‹ Souvenirs du MidiChapitre 27 sur 34 · CARACTERE ET MŒURS DES ESPAGNOLS · texte numérisé non relu

CARACTERE ET MŒURS DES ESPAGNOLS

On s'accorde avec raison à dire que les Espagnols sont paresseux , ignorans , sales , et surtout fiers jusque dans la misère ; dévots et voleurs dans la classe du peuple; irritables et cruels autant que faibles ; irréfléchis quoique graves; sans soucis pour Tavenir; peu chauds mais sûrs en amitié ; discrets et réservés dans les rapports intimes ; délicats envers leurs compatriotes plus qu'avec les étrangers , ce qui les distingue de beaucoup d'autres peuples ; fidèles à leur parole lorsqu'ils ne remplissent pas de fonctions publiques; patriotes , attachés a leur souverain comme à leurs idées ou opinions superstitieuses ; dédaigneux de ce qu'on raconte d'extraordinaire des autres nations , mais crédules de tout ce qu'on peut dire en faveur des Espagnols; pleins d'espoir en eux-mêmes et dans leur pays ; n'en voyant pas le mal réel qu'ils ont sous les yeux, mais en saisissant avec avidité les nuan* ces de gloire les plus légères et les plus fugitives ; travaillés du désir deJa supériorité et de la grandeur, peut-être parce qu'ils s'en sentent plus éloignés; moins jaloux dans la société que rudes maris dans la classe du peuple ; pères peu tendres , parens isolés , voisins indiPférens; peu curieux, et, sous ce rap-

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port , bien différens des Français et des anciens Gaulois, d'où Ton voit bien par là qu'ils ne descendent pas directement comme nous ; inhabiles aux sciences d'observation , au commerce , à l'industrie , aux travaux mécaniques délicats; plus aptes aux mathématiques, aux beaux-arts, et surtout à la peinture, dans laquelle ils ont excellé ; amis de la poésie, mais relâchés et sans sévérité dans leurs compositions ; sans dispositions naturelles pour la musique , comme le prouve leur chant national, qui n'en est pas un, «t leur mesure à contre-temps qui embarrasse jusqu'à la marche de leurs troupes ; paresseux même dans leur danse , qui n'est , au reste , que le tableau quelquefois indécent de l'amour le moins délicat; militaires par désœuvrement , par leur constance à supporter les privations; pompeux et outrés dans leurs expressions; peu rapides dans leurs discours, en partie à cause de leur langage propre aux passions plutôt qu'à l'intelligence qu'il ralentit ; doués de sens^ d'esprit naturel pour concevoir, du nerf pour agir dans les passions, mais peu de volonté froide par défaut d'habitude; incapables d'exigence raisonnable, parce qu'ils le sont de commander; aptes à devenir un grand peuple par l'amour-propre national sous un chef qui saurait le flatter, le faire croître, le diriger; mais bien loin , dans ce moment , de ce qu'ils pourraient être , et, qui pis est, bien loin de la route qui peut les y conduire. Les femmes ont de l'avantage sous ce rapport , comme dans tous les pays où le gouvernement foula aux pieds les droits de l'homme. Les Espagnols sont bien moins romanesques qu'on ne le croit; mais c'est surtout chez les femmes que

se remarque l'absence des sentimens tendres et exaltés qui peuTent donner de l'éclat aux aventures amoureuses. On ne voit pas une seule Espagnole mélancolique : lem^s fautes , assez fréquentes , peuvent leur être à peu près toutes reprochées ; car elles sont volontaires et consenties à la demande des sens ; c'est en les comparant aux Allemandes qu'on peut les trouver loin de la perfection, si, comme l'a dit madame de Staël, la mélancolie s'en rapproche. On peut dire généralement que le peuple espagnol, non moins épris de la course aux taureaux que les Mau^ res, ses anciens dominateurs, est, avec un fond de méchanceté trop réelle , apathique pour le bien , et saisit avec avidité toutes les occasions de faire le mal : de là , son penchant à se former en guérillas sur le moindre prétexte , comme l'avait déjà remarqué , il y a près de deux mille ans, Diodore de Sicile, qui écrivait, comme on sait, sous Jules- César et sous Auguste. Mais cette disposition au brigandage, favorisée par les localités, n'exclut pas une certaine bonne foi dans les rapports ordinaires de la vie chez les personnes aisées , qui , là plus qu'ailleurs , sont exemptes d'ambition, en sorte que les fourberies sont plus rares en Espagne que les vols de grand chemin. Les Espagnols sont sans crainte de la mort lorsqu'elle est inévitable , par l'habitude d'une espèce de rési* gnation politique et religieuse , non moins que par défaut de sentiment des agrémens de la vie et du charme des liaisons sociales : il est sûr que chez aucun peuple d'Europe les criminels ne vont au sup* plice avec aussi peu d'émotion.

Mais il ne faut pas perdre de vue, en jugeant cette

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nation , que dans tous les actes des individus qui la composent se découvre Tinfluence pernicieuse d^un gouvernenient oppresseur, qui, par un aveuglement inconcevable , si on ne l'expliquait par sa faiblesse k regard du clergé , ne tend à rien qu'à faire dégénérer les hommes pour les conduire, croyant qu'il ne pourrait y parvenir en cultivant leur raison , sans doute parce que la raison le condamne. J'ai déjà dit que ce n'était malheureusement pas d'aujourdliui que ce plan a été mis à exécution ; depuis que l'Espagne , libre des guerres intérieures qui l'ont si longtemps déchirée, a vu^ en même temps que toutes ses provinces se rangeaient sous un seul sceptre , un nouveau monde s'offrir à son ambition ; depuis cette époque qui devait être celle de l'origine d'une gloire immortdle et d'une incomparable prospérité, ce malheureux pays a vu Taulorité s'acharner à tourmenter les peuples sous do frivoles prétextes de chisme ou d'irréligion, et travailler avec une constance sans exemple dans l'histoire de la chrétienté, à éteindre la pensée ou la réflexion , les sciences , les arts, l'industrie , le commerce , enfin tout ce qui fait la gloire et la grandeur des nations. Faisons la paît à ces causes d'avilissement , qui ont pesé pendant trois siècles sur cette contrée dépeuplée par leur action , et nous serons peut-être moms prompts à condamner ses habitans pour les vices qu'on leur a donnés, qu'à les louer des traces de vertu qu'ils ont su co^erver en dépit de tout. Alors nous retîrewms de cette contemplation pénible tout le fruit qu'elle doit porter (fens les âmes honnêtes.

Avec ces traits pnncipaux , l'Espagnol office des

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différences lorâqtr'on le compare i lui-même dans les diverses provinces du royaume, où le sol, le climat et certaines lois ont quelquefois si peu d'analogie. Le Biscayeri et le Navarrois , laborieux, actifs , ne voient que leur liberté dans les iptinléges ^ /héros , dont ils jouissent ; aussi pensent-ils moins à s'ei servir contre les autres , qu'a les conserver pour euxmêmes , espèce d'indépendance qui est à elle seule un commencement de vertu. L'Asturien etleGalicien rachètent la grossièreté de leur fibre et le défaut de culture de leur intelligence pardeux qualités bieii précieuses, c'est-à-dire la douceur comparative du caractère et la fidélité ou le respect pour le bien d'autrui ; ce sont les Auvergnats deTEspagne, dans laquelle ils se répandent pour exercer leurs travaux pénibles , emportant avec eux leurs titres de noblesse, dontsont pourvus à peu près tous les Asturiens. A Madrid les porte-faix du coin des rues sont généralement tons Galiciens, Gallegos , et les porteurs d'eau presque tous Asturiens ; tandis que dans les provinces de l'Espagne presque tous les marchands de vin sont des Asturies. Toutes ces qualifications industrielles deviennent bien singulières par leur vérité, lorsqu'il faut les réunir au donç\m pare les prénoms des classes distinguées. L'Aragonais est sérieux et vindicatif; le Catalan franc, rude, indomptable, est l'Espagnol qui tient le plus du sauvage ; le Castillan , plus agile d'esprit et de corps , a des formes moins acerbes sans avoir moins de caractère; la conceptîtm est chez lui plus facile; ce serait l'Espagnol dont on pourrait faire le plus promptement l'homme civilisé avec le moins de vices ; te criard Manchego a dû don Quichotte

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dans la figure, en el rostros el le moral ; l'Estrémègne esl triste et grossier; TAndalous, rival irréconciliable de l'habitant de la Manche, qu'il dédaigne, est le Gascon de l'Espagne ; le Grenadin serait voleur si on en croyait le proverbe accrédité : Grafiadino ladron fino {jS\ C'est dans le royaume de Murcie, à Orihuela, que se trouve la capitale de la paresse espagnole. Le Valencîen est léger, frivole, danseur et traître ; à Valence, dit un vieux proverbe, la viande est de l'herbe, l'herbe est de l'eau, les hommes sont des femmes, et les femmes ne sont rien.

En Valencia la came es yerha, la yerba agua»

Los hombres mujeres, y las mujeres nada.

Quoique ce pays soit le plus riche et le mieux cultivé de l'Espagne (76), c'est celui où il se commet le plus d'assassinats : il y a long-temps que le roi d'Espagne n'a pas cru devoir user, en faveur d'un Valencien , du droit qu'il a de faire grâce aux criminels condamnés à la peine capitale. Les habilans des côtes d'Espagne ont généralement plus de rapport entre eux et avec les étrangers, qu'avec leurs compalriotes de Tintérieur.

oéVELOrPEMENS.

Il me serait facile de prouver tout ce que je viens de dire sur les Espagnols; mais il est inutile, après les détails dans lesquels je suis entré depuis le commencement de ces observations , de m'arrêter également sur toutes les. particularités de leur manière d'être. Leur réputation d'ignorance est faite depuis

long^lemps et dans bien des contrées ; ils sont très ignoranS) même en matière de religion.

Leur paresse a inventé le cigarro pour tuer le temps et se dispenser même de parler, puisqu'on a toujours assez d'esprit quand on fume (77). Un cigarro les aide à vivre pendant une heure. Paràpi^ car, hacer y famarlo y una hora, me disait une dame andalouse , qui fumait avec toute la grâce du jeune âge : A le couper, le faire et le fumer, il faut savoir employer une heure. Fumer le cigarro est une si grande affaire, que le premier homme du peuple arrêtera le plus grand seigneur pour allumer le sien, sans crainte d'être jamais refusé. Au Prado, un grand nombre d'enfans portent, pour la commodité du public, des mèches allumées, qu'ils annoncent par des cris continuels, caballerito, candela, (du feu, jeune chevalier.)

La saleté des Espagnols a fait de leurs maisons un foyer d'impureté et de corruption, source principale de Y odeur espagnole y que des personnes délicates disent sentir partout après avoir franchi la frontière. Les lieux d'aisance sont de fondation à la cuisine.

La fierté du peuple semble presque en raison directe de sa misère. « Beaucoup de ces hommes , dont les a classes éminentes dédaignent l'humble existence , « dit M. Salvandy, ont une sorte d'orgueil souffrant « qui les élève au dessus de leur destinée. C'est là a un des traits les plus fortement prononcés du carac- « tère espagnol. Le peuple parmi nous (c'est don a Carlos qui parle, AlonzOy livre V) ne se révolte « pas contre les décrets de la Providence; il se rési- « gne à ce que Dieu a fait; mais il se résigne y et

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« celle souims^ion religieuse elerce sur ses habi* « rudes , ses goûts , ses traTaux , la même influence € que le dogme de la fatalité chez les nations orien- « laies. Elle rend aussi la mort indifférente, laci- « vilisation stationnaire , et le peuple immobile. « Une teinte de tristesse , répandue sur les traits de « rhommedes classes inférieui*es, révèle l'impression « pénible qu'il a éprouTée dès l'enfance. Cette estime *c de soi, si vite et si précoce, donne à tout son air « ce caractère de dignité qui ne se rencontre dans « aucun pays. On ne trouve pas dans nos campagnes « la gaucherie villageoise des autres contrées , etc. » C'est parfaitement vrai ; mais on n'y trouve pas non plus la bonhomie j bien appréciable pour le voyageur dans les chemins détournés.

Pour se dédommager autant que possible de ce partage inégal des biens de la terre et de la considération , le peuple en a pris tout ce qu'il pouvait en prendre, le langage élevé , les expressions avantageuses, les qualifications honorables. L'a^A?^/(qm signifie votre grâce , uessa merced) se donne à tout le monde; en parlant au moindre porte-faix, on lui demande si sa grâce veut venir faire un voyage, quiere usted! etc. En Andalousie^ où tout est encore outré comme dans la Manche au temps où se rapportent les aventures de don Quichotte, on dit souvent sans abréviation sa grâce [su merced). Un enfant vint un jour me demander l'aumône a la promenade de Icts Délicias de Madrid , en me disant que sa mère était à l'hôpital. Je lui demandai depuis quand elle y était : il me répondit que sa grâce y était entrée la veille (sa merced y entro ayer). De préférence on emploie le

prénom ou le nom de baptême pour désigner les personnes^ et souvent avec le don^ qui indique la noblesse, ce qu'on fait surtout lorsqu'on veut donner une preuve de considération à des inférieurs. Don Juan y don Pedro ^ se dit à des hommes qu'il faudi^it appeler Juan ou Pedro y si on n'avait égard qu'à leur condition (78). Cet usage des appellations , qui suppose une connaissance particulière des per* sonnes, est une manière de leur dire qu elles sont distinguées, connues de tout le monde, et voisines de la célébrité. En Russie , il faut , sous peine d'être taxé d'impolitesse, appeler les nobles non seulement par leur prénom , mais encore par celui de leur père. Ainsi on dit Vladimir , fils de Jean , Vladimir Iva^ novitch; Serge, fils de Basyle, Sergiey Fassilev/fe^;Basyle, fils de Pierre, Fassile Petrovitch^eic.^ sans jamais prononcer le nom de famille , et ces deux prénoms sont répétés à chaque instant dans la conversation, et par les domestiques ou les infé* rieurs , même envers les plus petits enfans qu'on leur confie. Ce moyen de flatter l'amour-propre est si naturel et si sûr, qu'on le retrouve dans les temps les plus reculés* Dans l'Iliade, il est toujours question du fils d'Atride , du fils d'Achille , du fils d'Oïlée, etc., en parlant des héros; et lorsqu'on veut élever le soldat à ses propres yeux , on se sert avec lui de la même locution. Lorsque le camp des Grecs est menacé d'êti'e envahi par les Troyens , le roi des rois , en proie aux sérieuses réflexions que doit faire naître la perspective d'un pareil revers , confie la nuit ses soucis à Ménélas , l'envoie parcourir le camp, visiter les postes , ranimer les esprits.

« Parle aux soldais, lui dit-il, flatte-les, appelle-les « par le nom de leur père. »

L'usage du prénom parmi les Espagnols est donc un trait de leur caractère , ami des distinctions , sans doute parce qu'ils voient que les grandes distinctions de naissance ou de la noblesse conduisent à toute espèce d'avantages et d'honneurs dans leur pays , pour ne pas dire leur patrie. Ce doit être une situation bien pénible , que celle d'un peuple qui se voit condamné à la misère et à Tobscurité , c'est-àdire au mépris, quelle chose qu'il fasse, ou pour lequel tous les avantages sociaux sont à peu près inaccessibles. 11 serait peut-être heureux pour lui de perdre le seniiment importun de la liberté , et de devenir serf^ puisque dans cette dernière condition on n'a plus l'idée de ses droits, et qu'on ne se compare plus à ses maîtres dont on sent bien qu'on est tout différent. 11 est probable que si le gouvernement Espagnol , faisant un pas de plus dans le pouvoir, parvenait à ravir la liberté au peuple, qu'il a presque entièrement privé du droit de propriété, les figures changeraient de caractère , et prendraient entièrement l'expression de la stupidité qu'elles sont si loin d'avoii'; comme aussi elles deviendraient moins austères et plus épanouies, si, par un changement désirable , le gouvernement Espagnol organisait la monarchie pour rendre heureux le plus grand nombre possible de citoyens. Le peuple anglais, éclairé et laborieux , ne doit qu'à ces deux qualités l'espèce de bonheur qu il possède ; car , avec la liberté dont il jouit et dont il est avec raison si jaloux ^ la présence d'une aristocralie toute- puissante et

maîtresse de presque tous les biens terriloriaux , lui eût rendu l'existence si pénible, qu'il aurait probablement tout compromis pour la changer. Dans la situation où il est, il ne lui faut pas moins, pour le satisfaire, que la faculté de manifester ses opinions el ses volontés comme il le fait quelquefois. Ce désir de dire tout haut dans les occasions le mécontentement qu'il éprouve , celte tendance presque naturelle aux attroupemens , celte disposition constante à user de sa force, qui l'a fait siœnommer Jean le Taureau (John Bull), c'est la vue de l'aristocratie qui les produit en lui ; c'est la comparaison de la richesse et du bonheur du voisin , avec sa misère et son infortune. Si l'on songe aux élémens d'intérêt personnel dont se compose le cœur humain, on verra que, pour que le pauvre consente à rester dans l'indigence à côté du riche, il ne faut rien moins que le secours de la force prête a rétablir l'inégalité, que l'instinct naturel tendra toujours à détruire lorsqu'il aura pu acquérir un certain développement.

Afin de prévenir ces luttes destructrices de la société, il est nécessaire que la partie lésée , s'il y en a , soit tenue dans l'ignorance, ou que, maîtrisée et subjuguée par la religion , elle croie obéir à Dieu en se soumettant à l'injustice des hommes, et mériter par là pour l'avenir plus qu'on ne lui fait perdre dans le présent. A défaut de ces deux auxiliaires , il est indispensable qu'on lui oppose une force irrésistible , contre laquelle il lui devient démontré qu'il est inutile de lutter. Tels sont les moyens , quelquefois réunis , qu'on emploie dans les pays où règne le pouvoir absolu , pour maîtriser l'amour-propre plus

OU moins souffrant du peuple humilié et appauvri. Dans ceux où les puissances de la terre laissent le peuple pauvre et en même temps libre et éclaire, il faut que son intelligence puisse voir que c'est par la justice que l'inégalité s'est établie et se maintient, et que, placé maintenant au degré le plus bas de réchelle sociale, il peut s'élever au plus hant, si ses facultés et les circonstances le permettent, sans que personne ait le droit de l'en empêcher. Alors cette possibilité ou ces droits deviennent toute son espérance, ou son patrimoine le plus cher. L'intelligence remplace la haine sur ses traits, dont l'expression devient sérieuse et calme; et le caractère s'améliore d'autant plus, que les désirs se trouvent plus satisfaits, ou que le bonheur dont on jouit se rapproche davantage du bonheur qu'on peut comprendre ou qu'on aime k se représenter. Ne nous étonnons pas que le bas peuple espagnol soit si loin de paraître satisfait; il se sent frustré, et malgré toutes les précautions qu'on prend pour l'empêcher de réfléchir et le rendre résigné à la volonté de Dieu, il est doué de trop de sens et d'esprit naturel, pour ne pas s'apercevoir qu'il lui manque des motifs importans de contentement, ou qu'il pourrait être mieux. En lui ôtant l'essentiel, on a cru devoir lui concéder l'accessoire : il est des provinces où la plupart des paysans sont nobles ( un vingtième de la population est noble en Espagne ) ; mais ces titres qui flattent leur vanité ne peuvent suffire à leur raison : séparés de la fortune et des emplois publics, ils ae font quelquefois que rendre plus vif le sentiment de la déchéance, et ceux qui les portent, plus susceptibles d'éprouver la

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tristesse trop réelle qui remplit leur cœur, lors même qu'ils ne peuvent définir ce qui s y passe*

La religion n'a pu tempérer chez les Espagnols ces passions trop humaines, et leur substituer le calme céleste qu'elle donne à ceux que son esprit anime réellement,,, La religion!!,., combien ce mot provoque de réflexions pénibles chez ceux qui ont pu voir le sens qu'on lui donne en Espagne ! La religion, comme on l'entend en politique, n'est qu'une arme que tous les pouvoirs cherchent à saisir pour s'en servir à leur avantage, et trop souvent contre les hommes qu'ils dirigent. Toutes les puissances ai^ ment à parler au nom du Ciel, sans doute parce que les peuples sont plus disposés à croire à la supériorité du Dieu qui y réside, qu'à la sagesse de ceux qui prétendent le représenter ici-bas. Si chacun doit répondre de ses propres actions au jour du jugement, l'intérêt que les chefs des gouvernemens prennent au salut de leurs subordonnés partirait d'une philan* tropie bien pure. Mais alors, pourquoi cette philantropie ne se manifesterait-elle pas d'abord dans les affaires de ce monde qu'on a tous les jours occasion de traiter, et dont les actes reUgieux ne sont que le complément pour élever Thomme au dessus de sa sphère? Il faut le dire, puisque telle est la vérité, les pays où l'on parle sans cesse de religion, sont toujours ceux où l'on commet le plus d'injustices : on dirait qu'on ne recherche la réputation de religieux que pour se dispenser de mériter celle d'honnête homme. Si c'est une erreur, elle est bien grande; et si c'est un abus, ou si c'est avec connaissance de cause et poiu* faire le mal plus commodément, qu'on

veut emprunter les dehors de la piété qui en impose au jugement des hommes , il faut avouer^ avec la même franchise , qu'un pareil système de conduite vient d'une démoralisation qui laisse bien peu de ressources. La religion ou les rapports des hommes avec Dieu, doivent se faire deviner par leur manière d'être envers leurs semblables. Je ne puis pas juger ce qui se passe entre Dieu et vous, mais je puis apprécier ce qui se passera entre vous et moi. Avant d'aborder la religion, pourquoi ne parlerions-nous pas un peu de morale , car je ne sais s'il peut y avoir de morale sans religion -, mais je sais bien qu'il ne peut pas y avoir de religion sans morale.

Ce sont , sans doute , des objections de cette nature qui ont fait inventer* le commode précepte: Faites ce que je dis ^ ne faites pas ce que je fais y très bon pour ceux qui veulent le suivre, mais aussi bien facile à réfuter, lorsqu'on a des raisons de se méfier de ceux qui le prêchent. S^il n'appartient qu'à des hommes sans reproches de prendre Dieu à témoin , ou d'invoquer la religion , ce que le gouvernement espagnol aurait de mieux à faire, serait de ne pas en parler. A ceux qui abusent des choses liunoaines , on peut encore supposer quelque pudeur, quelque respect pour les choses divines ; mais lorsque, pratiquant sans cesse l'iniquité, on veut le faire a la face du ciel ou en son nom , on prouve seulement qu'on ne respecte pas plus le ciel que la terre.

Si on eût attendu que la religion se fût développée spontanément, et par la seule force de l'exemple, chez le peuple espagnol, ce développement eût pu

être bien tardif et bien insuffisant aux vues du clergé et du gouvernement. On a voulu dès loi* que ce peuple fût religieux avant d'être raisonnable, ou le rendre religieux avant même qu'il fût en âge de comprendre ce qu^étaitr la religion. Les préceptes de douceur, de bienfaisance et de charité, devaient avoir peu d'ascendant sur le naturel d'un peuple sans cesse irrité par les causes que j'ai mentionnées; on a eu recours au grand argument de Xenfery qui sert aux dévots pour répondre éloquemment à tous les doutes, comme l'a dit Gibbon. C'est surtout pour le peuple espagnol que la religion est une menace , comme le disait Napoléon de la religion chrétienne , tandis qu'il appelait le mahométisme une promesse.

Les préceptes religieux qu'on a inculqués a la nation espagnole dans Fenfance, ont été enfoncés si profondément dans son moral par l'activité des prêtres , qu'il ne peut jamais plus , pendant le reste de la vie, se débarrasser de ce qu'ils ont d'outré et d'excessif : ces maximes se sont , pour ainsi dire , combinées ou identifiées avec son être , et ont tellement pris la place de la raison, que par la suite la raison ne peut jamais se développer assez pour les juger, les apprécier, ou comprendre ce qu'elles petivent avoir de sublime ; aussi , voyez-vous quelquefois des Espagnols, que l'éducation semble avoir élevés au dessus de certains préjugés, raisonner assez juste sur les sujets les plus importans, et se montrer tout aussi superstitieux que le bas peuple en matière de religion.

Loin donc de remédier à l'imperfection morale que les injus^ces continuelles du gouvernement pro-

duisent chez les Espagnols y la religion , qui n'est vraiment à leurs yeux que la menace de l'enfer (évitable par le secours des saints et par des pratiques), la religion ne fait peut-être qu'y ajouter, Iraaginez- Tous ce que doivent être des hommes placés entre de pareilles réalites et une telle perspective ! Dans l'occasion, vous les trouverez méchans plus que ne le comporte, ce semble, Thumaine faiblesse; et c'est encore bien peu que leur méchanceté , en comparaison de ce qu'ils souffrent toute la vie et des tourmens qu'on leur pi*omet pour toute une éternité.

La religion n'est pas pour eux ce qu'elle est pour d'autres, fondée sur la bienfaisance, l'amour du prochain, la reconnaissance envers Dieu. Ces sentimens n'entrent que bien rarement dans leur cœur, et on peut en dire de même des sentimens tendres et affectueux , même envers les êtres qui les touchent de plus près. « La vieille constance espagnole est si «t vieille (dit don Carlos dans l'ouvrage de M. Sal- « vandy, déjà cité), qu'elle n'est plus de ce monde. « L'amour a disparu du milieu de nous avec la reli- « gion , la liberté , le génie , tout ce qui fit la gloire •c de nos aïeux. La religion et l'amour se touchent « de très près ; aussi ne resle-t-il plus de l'une et de « l'autre que leur partie grossière; tous deux, à peu « près chassés du cœur, se sont réfugiés dans les pra- « tiques » [AlonzOj livre xxv, chapitre iv). Et c'est, il ne faut pas se le dissimuler, sous la double influence du despotisme religieux et politique, que s'est opérée cette transformation de la nature humaine , altérée dans ce qu'elle a de plus intime. La religion suppose le libre arbitre, une volonté éclairée, un choix, un

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élan de Tarae : or , voyez si la manière dont on s'y prend pour la propager est propre à faire naitre cette disposition spontanée. En Espagne, on vous fait religieux malgré vous, ce qui est presque une manière d'empêcher de l'être ceux qui étaient disposés à le devenir : on ne vous laisse pas le temps de vous reconnaître, on vous subjugue au nom de celui qui n'a voulu qu'éclairer et convaincre. Mais si vous aviez pu en douter d'abord, vous pouvez bientôt vous apercevoir que ce n'est pas pour vous qu'on vous fait dévot; ceux qui se donnent tant de peine pour vous enrôler et vous maintenir sous leur bannière, le font évidemment pour eux. L'envisageant de cette manière, vous concevrez plus facilement un zèle qui vous paraissait d'abord s'écarter des autres actions humaines, dans lesquelles entre toujours plus ou moins d'intérêt personnel. Dans la situation où les prêtres d'Espagne se sont placés , ils savent que si vous n'êles pas pour eux, vous serez contre eux; ils veulent vous avoir, ne fût-ce que pour l'exemplcé

Ce que je viens^ de dire des sentimens religieux desEspagnols, tout-à-fait dépourvus de bienveillance, de charKé , je dirai mêmç d'amour de Dieu, est entièrement applicable au reste de leur moral, que le despotisme politique concourt si puissamment à étouffer. Tous les goûts qui annoncent la douceur des mœurs et du caractère leur sont entièrement étrangers. Ils sont dénaturés à tel point, que les plaisirs de la campagne leur sont inconnus. La vie est pour eux un chemin aride sur lequel ils ne rencontrent et ne jettent aucune fleur, et que n'éclairent jamais ni le flambeau du génie, ni celui de la gloire.

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Un gouvernement qui les traite toujours en ennemis, qui lance toujours la foudre sur ses sujets; des prêtres et des moines qui les dirigent et les espionnent, et auxquels il faut plaire; des autorités absurdes, toujours prêles à les ruiner et k les perdre; Yoilà ce que les Espagnols voient au dessus et autour d'eux. Jamais ils ne peuvent y apercevoir rien qui leur donne l'exemple de la douceur, de la franchise, de la bienveillance, delà générosité. Craindre et dissimuler ^ tels sont les deux sentimens dans lesquels ils ont été élevés , et auxquels vont aboutir tous les autres, quels que soient leur rang et leur fortune; tout les conduit, tout les pousse à se renfermer en eux-mêmes , et à laisser le champ libre aux agens du despotisme et aux moines, qui se sont depuis longtemps concertés pour donner la loi. Cette loi despotique et religieuse, il faut l'accepter, s'y soumettre; il faut se résoudre a se tenir à Fécart, tranquille, sans se faire remarquer même par des qualités brillantes et honorables , car c'est un tort y puisque c^s avantages semblent devoir éloigner du joug. Voilà ce qu'est le sentiment de la vie en Espagne : échapper si l'on peut au danger présent et toujours imminent; promener son désœuvrement sur la place publique et autour de la triste enceinte de la cilé délabrée, ou inhabitable à cause des persécutions qu'on y exerce; payer de sa personne aux cérémonies religieuses, et paraître content du double joug religieux et monarchique dont on est accablé ; voilà le cercle dans lequel roule l'existence, étrangère qu'elle est à la gloire de l'esprit humain , à la dignité de l'homme , au passé , à l'avenir, à ce qu'il y a hors de cet aride

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et malheureux pays, et d^autant plus rapprochée de celle des brutes. Quel attrait peut-elle offrir à des êtres portés à se respecter ? Aussi les Espagnols la quittent-ils presque sans éprouver et sans inspirer de regrets. En Espagne surtout, rien n'est sitôt oublié que les morts; l'ame desséchée dés vivans souscrit froidement au coup du sort qui enlève l'objet de leur affection. La séparation est entière, subite; on diluait qu'elle a lieu autant par la retraite de ceux qui restent , que par l'éloignement de ceux qui sont emportés. Rarement (rf)servez-vous le retour de ces souvenirs d'amitié qu'on peut appeler le charme de la douleur, et dont le cœur humain a tant besoin dans ces momens suprêmes. Les Espagnols n'ont de touchant, en parlant des proches qu'ils ont perdus, qu'une phrase qui les représenle jouissant de la gloire céleste. Mi padre, mi madré, etc. , que esta en lagloria (mon père, ma mère, etc., qui est dans la gloire), est sans contredit une des plus heureuses expressions que la religion ait pu fournir à leur deuil : mais ils la répètent avec indifférence, comme si elle appartenait à une langue qui leur est étrangère , comme ils font tout ce qui tient à leurs devoirs de chrétien.

Ne nous étonnons donc pas que la religion s^allie chez eux avec des sentimens et des mœurs qui semblent incompatibles avec ses préceptes. Puisque ces contrastes existent, je dois les réunir ici, quelque pénible que soit la sensation d'un tel rapprochement.

Il n'y a certainement pas de pays en Europe où il y ait autant de voleurs qu'en Espagne, et soyez bien

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assuré que ces voleurs font leurs pâques , ou s^ap* prochent des sacremens avec autant d'exactitude que les autres fidèles ; ils savent que la confession efface les fautes et les péchés ; ils calculent d'avance qu'ils les expieront de cette manière, et ils vont les commettre. Je me souviendrai toujours que le chef des voleurs qui me dévalisèrent le 28 octobre 1823, auprès de las Cabezasy en Andalousie, ne parlait que de Maria santhima.

Le penchant au vol est général en Andalousie; les voleurs y sont en si grand nombre, et la force publique y a si peu de vigueur , que ceux qui les connaissent se gardent avec soin de tout ce qui pourrait les compromettre. A Madrid, on est obligé d'ôter tous les soirs , pendant l'été , les rideaux qu'on met à l'extérieur des balcons pour garantir des rayons du soleil, car il est prouvé qu'on les vole jusqu'au troisième étage. Une dame que je connaissais à Madrid , cassa un carreau à une de ses croisées , et se proposait de le faire mettre le lendemain. Cette ouverture n'exista que pendant une nuit; l'appartement était au premier étage; n'importe, on vint lui enlever le rideau intérieur correspondant; en sorte que, par la suite, elle ôtait tous les soirs, avant de se coucher, même les rideaux intérieurs des croisées. Au rez-de-chaussée d'une maison où je logeais, dans une des plus grandes rues, on volait les carreaux de vitre, malgré les serenosj qui annoncent les heures, l'état de l'atmosphère, et veillent la nuit à la sûreté publique. Combien de fois n'ai-je pas entendu dire, dans des maisons où j'allais habituel levait, qu'on avait volé la petite lanterne ou la lampe

qui en éclairait Tentrée ou Tescalier. Le peuple trouve ces manières si naturelles, que, si un voleur s'échappe ou est poursuivi, tout le monde s'empresse de le cacher pour le soustraire à l'autorité, comme à charge de revanche : c'est une espèce de convention tacile que leur intérêt , hien plus que l'humanité, les engage à remplir. Elpobrecilo! (le pauvre!) ^/m/<?/ii/ (le malheureux!) sont des exclamations que la commisération ne manque presque jamais de leur accorder. Qui sait ce que nêus ferons demain? disait une servante à sa dame en pareille occasion : quelle réflexion rassurante de la part d'un domestique! Ils ont l'air de dire qu'il n'y a pas de leur faute, et que de semblables actions ne dépendent pas d'eux. Cependant, les lois contre le vol sont sévères en Espagne ; un vol domestique de quatre sous , un reeU^ est puni de la peine de mort, et les autres le sont en proportion. (Voyez les pages 141, 257, etc.)

La religion retient encore bien moins ce peuple dans la pureté des mœurs. Le nombre des mendians et des voleurs en Espagne pourrait faire juger de celui des femmes ddbiauvaise vie qu'il doit y avoir ; mais elles sont dans une bien plus forte proportion; l'oisiveté des deux sexes, le défaut d'éducation, qui leur ôte les moyens de passer leur temps d'une manière honorable, le climat, et la possibilité d'annuler toutes les fautes passées dans de fréquentes confessions , y ajoutent beaucoup. Il n'est pas rare que l'obligation d'assister à des exercices 4e piété serve de prétexte à des projets formés par le vice.

Il n'est pas, il faut en convenir, aussi débouté, autant à découvert &\ Espagne qu'en France ; mais il

est plas général, et la corruption y est plus avancée* Il n'y a pas autant de mauvais lieux connus pour tels; mais les mauvais lieux sont partoutr Certaines femmes ont, sur les promenades publiques, un maintien plus décent; mais aussi la décence extérieui^e ne prouve plus rien dans aucune classe; et comme Uhar bitude de braver la religion ou le regard de Dieu doit ôter toute pudeur , beaucoup de filles , qui veu. lent mener une mauvaise vie, ne se donnent pas^la peine de se séparer de leurs tnères , qui deviennent^ les complices de leurs déréglemens. Cette habifude, qui prouve une si grande démoralisation , n'est certainement aussi commune dans aucun pays de l'Europe qu'en Espagne. Du reste, a la manière dont un grand nombre de personnes du sexe traînent les pieds , on peut juger que ces dames font bien des chutes. Ce qu'on peut dire à la louange des habitans de la Péninsule, c'est qu'on ne trouve pas chez eux ce vice hideux qui outrage la nature, et dont la propagation accuse si hautement les mœurs de plusieui^s nations civilisées.

Cependant il y aurait de l'injustice à ne pas reconnaître chez beaucoup d'Espagnols un fond d'honneur et de probité, que de funestes institutions n'ont jamaispu leur faireperdre. Leurs vices appartiennent incontestablement a leur gouvernement , leurs vertus sont à eux. Leur simplicité de mœurs, leur défaut d'ambition , quelles qu'en soient les causes , ont souvent toutes les conséquences honorables qu'elles doivent avoir. Plusieurs ont dans l'étranger qu'ils n'ont jamais vu une confiance qui suppose à elle seule bien de la droiture. Leur hospitalité n'est pas

attentive et recherchée , mais elle est souvent très franche ; et si l'Espagnol fait peu pour vous donner bonne opinion de lui, c'est qu'il cempte réellement que votre justice y suppléera , et que vos sentimens et votre honneur comprendront les siens. Ces hommes pleins de loyauté ont résisté à l'influence pernicieuse que les circonstances dans lesquelles ils ont passé leur vie devaient produire sur eux. Malgré les faules ruineuses d'un gouvernement oppres* seur, ils ont continué à aimer le roi^ ce qui est presque une vertu dans une telle monarchie : au milieu du scandale avec lequel on abuse de la crédulité publique, ils nont vu dans la religion que ce qu'elle avait de bon , de consolant , de supérieur aux faiblesses humaines. Heureuse organisation que celle qui fait choisir le bien parmi tant de maux , et conserve dans la droite voie de modestes citoyens dépourvus d'instruction, que l'iniquité entoure de toutes paris et sous toutes les formes 1 Qu'elle serait grande cette nation , si elle était conduite selon la justice ! Y a-t-il un étranger qui n'ait eu occasion de faire cette douloureuse réflexion sous Thumble toit où la guerre l'avait récemment conduit? Ces fiers enfans de Pelage, toujours prêts à se lever pour une patrie ingrate, restèrent calmes devant les légions fi*ançaises qui venaient combattre pour leur roi et leur religiouy dont ils attendent encore tous les biens , quoique leurs espérances aient été si souvent trompées. Indifférens autant qu'on peut l'être aux affaires d'Etat , ils pénétrèrent k l'instant les motifs de cette guerre expliqués par les prêtres. Pourquoi faut-il qu'elle ait servi si peu leurs inté-

314 CARACTÀRE ET MOEURS

rets? Une constance si honorable est-elle donc des* iinée.à céder avant l'injustice?

Les habitudes religieuses de ce peuple lui font rattacher tout a des souvenirs chrétiens. C'est pour la Toussaint {por todos santos) qu'on étend les esières ou les tapis de sparth dans les maisons ; c'est pour la San Issidro, patron de la capitale, oxxporet Corpus (la Fête-Dieu), qu'on les ôte à Madrid. C'est pour la Santo Thomas que les jours sont les plus courts ; c'est pour la San Juan qu'ils sont les plus longs. Des généraux vous parlant de batailles, indi* quent le jour où elles furent livrées, par le nom du saint dont c'était la fête. A l'époque du lavage des laines après la tonte des moutons , les morceaux les plus grossiers des toisons sont mis à part et vendus pour le compte des âmes du purgatoire. Des Français m'ont assuré avoir assisté à Grenade, en 1823 , ou au commencement de 1824 , à un spectacle donné au bénéfice des âmes dapurgatoire. Tous les acteurs et actrices , en Espagne , sont sous la protection de la Vierge Marie. Ils ont en commun une caisse de secours dont ils reçoivent selon leurs droits : lorsqu'ils donnent une représentation k leur bénéBce commun , ou pour en verser le produit dans cette caisse , ils l'affichent au bénéfice de la Vierge Marie : nous l'avons vu a Pampelune. Lorsqu'à l'entrée de la nuit les domestiques allument ou apr portent la lumière dans les appartemens, il est beaucoup de maisons dans lesquelles ils ne manquent jamais de dire : Alavado sea el santisimo sacra-mento del<iltar[(^e, le 1res skint sacrement de Tautel soit loué ) , et on répond : Sea siempre alavadoy

bendito (qu'il soit toujours loué et béni ) , etc. , etc. Ces idées seraient bien satisfaisantes à contempler, si on pouvait les croire naturelles et développées chez ceux qui les ont par suite d'un'e disposition spontanée au culte de la divinité. Je faisais cette réflexion un jour que je vis venir dans un magasin de cierges à Pampelune , un pauvre paysan qui éprouvait un grand embarras. On l'avait chargé dans son village de venir attacher un ex votojtl d'offrir un cierge à la chapelle de Notre-Dame des Douleurs pour une personne qui venait d'être malade. Ce commissionnaire plein de zèle avait oublié en route quel avait été le siège de la maladie, et ne savait plus si c'était une jambe, une poitrine, ou une tête de cire qu'il devait offrir à Nuestra Sefiora , car on vendait séparément ces diverses pièces. Auprès de l'hôpifal civil de la même ville, dans un passage voûté , est une image de Notre-Dame de la Solitude [Nuestra Sefiora de la Soledad) , entourée d'exvotos qu'y ont attachés la foi et la reconnaissance des fidèles. Je dus y remarquer un grand nombre de longues tresses de cheveux, comme les portent toutes les femmes du peuple en Navarre. Pendant que j'étais arrêté devant ces marques de dévotion exposées aux regards des passans , deux ou trois personnes qui me reconnurent pour étranger, vinrent m'expliquer pourquoi elles avaient été placées auprès de cette image miraculeuse [muy mi" lagrosct). Ces offrandes de l'espérance ou du scrupule à accomplir une promesse eussent été bien précieuses de la part de ceux qui étaient venus les y déposer, si on eut pu penser que nulle influence étran^^

gère ne les avait poussées à cet acte de dévotion , mais en songeant à la manière dont on leur impose la religion au lieu de la leur offrîryoxx de la leur prêcher d'exemple , on ne pouvait s'arrêter à cette impression agréable. Ainsi , les actes les plus religieux par eux-mêmes perdent tout leur mérite lorsqu'ils ne partent pas d'une volonté parfaitement libre. On ne saurait trop le répéter : il ne peut y avoir de religion sans liberté , puisque la religion est la volonté constante du bien. Privé du libre arbitre, l'homme est dépouillé de sa plus belle prérogative , de ce qui fait l'excellence de sa nature et le dislingue essentiellement des animaux. Dans cet étal de déchéance, il ne peut presque mériter l'approbation , ni encourir le blâme : il n'est plus lui-même. Il y aurait donc de i'injustice à le juger d'après ce qu'il doit être.

Le calme , si voisin de l'espérance dans la vie , est aussi un mérite chez beaucoup d'Espagnols , constamment placés si près du malheur. Il en est un grand nombre qui ne peuvent savoir ce que sera leur sort par la suite ; néanmoins , ils ont une contenance également éloignée de la présomption et de la faiblesse, qui est une sorte de dignité. Le souvenir de leur naissance les aide beaucoup à rester au niveau de ce qu'ils doivent être, et ils s'y tiennent quelquefois lorsque tout ce qui les entoure, tout ce qui leur est arrivé, semblerait devoir les en faire descendre. La fille du gentilhomme pauvre aura souvent un maintien de dame [de senora) , qui la distinguera des classes inférieures; et, dans les occasions, la connaissance de la gêne de sa lamQle, qu'elle sentira vivement, ne l'empêchera pas de se

livrer à la gaîté dans des réunions où elle aura l'aisance et la grâce que son rang comporte. C'est avec une grande ressource de caractère qu'elle fera preuve de cette délicatesse de goût que la fortune semble seule pouvoir donner; car, généralement , il faut être riche et vivre dans le monde pour avoir une finesse de tact à laquelle rien ne peut suppléer. Destinée par les lois inflexibles de l'aristocratie à se séparer de la fortune que ses parens peuvent posséder, la jeune Espagnole en fait gaîment Tabandon , et lorsqu'elle s'unit à un homme aussi peu favorisé du sort, elle n'en apporte pas moins à la célébration de ses noces toute la disposition morale de la prospérité. Les cadeaux que lui font ses parens et ses amies constituent toute sa dot, et comme ce sont toujours des vêtemens et des parures , elle les étale avec gaîté dans une pièce de sa demeure , où tous ceux qui s'intéressent à son sort vont les admirer, et où les jeunes compagnes en font l'examen le plus attentif et le plus bienveillant, comme il est facile de s'en convaincre par leurs récits. On vous raconte avec le plus vif intérêt le dessin des voiles, des mantilles, des éventails, des bas, etc., provisions légères avec lesquelles on s'embarque pour le pénible voyage de la vie conjugale , dont on a du moins le bon esprit d'égayer le commencement. Cette contenance s'est quelquefois justîGée en attirant et fixant les avantages dont on se montrait digne, c'est-k-dire des places ou des emplois publics.

Le culte est exempt de tout mélange de sectes en Espagne. Sa marche rapide et décidée entraine tout le monde dans le même sens , ce qu'avait préparé de

reste Faction redoutable des tribunaux de Tinquisî' tien. Les juifs y sont hais cordialement^ non à cause de leurs imperfections morales , puisque les Espagnols qui n'ont pas quitté le royaume n'en ont jamais vu ; mais parce qu'ils ont fait mourir Jésus- Christ. La plus grande injure qu'on puisse dire à quelqu'un, en Espagne, est donc de l'appeler y «//• Le plus honnête Israélite qui s'enfoncerait dans ce pays courrait grand risque d'y perdre la vie s'il était reconnu. Tel Espagnol qui passe pour modéré, pourrait se fiiire un devoir de lui rendre ce que les siens ont fait endurer au Sauveur du monde. Des personnes au dessus du peuple croient que les juifs ont une queue comme les animaux [unrabo). De longtemps ils ne comprendront (les Espagnols) que les catholiques et les protestans puissent vivre en paix dans les mêmes villages , et célébrer leurs cérémonies religieuses dans le même temple , comme on le voit en Suisse et dans quelques contrées de l'Alsace. Lorsqu'on leur cite de ces exemples de tolérance, ils veulent vous faire convenir avec la meilleure foi qu'en France il n'y a pas de religion. C'est le cas de répéter que celle des péninsulaires renferme une bien grande proportion de haine ou de préjugés.

On leur a si souvent répété que ne pas aller régulièrement à la messe, etc., était un grand crime, qu'ils ne peuvent pas s'empêcher de regarder comme coupable celui qui ne remplit pas ce devoir, le premier de tous à leurs yeux. Quelque bonne opinion qu'ils en aient d'ailleurs, ils en rabattront infiniment s'ils lui connaissent ce tort. Les femmeà suscepti* blés d'avoir des faiblesses croiront leurs fautes beau*

coup moins graves si elles ont des liaisons avec un homme assidu aux offices, puisquMl est moins désa* gréable k Dieu, en sorte que le sanctuaire est le chemin le plus sûr de leur cœur. Étrange abus des coutumes ! ce qui devrait le plus retenir devient ce qui encourage !

Le mérite personnel n'existe pas en Espagne. Les grands eux-mêmes et les riches n'y jouent aucun rôle important aux yeux du peuple. Il n'y a de remarquable pour lui que les personnes actuellement revêtues delà confiance ou d'une portion de l'autorité royale. Dès que les militaires perdent leurs fonctions ou leur commandement, ils perdent toute espèce de prestige, et ne sont plus que des êtres déchus. Celte opinion tacite vient de ce que le gouvernement est parvenu à faire sentir que tout n'existait que par lui, sous la protection du clergé, auquel tout doit être soumis. Un homme sans fonctions , sans autorité départie par le roi, quels que soient d'ailleurs son rang et sa fortune, sera pour la multitude et les gens du monde inférieur au général parvenu qui aura le bâton du commandement. Avec des talens , de l'esprit, de la capacité, pour être placé haut, il faut que le roi vous élève, car il n'est pas admis qu'on puisse s'élever soi-même, et que les personnes puissent avoir diverses valeursr intrinsèques. Il est vrai qu'on pourrait faire, à ce sujet, la réflexion de Montesquieu en parlant de la vertu des moines : « Qu'est-ce, en effet, qu'une vertu « d'où il ne résulte rien ?» Ce qu'il y a d'urgent en Espagne n'est donc pas d'avoir du mérite pour obte»nir des places , mais d'obtenir des places avec lesquelles on a toujours assez de mérite. La faveur

royale est la vie dans ce pays, la défayeur est la mort. J'ai vu à Madrid des hommes riches qui avaient perdu, par les circonslances politiques, leur crédit, leur accès à la cour, leurs emplois. En France, avec les moyens d'existence qu'ils possédaient, on s'en serait facilement consolé dans une vie remplie d'agrémens : à Madrid, ces personnes n'existaient pas; elles étaient hors de rang pour toutes les notabilités ; en perdant leurs fonctions et la faveur, elles avaient perdu leurs amis et tous leurs rapports dans la société, car la vile espèce des courtisans, renforcée auprès du pouvoir absolu , renchérît sur les répugnances comme sur les affections du maître , et prodigue la froideur, le blâme et les airs de mépris avec aussi peu de conscience qu'elle donne des témoignages d'att'ection et des démonstrations d'estime à ceux que le pouvoir stupide désigne à son vil empressement. C'est ainsi qu'à Madrid on est parvenu à éteindre a la fois la réflexion et les sentimens élevés. 11 n'y a pas d'opinion publique dans cette ville ; ses habitans sont, sous ce rapport, un véritable troupeau [un ganado). La conduite d'un homme qui aura rempli des fonctions importantes n'y est jamais jugée par la justice ou par la pensée libre de ses concitoyens, •mais appréciée selon la manière dont le gouvernement ou la cour l'envisage. Pour aussi indigne et coupable qu'il soit, si le roi l'accueille, tout ce qu'il y a de distingué le recherchera , le serrera dans ses bras selon la coutume du pays {^dara abrazos), et l'insensé public en aura la meilleure idée; si, au contraire , il est mal en cour ou avec le gouvernement , pour aussi honnête et méritant qu'il soit d'ailleurs,

DES ESPilGNOLS. 321

quelque glorieuses que soient les actions qui lui auront valu les honneurs d'une disgrâce, tout l'abandonnera, tout le fuira, l'insultera mêmeà l'envi : au lieu du courage et de la chaleur de l'amitié , il ne trouvera autour de lui que les tristes preuves d'un lâche abandon. On sait bien qu'une conduite aussi misérable est naturelle aux courtisans ; mais, partout ailleurs, l'opinion publique en fait justice. A Madrid , je le répète , cette opinion n'a aucune réalité. J'étais dans cette ville lorsqu'on y apprit la mort du génératl Foy : cent mille âmes avaient été à son enterrement. Si le général Foy fût mort dans la capitale des Ëspagnes après avoir, non pas tenu tête au gouvernement à la tribune, puisqu'il n'y en a plus , mais fait quoi que ce soit d'honorable contre le vœu de l'autorité , il serait allé seul ou à peu près au Campo-Santo. Voilà la différence qu'il y a entre les hommes qui peuvent avoir des droits et de la noblesse dans le caractère , et ceux qu'on dépouille de l'un et de l'autre.

Cette déférence pour le pouvoir, et un orgueil national qui ne peut venir que de l'ignorance et de l'irritation chez un peuple ainsi subjugué , sont probablement les causes qui donnent à la nation espagnole cet enthousiasme pour ses troupes qu'on aurait tant de peine à imaginer, en connaissant ceux qui l'inspirent et ceux qui l'éprouvent. Le moindre groupe de soldats espagnols ne peut passer dans une rue sans fixer toute l'attention des habitans , qui les suivent ou les précèdent en nombre comme des enfans , pour jouir plus long-temps du plaisir de les voir, sans attendre celui de les vanter. Cette nation, toujours maltraitée par l'autel et le trône , semble

S22 CARACTERE ET BOBURS

éprouvar la plus agréable suq)rise, lorsqu^on lui montre qu'on peut élever un certain nombre de citoyens a la dignité de défenseurs du trône et de Taulei. Telle est , je crois ^ Pexplication qu'on peut donner de son enthousiasnïe poux^ Thabit militaire , qui devient un abri contre l'oppression dans tous les états despotiques. Philippe , roi de Macédoine, s'avançant vers les Thermopyles, Nausiclès, général athénien, s'en empara pour le prévenir. Cet événement excita des transports de joie chez les Athéniens dégénérés et près de leur ruine. « Misé- « rablc ville, s^écrie ApoUodore dans Anadiarsts^ « où s'emparer sans obstacle d'un poste est un « acte de bravoure , et n'être pas vaincu un sujet de « triomphe ! »

Malheureux peuple ! pourrail-on s'écrier en Espagne, où la vue d'un habit toujours incomplet de s(^dat cause tant de jubilation aux concitoyens rui^ nés de celui qui le porte I

C'est lorsque la cour part pour les Sitios ou en revient , quUl faut voir l'empreâsement avec lequel tout le monde , indistinctement, va se placer, depuis Textérieur de la ville jusqu'au palais , dans les rues par où doit pafsser le cortège ! Quoique eette eéré* monie se renouvelle plusieurs fois par an , avec la solennité qu'on pouiYait mettre à une entrée triomphale, on ne m lasse ni d'admirer là tropa^ ni de voir l'importantte qu'on donne à des voyages ^ui concourent si puissamment à Finfertune publique^ Il n'y a presque pas de sujets capables de sederaimder d'où vient Sa Majesfté? que vîesi^eUe de faire à Aranjuez ? que va-t-elle faire à Saînt-IkWonse ? Ces

cbangemeûs ont loujours eu lieu aux mêmes saisons , et on les célèbre ^ on les accueille comme Pap* parition de quel<}ue signe du zodiaque.

La disposition à |»*endre les armes, naturelle aux Espagnols, et fomentée par la mauvaise humeur quUIs éprouvent sans cesse, on a pu la voir surtout dans les événemens politiques qui nous ont attirés dans leur pays et long--leaoips aprè&. Il en était bien peu d^entre eux qui gémissent sur les malheurs de leur patrie; presque tous ne parlaient que de se venger de ceux qui leur ava^ni déplu. Matar (tuer), expression la pljus usitée de la langue espagnole , selon la remarque d^un observateur moderne , fut alors répétée plus que jamais pour proclamer le besoin le plus urgaat. Faire couler le sang [derramar ô hacer carrer la sandre) leur paraissait le seul et unique moyen de rétablir la paix et la prospérité dans la monarchie. Il n'y en avait presque pas qui pussent s'élever à des sentimens magnanimes, si nécessaires dans ces malheureuses circonstances, pour en diminuer les funestes effets ; presque pas qui fussent disposés à faire le sacrifice de leurs passions au bien de TE^, dont le peuple comprend infiniment moins le mécanisme en Espagne qu'ailleurs.

Sa cruauté a admis des locutions qu'il est bien difficile à un étranger d'entendre sans éprouver quelque horreur, quoique les gens du pays les pro* noncent sans y penser. Il existe à Séville un hôpital qu'on appelle l'Hôpital AnS^n^iel Hospital de la iSangre)^ dénomination si opposœ aux devoirs de bien&isance et d'humanité qu'on]|y remplit tous les jours ! ^ entrant dans les ca£es de la capitale pour

se rafraîchir, il n^est rien de plus ordinaire que d'entendre demander una sangria ( une saignée , limonade vineuse de couleur rouge). Quel peuple que celui chez lequel on demande avec indifférence du sang pour se désaltérer, et chez lequel l'asile de la douleur et de l'infortune devient V Hôpital du Sang! Quel génie féroce ! quelle imagination une pareille invention de mots ne décèle-t-elle pas ! C'est sous l'inspiration de ce malheureux instinct , que les Espagnols du parti triomphant par notre arrivée eussent agi , si le général français ne se fût opposé à toute réaction populaire. C'est dans cette disposition déplorable qu'ils sont restés jusqu'à ce jour, sans autre intention que celle de se satisfaire , d'assouvir les passions haineuses dont ils sont animés. Combien l'ignorance des nations ne favorise-t-elle pas leur cruauté! Ceux qui s'abandonnent à ces fureurs aveugles ne savent pas reconnaître que c'est l'indigence qui les produit en eux dans toutes les classes ! Que l'épondraient-ils dans leur empressement destructeur, si on leur demandait quel est leur but? Ils ne savent pas qu'ils n'ont pas de plus grand ennemi que la misère , el que celui-là ne peut pas se tuer à coups de fusils !

Mais au lieu de calmer les passions populaires, «on les exalte sans cesse pour s'en servir ou les. exploiter. On vante un parti contre l'autre, comme on vante la nation en masse lorsqu'on la compare aux étrangers.

La louange la plus exagérée ne paraît alors avoii» rien de trop fort pour l'oreille blasée etl'amour-propre avide des fiers Castillans. Supérieurs, par conviction,

à tout ce qui les entoure et peut se mesurer avec eux, ils aiment encore à se l'entendre dire dans les occasions par ceux qui les tiennent sous le joug. Cette fumée d'encens , en achevant de les aveugler, porte dans leurs sens la seule ivresse de bonheur qu'ils puissent goûter. Et commept pourrait-on assez louer une nation dont chaque ville a mérite les qualifications pompeuses de très noble^ très courageuse^ très héroïque (Madrid), sept /ois couronnée ( Murcie), etc. , par sa résistance contre les ennemis de Dieu et du nom espagnol, Romains, Carthaginois, Maures, Français ? Ces titres fameux , les autorités les répètent dans toutes leurs adresses aux souverains, morceaux d'éloquence où l'on peut admirer si constamment la dépravation des fonctionnaires publics appliqués à tromper leur pays (79), et la fécondité d'un peuple occupé à chanter sa gloire en oubliant sa misère.

Ce n'est pas seulement dans les journaux et dans les discours d'apparat , que se trouvent ces marques ridicules de vanité nationale : elles se sont glissées jusque dans les ouvrages les plus sérieux. Il n'est presque pas de géographie castillane dans laquelle on ne lise k chaque instant l'éloge le plus splendide de la Péninsule et de ses habitans. Cette jactance continuelle m'avait fait vivement désirer de connaître une histoire critique de ce pays (par Masdeu), que beaucoup d'auteurs indigènes citent comme un ouvrage très impartial. Masdeu était d'origine italienne (il a écrit en italien, mais il a été traduit en espagnol) et avait habité la Catalogne. Cette particularité pouvait faire espérer une manière de voir plus libre dç

32G CARACTÈRB UT MOEURS

préventions favorables* Mais il est bientôt facile de se con vaincre que Tauteur s^élait très bien naturalisé : depuis la première pagejusqu\la'dertiîère, ce n'est qu'un éloge continuel. En ouvrant le livre au hasard, on est toujours sàr de tomber sur l'apologie la plus exagérée du pays et de la nation^

Celte envie de racheter par des[paroles de si tristes i'éalités,ne peut devenir honorablepourlesEspagnols, qu'en la Considérant comme un sentiment du malaise qtie leur donne l'humiliation dans laquelle ils sont depuis des siècles , et que leur amour-propre les empédie d'avouer ou les porte à déguiser : avec le temps, celte contenance pénible est devenue un trait de caractère qu'on retrouve partout. Toute leur lit* térature, privée de fonds, de naturel, de simplicité, offre sans cesse le cliuquaut, la bouffissure, l'exagé* ration , ou le mélange disparate de la faiblesse des idées avec le style le plus ambitieux, le plus ampoulé. Cette manie de se mettre toujours au dessus des autres , née de leur infériorité et de leur misère en tout genre, ne les quittera que lorsqu'ils deviendront plus heureux , lorsqu'il se sera op^é dans leur pays une révolution qui rétablissel'homme dans s«s droits, dont la jouissance seule peut lui d<inner la vraie dignité. Hâtons de tous nos vœux ce moment désirable dans les intérêts de ùe peuple et de tous ceux qui l'entourent , car aujourd'hui les existences politiques sont solidaires en Europe : les nations arriérées i^ete- U9ÊA chaque jou?r celles qui voudraient s'avancer dans la carrière de la civilisation , HEspa^e est sous ce rapport un fa^rdeau bien accablant pour les autres. Sans force répatatrice, satisprincipe de vie au dedans,

DlEA ESPAGNOLS. 8?7

die re$te honteti^ement étrangère à tout ce qui se fait de grand au dehors, Barbape, crueHe envers se^ enlws qu'elle opprioie ou qu'elle exile, elle n'a &u réparer oacore nilea maux de la guerre contre NapoléoD, ni ceux qu'ils aouffrireat, il y a plus d'un siècle, pendant la longue gueiTe de la succession (80). Lorsque toute l'Europe venait tu secours des Grecs, trop justement armés contre les Turcs, l'Espagne est restée sourde aux ma des chrétiens égorgés par les n^ahuMoétans; rendue à ses traditions suporstitieusas et au joug qu'elle avait un moment secoué , elle a pnesque applaudi aux cruautés des sectateurs de Mahomet, en refi^aant de mêler sa voix et de pieuses offrandes à la voix et aux oflrmides dt^ reste 4e l'Europe. Le seul pay^ où on lève un impôt pour faire la guerne aux ennemis de la religion, [la bala de la Crazada\ a étéfarécisément leseul qui n'^ pas offa^t lesamfice de prc^itiatipn. O honte d'une nation qui se dit .éaiinemment chrétienoe ! qui pourra te laver aux yeux de l'occpdent ! Qui pourra effacer cette tache de l'histoire d'un peuple catholique, jalouii de son ciidke 1 Que diraot ses.desceadai», lorsque, Smiillant un jour dans les annales de l'Europe civilisée, ils tpoi^vero^t jcfee^j l'étraiiig^ ces piîcuves de magnanimité qui r^hsQlvient des graves accusations dirigées contre les gouviernepaens ? S?os doute leur amourpvop^e, ^cité par des ?iCtiws qj^ réve^lenjt touj^ui^ dp Sf fprt»^ sympathies da^ \^ grandes âmes, ir^ chercher 49PS lesTOWunaiens littéraires de leiu* psitrie 1^ té#w>igna^ isaûsfaisapit de Ja générosiité 4e lei*rs ancêtres. Qu'y troui^^^nt-9s?.qi}^elque$lvtuit3 lointWtô répétés par les tristes échos de l'indigne ïbérie ,

et le silence des efforts honorables , deâ dons précieux que la pauvreté elle-même fit partout ailleurs avec enthousiasme pour Taffranchissement de la malheureuse Grèce ! Que diront alors les héritiers de noms fastueux, attachés à toutes les entreprises que Tambition conçut et dirigea? Ils diront que dans ces temps solennels, autant que décisifs, leui's ancêtres n'ont pas compris la gloire; que repoussés de la gi*ande famille de la civilisation par Popinion, juste appréciatrice de leurs institutions surannées et calamiteuses, ils se sont relégués eux-mêmes volontairement parmi les barbares , en se séparant du sentier de Thonneur que suivent à Tenvi toutes les autres nations de l'Europe ; que l'Espagne, couverte de prêtres et dominée par leur funeste ascendant, en a pris les mœurs stupides, et en a adopté la conduite en se montrant insensible, égoïste et sans dignité; que, pour sortir de cet ignominieux isolementet prendre rang sur la scène du monde éclairé, fait pour sentir des émotions honorables , il faut rompre avec un passé qui n'a été fécond qu'en misères de tout genre, et se retremper à la source des sentimens naturels et généreux , qui ne peut jaillir qu'aux pieds de la statue de la libarté.

Quant à nous , nous dirons dès à présent , avec la plus triste conviction , que tout tend au pire dans ce royaume , si toutefois il est une situation plus malheureuse que celle où il se trouve placé sans être sous la loi d'un vainqueur; que ce n'eàtmême plus un royaume que cette triste contrée , mais une étable , une étable d' Augias , et que malheureusement Ferdinand n'est pas un Hercule.

Qui viendra placer l'Espagne parmi les nations du

midi de l'Europe , et la rendre capable de concourir à la défense commune contre les invasions dont nous menacent par leur seul accroissement les peuples infortunés du Nord (8 1)?

330 CHANGBMBNS A QPBRBR

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