes l'armée des contrebandiers en Espagne.. » (Mortonval, le comte de Villamayor.) Elle est, comme on le conçoit facilement, la pépinière des voleurs qui infestent les grandes routes, et qui ne laissent pas de contribuer à tenir les diverses provinces de la monarchie isolées les unes des autres, dans l'inaction et la misère (73). Une voiture étrangère qui arrive à la douane de la vieille Castille à Vitloria, doit être cautionnée pour le dixième de sa valeur. Si elle ne ressort pendant le temps déterminé, ce cautionnement est perdu, et, malgré cet encouragement, on ne sait pas faire les voitures en Espagne. Combien ne faut-il pas que ce peuple soit enseveli dans le sommeil et la paresse! Un violon qui arrive à la même frontière, doit payer 22 piécettes et demie (c'est-à-dire à peu près 24 francs) d'entrée , quelle

que soit sa valeur : néanmoins on ne sait pas fabriquer ces instrumens en Espagne, o(x on n'entend que le son de la monotone guitare , mêlé au chant le moins propre à exalter Ta me.

Le malaise que la nation éprouve dans cette situation déplorable, dont il serait Irop long d'indiquer toutes les particularités, a quelquefois provoqué chez les propriétaires des pensées généreuses; mais elles n'ont pu être salutaires : nulle part pe^t-être il n'existe autant de sociétés patrioUqaes pour l'encouragement de l'agriculture, de l'industrie et du commerce, qu'en Espagne ( on en comptait 44 à la fin de 1788,, et 63 en 1804 ). C'est que nulle part des encouragemens de cette nature ne sont aussi nécessaires. Mais que peuvent des sociétés , des académies , des argumentations contre des causes aussi puissantes et aussi permanentes que celles que j'ai eu occasion de signaler? Rien absolument. Aussi, la plupart de ces sociétés n'cxislent-elles plus aujourd'hui que de nom, el il faut convenu* que dans l'état d'oppression où sont les Espagnols , il est sage de leur part de s'abstenir de tous ces colloques qui ne peuvent aboutir qu'à leur faire sentir davantage leur malheur et l'impossibilité d^y remédier tant que le gouvernement sera ce qu^il est.

Après avoir organisé l'Espagne comme Teût fait le génie du mal , n'y a-t-il pas de Tironie de sa part à venir parler d'y fomenter la richesse ? Qui le croirait ! il existe à Madrid xm^janta defomento de la riqueza del reyno ( conseil ou junte pour Paccroissement de la richesse du royaume ) ! N'est-ce pas se jouer impudemment de ceux dont on a assuré le mal-

heur, et leur dire qu'on les croit assez sots pour n^avoir aucune idée sur ce qui doit les intéresser le plus ? Lorsqu^on tient un pareil langage k la nation espagnole, elle me produit Teffet d'un homme à qui on commencerait par couper les deux jambes et qu'on voudrait ensuite enseigner k danser (74)* Qui n'a également apprécié ces décrets et ordonnances publiés au commencement de 1827, pour qu'il y eut une exposition des produits de l'industrie , k dater du jour de St,-Ferdinand , dans le but de mettre en évidence les hommes distingués dans les arts y que los ha habido siempre en EspaRa^c^^W y a toujours en Espagne), disait avec jactance Tordre suprême. N'était-ce pas évidemment Teffet de la peur produite par la présence d^une constitution et des troupes anglaises en Portugal , et un résultat du besoin tardif de se populariser, en faisant voir que tout ce que promettait un gouvernement constitutionnel el perturbateur , on l'obtenait sans mélange d'aucun danger du pouvoir absolu, seul légitime? Que devient un pareil étalage de sentimens patriotiques, lorsqu'on le rapproche de l'ordonnance concernant le paiement de la dtme, du décret sur la levée des troupes et de ses suites, publiés en même temps , et de tant d'autres mesures ruineuses qu'on met chaque jour en vigueur ? N'est-ce pas insulter k la fois k la misère publique et au caractère de la nation? L'exposition dont il s'agit eut lieu k dater du l«r juillet 1827. Le journal de Madrid {la Gazettd) du 24 de ce mois, qui en rendit compte , parlait tout d'abord du noble orgueil national ^<^ la vue de tant de chefs-d'œuvre de Tart avait réveillé dans les cœurs espagnols , et de la nouvelle gloire du monarque

AtMlNISTRATIVES. 287.

éclairé^ k la protection duquel « Tindustrie doit aujourd'hui son existence , et devra demain ses progrès , » disait le rédacteur officieux non moins qa' officiel . Peu de jours après, les journaux français répétèrent le fragment d'une lettre d'un Anglais conçue en ces termes :

« Tout est affaire de parti dans ce pays (Espagne, a Madrid ) , et les partisans du système actuel s'ef- « forcent de faire croire que les manufactures de « toute espèce de produits sont maintenant parvenues « en Espagne à un haut degré de perfection. M'étant « trouvé avec plusieurs personnes de cette opinion, « je croyais donc que l'exposition des produits de « l'industrie espagnole m'offrirait quelques preuves « de ces progrès et de cette prospérité ; mais , en a conscience , et parlant sans la moindre prévention, « je puis dire que les articles exposés , qui peut-être « eussent fixé l'attention du public vers le milieu du et seizième siècle, sont les plus misérables du monde : « il n'y a véritablement pas de farce comparable à « cette ex position {no greather farce can be imagined « titan M;>^x/><?^ifti?A/); et cependant, le croirait-on ! « on s'extasie ici sur ces chefs-d'œuvre; on parle « dans les termes les plus pompeux de ce qu'on apa pelle la supériorité de la nation espagnole sur toutes « les autres ; enfin , l'on prend en pitié l'industrie « parisienne. » ( Journal da Commerce et des Dé'bats. )

Combien les louanges des journaux espagnols, dégoûtantes si elles venaient de l'ignorance , paraissent méprisables lorsqu'on sait qu^elles viennent du désir de tromper la nation, et de la tenir dans l'état

d'avilissement OÙ elle est! On avait l'air de. vouloir favoriser l'industrie, mais en dessous main on aura bien su détruire le peu d'émulation que ce spectacle aura pu produire chez un peuple auquel on ne laisse que de la jactance. Est-il possible qu'on s'obstine en Europe, au dix-neuvième siècle, dans un aussi vil charlatanisme !

Cependant il se fait à Madrid un cours d'économie politique^ dans un établissement public. Quant à cette chaire, ce n'est pas par ostentation que le gouvernement l'a établie; aucune affiche, aucune publication n'annonce des leçons sur un sujet aussi important; il faut apprendre des initiés qu'on professe cette matière , et ces initiés sont a peu près tous des auditeurs obligés, en leur qualité d'aspirans au titre d'avocat, de candidats aux places de secrétaires dans les bureaux des ministères de Madrid , ou dans les ambassades; les autres jeunes habitans de la capitale ne pouvant apprécier Tutilité de ce genre d'instruction. Mais comme tout ce que fait le gouvernement espagnol doit rappeler la barbarie, ou qu'il existe de grandes difficultés pour opérer le bien, on a placé la chaire d'économie politique dans la rue du Turc {calle del Tarco)^ a l'établissement des Sourds- Muets, où s'est faite aussi la mémorable exposition des produits de l'industrie espagnole. Un cours à^ économie politique à Madrid est de la fable ou de la mythologie : les jeunes adeptes ne peuvent y comprendre que par abstraction , ou qu'en s'isolanl de tout ce qu'ils ont vu , lorsqu'ils n'ont pas quitté l'Espagne. Le meilleur et le plus court moyen de les instruire dans cette science toute nouvelle, même

dans les Etats les plus policés, serait de les faire sortir d'un royaume où on ne peut en rencontrer les élémens , et où Ton voit au contraire tout ce qui peut être oppose à la prospérité publique qu'elle a pour but.

Je ne veux plus citer qu'un exemple pour faire juger de la protection que le gouvernement accorde aux lettres, aux arts, à l'industrie, à la civilisation, qu'un genre de talent représente jusqu'à un certain point : la première actrice comique, ou la demoiselle Mars de Madrid, que l'application a mise au dessus de ses modèles du pays , empruntait un douro (cent sous) à la servante d'un de mes amis pour acheter du pain. Je ne crains pas de le dire, parce que cet état de malheur et de misère était aussi honorable pour cette jeune et brave personne que honteux pour le gouvernement. Au théâtre désigné sous le nom pompeux de Théâtre du Prince {Teatro del Principes^ ^ elle ne recevait que trente réaux par jour (à peu près huit francs), ce qui devait fournir à son entretien et à l'achat de tous les costumes nécessaires ; et remarquez que pendant le carême, temps où la religion prescrit de fermer les théâtres, les acteurs n'ont aucun traitement, et qu'ils n'en obtinrent pas davantage à l'époque du jubilé de 1826, qui fit suspendre ce genre de plaisir depuis Pâques jusqu'au mois de juin.

J'ajouterai, pour ne pas revenir sur ce sujet , que, malgré que les Espagnols soient peu 4ifficiles sur le mérite des compositions dramatiques (dont la représentation est toujours imparfaite chez eux à cause de la paresse des acteurs, qui, ne sachant jamais leur

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rôle , obligent le souffleur à le lire tout haut, etc.) , on ne voit presque plus , parmi eux , de productions de celte nature, et que, s'ils sont traducteurs par misère ou par nécessité , c'est surtout des œurres de théâtre , qu'ils ont laissées dans l'enfance par leur incurie et à cause de leur mauvais goût. Nos mélodrames et quelques comédies sont ce qu'ils nous empruntent le plus volontiers ; car il y aurait trop de peine à traduire en vers une tragédie , qui exige un langage élevé sans bouffissure « Cependant on voit encore affichée parfois la Andromaca de moussiea Raçme, que le public peut croire encore vivant.

Je ne pousserai pas plus loin cet examen des insti^» tutions sociales d'une nation maltraitée dans tout ce qui est essentiel pour elle. Ce que j'en ai dit pourra paraître exagéré , mais je suis sûr que les personnes qui ont vu l'Espagne trouveront , au contraire , que je suis resté bien au dessous de la vérité. Si je m'arrête ici, c'est de lassitude et de dégoût, mais non, malheureusement, faute de trouver matière à censu* rer avec fondement. Cet aperçu pourra, du moins , servir de renseignement et de point de départ au lec^ teur, dont l'imagination, en suivant la ligne du mal, ne saurait aller au delà de ce qui existe dans ce royaume, sur la frcmtière duquel on pourrait écrire, comme sur la porte de l'Enfer du Dante : Fous qui entrez y laissez V espérance.

CAR AeTÈRE ET MOEURS DES ESPAGNOLS. 291

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