CHAPITRE II
Des Russes sous le rapport de T influence du climat et de la manière de vivre ^ et d'abord des paysans.
Lès enfans naissent en général plus petits en Russie qu'en France ; les femmes y ont leur évacuation périodique moins abondante ; la petitesse des enfans est la cause principale de la rareté des accouchemens laborieux. Les paysannes russes ne sont secourues dans leurs couches que par de vieilles matrones de leur classe qui ne peuvent remédier à des cas graves; et on n'entend pas dire que des femmes meurent pour n'avoir pas pu accoucher; elles souffrent quelquefois long-temps, mais elles accouchent; lorsqu'elles éprouvent trop de difficultés, on les conduit dans les étuves où l'on prend les bains, après les avoir bien chauffées.
On baptise les enfans le lendemain, le second ou le troisième jour après leur naissance, à moins qu'ils ne soient malades. Dans cette cérémonie, le prêtre prend l'enfant tout nu dans ses mains , le pelotonne en lui bouchant avec ses doigts le nez , la bouche et les oreilles ,
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et le plonge trois fois de suite tout entier dans l'eau froide, en hiver comme en été. Chez les seigneurs, lorsqu'on baptise leurs enfans, ou lorsqu'on leur en donne à tenir sur les fonts baptismaux, ce qui arrive souvent, on ajoute un peu d'eau tiède, et encore y a-t-rl des prêtres superstitieux qui ne le veulent point souffrir; mais chez les paysans on se sert de l'eau telle qu'elle est; quelquefois on ne peut pas y tenir la main tant elle est froide ; il y a souvent des glaçons. On n'entend pas dire qu'il meure d'enfans dans ces immersions ; cela doit cependant arriver : tout Russes qu'ils sont, ils ne peuvent pas encore être accoutumés à l'action du froid.
Vers le sixième jour après la naissance, et quelquefois plus tard , les enfans ont ce qu'on appelle en France le millet, le muguet, la rnaladie aphtueuse des nouveau - nés , que les Russes appellent le lait, maladie du lait {^malochnitsa) , moins à cause de sa couleur que parce qu'on croit qu'elle provient de l'impression que fait le lait des nourrices sur la bouche des nouveau-nés.
Cette maladie consiste dans une éruption de points blancs saillans, plus ou moins nombreux, qui couvrent souvent la langue et tout l'intérieur de la bouche, accompagnée de cha-
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leur, de fièvre, de malaise général, d'agitation, etc., et toujours d'une difficulté plus ou moins grande de téter pendant tout le cours de la maladie. Elle se termine en quatre, six, huit ou dix jours, par la chute de l'espèce de croûte blanche dont tout l'intérieur de la bouche était couvert, par la détersion des divers points ulcérés qui l'ont produite, et par la cessation graduelle des symptômes concomitans.
Le peuple russe ne regarde pas cette affection comme une maladie, parce que, dit-il, les enfans n'en meurent presque jamais. Il se trompe ; il croit que l'éruption est bornée à la bouche , tandis qu'elle se prolonge souvent tout le long du canal intestinal : il ne lui attribue pas plusieurs accidens funestes qui en dépendent.
On a observé que cette maladie était beaucoup plus bénigne lorsqu'elle venait peu de jours après la naissance, que lorsqu'elle avait lieu plus tard : et comme il faut, selon eux, que tous les enfans l'aient une fois, on est très content lorsqu'elle vient de bonne heure.
Tous les enfans en général en sont atteints; il y en a très peu qui en soient exempts ; elle attaque ceux des riches comme ceux des pauvres ; elle vient l'été comme l'hiver; aux nour-
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lissons des plus grandes dames comme à ceux des simples paysannes. Ce ne^t donc ni la différence des saisons, ni la malpropreté, ni le régime des femmes, pendant les carêmes, qui en sont cause; la plupart des dames, surtout celles qui doivent nourrir, faisant tou- A^^^f^^ jours gras. (35) ^//
On pourrait penser aussi qu'elle tient à l'habitude où l'on est de plonger les enfans dans Féau froide pour les baptiser; mais il y a des enfans qui n'ont cette maladie que dans le deuxième, letroisième,lequatrième mois, quoiqu'ils aient été baptisés comme les autres deux ou trois jours après leur naissance. Et d'ailleurs , en Ukraine , où Ton se contente de jeter de l'eau sur la tête des enfans, dans la cérémonie du baptême, elle règne comme dans le reste de l'empire.
Elle doij; tenir à une cause bien générale, puisqu'elle arrive si constamment et dans des ^ " circonstances qui paraissent si opposées. Or, '^ je ne connais rien de plus général en Russie que la boisson dont on fait usage, le kwas; c'est un breuvage acide préparé avec la farine de seigle , l'eau, et un peu de menthe ou de quelque autre plante aromatique qu'on laisse fermenter ensemble jusqu'à ce que ce mélange passe à lacidité. On sépare alors le liquide,
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ou on le puise dans le tonneau à mesure qu'on en a besoin. C'est la boisson ordinaire aux champs et à la ville ; c'est celle dont usent journellement toutes les dames , comme les femmes du peuple et les paysannes : ne peut-elle jMi pas communiquer au lait des propriétés 'qui Y;' le rendent capable de produire la maladie dont nous parlons, ou agir sur la bouche des enfans qui plus tard en font usage ? M. Sauponts avait cru remarquer que si cette maladie était si fréquente à l'hospice de Vaugirard , à Paris, c'était parce qu'on acidulait souvent les boissons des nourrices, parce qu'on leur faisait prendre de la crème de tartre pour remplir différentes indications, qu'on leur donnait des végétaux acides de toute espèce ( Journal de Médecine y tome lxiv, page 176.)
Les paysannes russes sont mauvaises nourrices; le manque de bons alimens, surtout pen- /^^y^ dant leurs fréquens et longs carêmes (36) , la *?/^ malpropreté et le défaut de soin, font que leurs en fans sont peu robustes tout le temps de l'allaitement. Chaque mère nourrit son enfant; elles consentent difficilement , ou même elles ne consentent jamais à aller chez un étranger comme nourrice, à moins que ce ne soit chez leur seigneur; on leur accorde pour cela de grands avantages.
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Dans leurs premières années, et surtout dans les saisons pluvieuses et l'hiver, les enfans des paysans russes sont pâles et faibles. Les fréauentes alternatives de froid et de chaud qu'ils S)rouvent en sortant à chaque instant presque nus devant la maison, et le défaut d'exercice en plein air dans cette saison de repos et d'oisiveté pour eux, ajoutent aux causes dont j'ai déjà parlé, et retardent leur développement. L'enfance est réellement pénible pour cette classe qui est si nombreuse. Ces êtres encore délicats, privés des moyens nécessaires pour résister à leur cli mat, en éprouvent d'abord une fâcheuse influence. Nourris de crudités, beaucoup sont sujets aux vers et aux convulsions qu'ils occasionnent. Les enfans ne deviennent robustes que vers la puberté ; il en meurt beaucoup avant cet âge; oii peut dire qu'il ne se sauve que les plus forts; et ceux-là le sont réellement. Il doit mourir, proportionnellement, beaucoup plus d'enfans en Russie qu'ail- /^^^9^ leurs. (37) ' ^/i •
La petite-vérole y a exef ce de grands ravages. On peut facilement le concevoir quand on connaît l'apathie de ce peuple et ses idées de prédestination.
Maintenant la vaccine y est assez répandue; les paysans la confondent» avec la petite-vérole,
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ils lui doianent le mérne nom (vospaybocnà). Ils croieut que c'est elle qu'on leur donne, et ils savent qu'on ne Va qu'une fois. On a du éprouver beaucoup de difficultés; à l'introduire^ mais l'autarité et surtout l'exemple de leurs seigneurs les 9,nt surmontées. Comme c'est, une piratique qui ne demande pas beaucoup de soin , Us s'y pi^ét^nt. pn vaccine habituelkjîî^nt dans les conîçées où j'ai demeuré. Dans les maisons un peu çqusidérables, l'homme quiî e>st chargée de sol4 gaer les domestiques et les paysams malades, vaccine à certaines époques. J'ai vu la petitevérole .^ur des terres, où l'on avait négligé d'emplpyqr ce présjervatit l^jes paysans de la:COUi^ rQniiei^ qu^ personne n'oblige à prendre eett^ précaution, peuvent encore a vo^r la petite-vérole, presque comme avant V\^VroànQtkmxx de, la, vaccine,, et çn i?puri?ir, le germe lors m^me qu'elle aurait disparu d^s terres seigneuriales. La rougeole fait beaucoup de victimes. Cette ..^Mr^ maladie exi^e des soins, sMtout pendant la * convalescence ; les impressions de l'air sont alors dangereuses; et les paysans russes ne se ligiirent; p^s qu'on soit malade tant qu'on peut se levef. Ils n'çnt p^s un lit; nulle part les. malades ne se refroidissent autant, puisque là,^ comme ailleurs, .la^ roji^ggole sévit ordinairement rhiver. - !, >
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Les scropbules ( zalatouka ) sont connues , mais elles sont rares. Lorsqu'en Russie elles se manifestent chez des adultes, elles sont un vice plus réel qu'ailleurs j puisque les individus qui en sont atteints se trouvent placés hors des circonstances ou des conditions qui semblentproduire cette maladie dans nos villes, telles que l'habitation des rues étroites et bu* mides, te défaut d'insolation, le peu de vivacité de Fair; rien ne se ressemble tant en Russie que les habitations , la manière de vivre ^ les travaux; l'air y est sec et vif tout l'hiver. Gomme tout le monde semble placé dans la tn^me condition ou; soumis à l'action des mêmes causes, quelques personnes seulement offrent des traces de cette maladie : l'existence d'un état particulier , au de la constitution scrophuleuse, en est plus prouvée. Ce n'est pas ua simple étiolement,; une simple aiffectipn as-> thénique, comme bien des raisons porteraient à le croire dans nos contrées : en Russie,, c'est Une maladie spécifique qui est souvent active.
On y voit quélqdes enfans rachi tiques, et la plupart sans avoir offert auparavant des signes d'affection scrophuleiise. On» appelle le rachi-tisme la maladie anglaise; elle est proportionnellement plus commune chez fes enfans des
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seigneurs et de leurs nombreux domestiques, que chez ceux des paysans.
Jusque vers Tâge de huit ou dix ans, tous les enfans des paysans ont les cheveux blonds, et tellement blonds, qu'ils en sont presque blancs; ils se rapprochent d'autant plus de cette couleur, que les enfans sont plus jeunes; ils changent insensiblement, et deviennent d'un châtain clair ou roux ; ils sont tels vers la puberté, et jusqu'à la vieillesse. Alors les cheveux 6t la barbe deviennent gris, mais presque jamais blancs. Il est rare de voir un homme avec les cheveux où la barbe blanche, quoique parmi les paysans il ne soit pas rare de trouver des centenaires.
Les cheveux des femmes, souvent très longs, sont d'un roux un peu plus clair que ceux des hommes^ et se rapprochent de la couleur qu'on appelle cheveux d'Apollon.
La couleur claire des cheveux des jeunes enfans doit dépendre de la manière de vivre des paysans, de leurs habitations, enfin de quelque cause qui leur est particulière, puisque les jeunes enfans des nbbles ne leur ressemblent pas sous ce rapport; ils ont des cheveux châtains , blonds , bruns ou noirs , variés enfin, selon ce qu'ils doivent être parla suite; au lieu que les enfans des paysans sont tous
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de la même couleur blanchâtre : ce caractère est facile à constater dans leurs réunions, et surtout dans les églises.
La puberté est un peu plus tardive que dans nos contrées ; elle n'arrive que vers quinze ou seize ans. Cette révolution n'est aussi prononcée ni dans le physique, ni dans le moral. '-^
On marie les jeunes gens de bonne heure; quelquefois à quatorze ou quinze ans : ce sont les parens qui les unissent par spécula- ^^ tion (38) , par le désir d'augmenter leurs re- ^^^ venus sans avoir beaucoup plus de peine; on les marie sans s'informer s'ils s'aiment, s'ils se conviennent. Il est vrai qu'il faudrait souvent attendre long-temps si l'on voulait voir se manifester quelque inclination : ils paraissent peu susceptibles d'éprouver le sentiment de l'amour.
Ainsi l'esclavage qui semble devoir favoriser la population, puisque, dans cette condition, on ne doit jamais être embarrassé de nourrir des enfans, la retarde, peut-être, par des mariages précoces. Il semble que les enfans nés d'un père ou d'une mère qui n'ont pas acquis tout leur développement, doivent s'en ressentir; que s'ils se marient trop tôt à leur tour, et que leurs descendans les imitent, l'espèce doit dégénérer. Beaucoup de ces jeunes
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époux ne commencent à avoir d'en fans que deux, quatre, cinq ou six ans après leur mariage ; on voit rarement de nombreuses familles. Les femmes du peuple, parmi lesquelles on trouve chez nous des exemples si remarquables de fécondité, n'ont guère que trois ou ^^*^ quatre enfans. (^9)
Cependant la population augmente, et l'espèce est belle en Russie; on le conçoit par le ■Jht^f^ grand nombre de mariages; il n'y a presque ff\^ pas de célibataires , tous se marient : et , par ce que j'ai dit des enfans les plus faibles, on ne voit ni boiteux, ni bossus , ni de ces êtres chétifs qu'on rencontre ailleurs et qu'on peut regarder comme le déchet de la civilisation. Les Russes sont forts de santé et très durs envers eux-mêmes; mais ils n'ont pas cette force effective ou musculaire que donne ou que développe le travail. Il y en a bien peu parmi eux qui aient exercé, qui aient connu leur force. Les privations, les rigueurs du climat, et l'absence de soucis, leur laissent une force de santé, et, si l'on peut s'exprimer ainsi, une pureté du principe vital qui fait que leurs maladies sont simples et se guérissent facilement. Mais où le moral pourrait avoir quelque influence, ils n'ont pas le même avantage que d'autres; ils se laissent facilement abattre: leur
abattement moral ne va pas loin, il est vrai, parce que leurs idées se bornent presque au physique; mais ils ne supportent pas volontairement la douleur maladive; on ne peut pas les relever par le courage. Telle est leur con^ stitution, malgré l'abus de reau-de-vie, capable , en apparence , de détruire cette heureuse disposition physique : ce qui serait excès pour nous dans cette boisson , ne Test pas pour eux ; le climat , leur nourriture presque végétale en empêchent les mauvais effets.
Les Russes sont d'une taille moyenne, et il y en a de grands. Lorsqu'on est accoutumé à leur barbe, on trouve parmi eux des figures .^^ agréables, surtout par leur air de santé; mais t \/. peu de belles figures , d'après les modèles de là Grèce et de Rome. Ils ont ks pommettes saillantes, leurs yeux gris en paraissent plus petits et plus enfoncés : ces caractères petivent dépendre de ce que les peuples du Nord ont habituellement le haut de la figure gonflé par le froid. Leur nez est court, aplati : rarement trouve-t-on un nez saillant dans le Nord, comme on en voit dans le midi de l'Europe. Ainsi le froid peut l'empêcher de se développer : la bouche est grande, garnie de dents de la plus êû^^^ grande beauté (4o) ; la voix est étouffée par la barbe chez les hommes; la mâchoire est large
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et lourde, la face carrée; les Russes ont, en général , les traits durs et la tête grosse.
Leur corps est blanc , peu velu ; leurs membres sont minces par défaut d'exercice et de travail. Leur physionomie , sur laquelle on ne peut lire aucune volonté, ne manque pourtant pas de finesse.
Leur tempérament est le tempérament lymphatique durci au froid, avec une teinte du tempérament sanguin. Il y a bien peu d'affections bilieuses en Russie; l'influence du foie diminue vers le Nord. On pourrait dire que le défaut de prédominence d'un organe que les j,j0^^ anciens regardaient comme le siège de l'ambi- \f(!^ tion (40 ' dispose à la servitude, si l'on n'avait la preuve du contraire sous la ligne, et si l'on ne savait, d'ailleurs, que le moral des hommes dépend des circonstances dans lesquelles ils se trouvent placés. Les Russes seraient plus près d'avoir une teinte du tempérament nerveux que du tempérament bilieux.
Là comme ailleurs, les paysans n'ont jamais d'embonpoint , tandis que dans les villes on voit beaucoup de marchands qui mènent une vie sédentaire et qui boivent du thé par désœu- ^%^^ vrement, en acquérir beaucoup, ainsi que certains nobles.
Avec une telle constitution, le paysan russe
serait actif, le climat saurait bien le forcer à le devenir; mais le despotisme lui ôte la volonté, et avec elle la jouissance de ses avantages physiques. L'été , il ne pense seulement pas à changer de chaussure; il reste à peu près toute l'année les jambes empaquetées , sauf à se remuer plus lentement. Cependant il semble montrer parfois de la vivacité; nulle part on ne voyage si vite qu'en Russie ; nulle part l'homme indifférent qui vous conduit ne se presse autant d'arriver; c'est peut-être encore une plus grande preuve d'insouciance, de défaut de soin : il ne ménage pas plus ses chevaux que s'ils appartenaient à un autre.
La vieillesse y est exempte d'infirmités. On ne voit pas de vieillards cassés comme dans notre pays, sans doute parce qu'ils ont beaucoup moins travaillé qu'on ne fait en France ; ils sont droits et secs ; beaucoup passent cent ans. Dans le village où je demeurais, il y avait un homme qu'on disait avoir cent quinze ans; mais il ne faut pas croire à tout ce qu'on raconte des exemples de longévité, les naissances n'étant pas exactement constatées.
Les Russes marchent la pointe des pieds en dedans, surtout les femmes. Cela peut provenir de leur chaussure et de l'habitude de marcher sur la neige. Les nations qui portaient le
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cothurne tournaient les pieds moins en dehors que nous : les chefs-d'œuvre de l'art qui nous rappellent les attitudes antiques, que notre grand tragique sait si bien faire revivre , sont en faveur de cette opinion.
Les varices aux jambes ne sont pas rares ; il est étonnant qu'elles ne soient pas plus communes, lorsque la chaussure est habituellement assujettie autour des jambes de manière que celles-ci portent souvent l'empreinte des cordes.
Les hernies inguinales sont fréquentes chez les hommes. Est-ce parce que leurs pantalons étant toujours sans ceinture , les parois du bas-ventre ne sont pas soutenues?
Les paysans russes supportent bien le froid; vêtus comme ils le sont, vous le supporteriez peut-être aussi-bien qu'eux; mais il influerait sur votre humeur , tandis qu'ils n'y pensent pas. Ils sont les mêmes en voyage par des temps affreux , par des tempêtes pires que le froid , que s'il faisait beau. Ils sont nés sous ce ciel, c'est le leur. Voyager la nuit, le jour, pendant des mois entiers, pendant plusieurs mois de suite, coucher dehors dans la saison la plus rigoureuse de l'année, ne paraît pas leur coûter d'efforts; c'est tout naturel pour eux ; ils l'ont fait depuis leur enfance, c'est là qu'ils excel-
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lent à montrer la force d'inertie ; ils sont incomparablement plus propres à ce qui exige la constance inactive qu'aux travaux dans lesquels il faut une vigilante activité.
Les paysans russes sont sobres; leur nourriture principale est le pain de seigle et le gruau de sarrasin. La viande est à bon marché en Russie; ils en mangent assez dans les temps où elle est permise, mais ils ne tiennent pas à en avoir pendant leurs carêmes; ils ont, pour y suppléer, outre leur gruau ordinaire, des choux aigres, des betteraves , des concombres, des champignons, des radis, du raifort, qu'ils assaisonnent avec de l'huile de chanvre, rarement avec celle de pavot. Ils cultivent peu de pommes de terre, qui pourraient être pour eux une si grande ressource ; la seule raison qui fait qu'ils s'en passent, c'est sans doute qu'elles exigent trop desoins; ils renoncent probablement pour la même cause aux pois, aux fèves, aux haricots, aux lentilles, dont on voit très peu en Russie ; le sarrasin leur tient lieu de tous ces légumes.
La sobriété des paysans russes porte principalement, comme on le voit, sur la qualité des alimens. L'hi^^er et le printemps, les estomacs sont plus chauds, a ditTIippocrate; c'est-à-dire qu'ils digèrent plus facilement. L'action stimu-
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lante que le froid exerce sur nous peut expliquer cela. Comme on a observé qu'il existait une grande sympathie entre l'estomacet la peau, il est naturel que cet organe se ressente plus que d'autres de l'influence tonique d'un froid sec , et par conséquent qu'il fasse mieux ses fonctions dans les pays froids que dans les pays chauds ; considération importante dans l'étude, non seulement du physique, mais encore du moral de ces peuples. On mange donc davantage dans les pays froids : j'ajoute qu'on peut y manger impunément beaucoup plus de viande. Tous les Français qui ont habité la Russie ont pu remarquer comme moi que les nobles russes mangent beaucoup moins de pain et beaucoup plus de viande que nous sans en éprouver d'inconvénient. Le régime des habitans des pays froids peut être très azoté , ou composé en grande partie de substances animales, tandis que chez les peuples qui approchent de la ligne on le voit devenir presque entièrement végétal; et encore ont-ils de la peine à éviter de cette manière les maladies aiguës que le climat ou une grande chaleur font naître. •
Si le froid engourdit la superficie du corps, il semble augmenter l'énergie de la vie intérieure; s'il émausse les sensatiofis externes,
il semble propre à élever la réflexion. On Fa dit souvent; l'habitant du Nord ne peut avoir cette finesse de tact, cette mobilité nerveuse qui rend les méridionaux si sensibles aux moindres impressions, et les fait changer pour ainsi dire à chaque instant de sensations qu'ils ont d'abord épuisées, de goûts, de plaisirs et de volonté; ses idées sont moins fines, moins subtiles, moins promptes; mais ses goûts sont plus constans, et sa volonté paraît aussi difficile à émouvoir que son système nerveux. Cette qualité peut dédommager sans doute de la privation de beaucoup d'autres. Avec des hommes qui se sont ainsi exercés toute la vie à la constance, en luttant contre le froid, cet ennemi si dangereux , on peut faire de grandes entreprises; on ne doit pas reculer devant ce qui n'exige que de la persévérance, de la ténacité; mais on ne doit pas se dissimuler non plus que dans l'état de perfection où se trouvent maintenant les sociétés, la force est souvent du côté de l'intelligence.
Un froid intense agissant puissamment sur nous, peut occasionner des maladies. Les Russes évitent avec soin de se refroidir en voyage. Il est vrai que lorsqu'on sent le froid, dans ce pays, on peut ne pas le sentir médiocrement; le moindre refroidissement peut donner lieu
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à ce qu'ils appellent la fièvre chaude^ que nous noramons le tjphus , ou fièvre nerveuse. Cette maladie consiste dans une fièvre avec grande ebaleur , violent mal de tété, en un état de stupeur des sens, ou quelquefoiis de délire; souvent éphémère, elle petit se prolonger^ devenir très grave , et se terminer d'une manière fune&te; le repos, leur boisson acide (le; kwas) ou l'eau acidulée dans laquelle il's ont conservé les concombres , sont des remèdes suffisant contre ce naal lorsqu'il est léger; et lorsqu'il est grave, la saignée dans le principe, et plus tard les toniques et les vésicatoires peuvent devenir nécessaires. En France, et dans les aiutres parties de l'Europe, on désigne aussi cette maladie sous les noms àç^ fièvre d'hôpital, àe fiè^^re des prisons y à^ fièvre des vaisseaux y parce qu'elle se manifeste presque uniquement dans les endroits ©4 l'air est corrompu par l'entassement d'un grand nombre d'hommes. On a observé qu'elle s'était développée avec beaucoup plus de facilité dans les guerres d'Allemagne et de Russie que dans celles d'Italie et d'Espagne, où elle a été rare compa)rativement On a dit avec raison que dans le midi de l'Europe , les habitations étant plus vastes, plus ouvertes, et les liommes s'y entassant moins , parce que le climat est moins
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rigoureux, il était plus facile d'y entretenir Fair à l'état de pureté nécessaire, tandis que pour des raisons contraires il était très vite vicié dans les habitations des pays froids. Ces idées paraissent fondées; mais ce qui ajoute beaucoup à l'action de ces causes, déjà trop propres à produire le typhus dans le Nord, c'est Faction du froid lui-même , qui , comme j^ viens de le dire, d'après l'observation des habitasns du pays, est capable, lorsqu'il est aussi intense , de, produire le typhus. 2'elle personne a la fièvre, chaude y disent les Russes, et ils ajoutent aussitôt, pour en indiquer la cause, elle se sera refroidie,. Le>froid peut agir en arrêtant toutà coup une; transpiration insensible, et en corrompant ainsi nos liquides par la rétention de ceux qui étaient destinés à ne plus faire: partie de nous-mêmes, ou en affectant d'une manière quelconque le système nerveux cérébral qui paraît principalement atteint dans cette maladie; quelle que soit la valeur de ces explications, cette fièvre est plus commune en Russie que partout ailleurs. Lorsqu'elle est ainsi sporadique, ou qu'elle n'attaque qu'accidentellement quelques personnes, elle n'est pas contagieuse; mais elle serait susceptible de le devenir si plusieurs personnes affectées de la même manière se trouvaient réunies dans la
même enceinte. J'ai déjà dit combien elle avait été meurtrière à la fin de 1812 , et pendant l'hiver de 181 3. (Voyez pages 79 et suiv.) Elle fit périr plus des deux tiers des prisonniers de guerre, beaucoup de soldats russes , et encore plus d'habitans : elle fit incomparablement plus de mal que le fer et le feu.
La maladie syphilitique existe dans l'intérieur de ces campagnes ; on la trouve fréquemment dans les villes , et dans les villages qui sont sur le bord des grandes routes ; je l'ai vue dans des lieux très retirés : quelquefois elle avait été apportée par des soldats qu'on y avait mis en cantonnement; d'autres foison ne pouvait dire d'où elle était venue ; mais elle doit se répandre facilement dans un pays où les nobles voyagent avec un grand train de domestiques, où les paysans vont très loin transporter le blé et les objets de commerce, où les mœurs sont très relâchées, où les paysans et les gens du peuple se font rarement traiter; ils s'adressent quelquefois à de bonnes femmes qui leur font des remèdes ou insignifians ou trop actifs ; elles emploient souvent des fumigations mercurielles qui noircissent les dents , et éprouvent les constitutions les plus fortes.
On appelle la maladie vénérienne le mal français ^ la mauvaise maladie.
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Les symptômes primitifs sont beaucoup plus rares en Russie (Ju'en France : le virus se glisse plus sourdement.
Les symptômes consécutifs se manifestent de préférence dans le nez , à la voûte du palais, et à la luette , par des ulcérations.
Tl existe en Russie une variété de la syphilis assez commune parmi les paysans, qui ressemble beaucoup plus à celle qui a été observée dans les provinces illyriennes au commencement de ce siècle, et qu'on a décrite sous le nom de mal de scherlievo^ qu'à toutes ses autres modifications, telles que le sibbeus , le mal du Canada, Fépian ou yaws.
Cette affection consiste ordinairement dans des parties plates et ulcéreuses de la grandeur du bout du doigt, plus ou moins, qui se manifestent pour premier symptôme de la maladie dans l'intérieur de la gorge et altèrent la voix, sur les amygdales, à la voûte du palais, à l'intérieur des joues, à la surface et aux côtés de la langue , et dans le nez , souvent avec un malaise général et un aspect de cachexie syphilitique.
Cette variété ne se communique pas ordinairement comme l'autre, mais se transmet avec la plus grande facilité par le contact, c'est-àdire, par l'usage des mêmes vases ou usten-
siles, tels que les verres, les cuillers, par la négligence des soins de propreté. Je l'ai vue attaquer des familles entières , le père, la mère et plusieurs jeunes enfans, qui paraissent la gagner plus facilement que les grandes personnes.
En la voyant commune chez les paysans et chez les domestiques entassés dans d'étroites maisons, et rare chez les riches, qui l'ont en outre beaucoup moins forte, on ne peut méconnaître l'influence de la malpropreté et du défaut de soins sur sa transmission et sur son intensité. Dans quelques cas , toute idée de contagion était si peu supportable qu'il semblait plus naturel d'admettre que la maladie était née spontanément de la misère , de la malpropreté; rappelons-nous que c'est dans les temps de barbarie , sous le règne de la féodalité , que la lèpre a ravagé l'Europe.
La maladie syphilitique guérit souvent d'ellemême chez les paysans russes. J'en ai vu plusieurs qui avaient eu la luette détruite, la voûte du palais perforée, la cloison du nez cariée; qui avaient eu sur les épaules et sur les avant-bras des ulcères dont il restait encore de larges cicatrices; je les ai vus, dis-je, guéris sans avoir fait aucun remède, et avoir depuis plusieurs années une santé robuste lorsqu'ils
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avaient éprouvé des effets aussi marqués d'une cause non équivoque. On a beaucoup parlé de l'exemple rapporté par Van - Sv^iéten , d'un jeune homme qui, après plusieurs traitemens mercuriels infructueux, alla, par le conseil de cet habile médecin, habiter la campagne, où il guérit bientôt sans faire aucun remède, en menant la vie des paysans. Ce phénomène n'en est pas un en Russie ; ces cures spontanées y sont fort communes. Le régime des paysans russes est bien fait pour avoir une action particulière ; il se peut qu'il modifie les constitutions et les maladies devenues constitutionnelles. (42)
Je n'ai vu qu'une seule plique en Russie; et, ce qui est digne de remarque, il se trouva que la vieille dame qui en était affectée, fixée en Russie depuis son enfance, était née en Pologne, de parens Polonais.
Les paysans russes sont ordinairement plongés dans une sorte d'apathie. Ceux qui voyagent, et les ouvriers, paraissent plus gais : les ouvriers imitent assez bien les ouvrages étrangers, les objets de luxe et de goût; mais leur travail n'a que la superficie ; il ne faut pas y chercher les qualités essentielles.
Peut-être les beaux -arts sont -ils destinés à ne jamais fleurir dans les climats rigoureux,
l8o SOUVENIRS DU JN^ORD.
,^, OÙ de pressans besoins occupent sans cesse
la pensée et arrêtent l'imagination. Du moins , si le beau idéal a des i^apports avec la force et Futilité, doit-on s'attendre à voir naître sous un ciel sévère, des conceptions bien différentes de celles que fit éclore le beau ciel de la Grèce et de l'Italie. Le génie qui crée ne faisant que réaliser les rêves heureux de l'imligination, Il est naturel que ses productions diffèrent selon les lieux qui ont une si grande influence sur la disposition habituelle du moral de l'homme, sur ses goûts et sur ses plaisirs. L'habitant des régions septentrionales ne représentera jamais les grâces vêtues d'un
' voile léger, pressant de leurs pieds délicats le
sol hérissé de glaçons sur lequel il a lui-même tant de peine à se garantir de la douleur. De pareils tableaux ne peuvent être de sa part que des imitations. Les chefs-d'œuvre de l'architecture, placés loin du ciel qui les inspira, perdront de leur beauté en perdant les rapports qu'ils avaient avec les objets de la nature. L'œil rencontre avec moins de plaisir le fût de la colonne corinthienne sous un ciel rempli de frimas, où la feuille d'acanthe ne sert qu'à rappeler les sensations perdues d'une nature animée de toute sa force de végétation. A ces corniches, à ces entablemens (chargés
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de neige), à ces ornemeiis nombreux sur lesquels les regards aiment à se reposer, il manque d'être éclairés par le soleil de la Grèce ou de l'Italie , qui seul peut opérer les effets de lumière pour lesquels ces lignes et ces contours avaient été imaginés. Ce n'est pas là ce qu'aurait produit le génie du lieu, s'il n'eût obéi qu'à son impulsion : mais il a été entraîné par l'ascendant d'un genre de beauté supérieure, qui plaît généralement à tous les hommes, et qui les condamne, peut-être, pour toujours à l'imitation. Là, l'imitation a du moins cet avantage de substituer des idées riantes aux tableaux sérieux qu'inspireraient des lieux austères, si l'on s'abandonnait trop à l'impression qu'ils produisent sur nous.
Le culte des contrées heureuses peut être un culte de reconnaissance ; celui des pays moins favorisés de la nature est un culte d'espérance mêlée de crainte , que la religion vient épurer et raffermir.
Avant que le christianisme eût pénétré dans ces contrées , on peut dire qu'elles étaient , pour les idées religieuses sous l'influence des élémens courroucés qui, agissant fortement sur l'imagination, ne pouvaient manquer de modifier jusqu'à l'idée de la mort, et jusqu'à celle des puissances suprêmes. Ces peuples eurent
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leur ciel et leur enfer, comme ils avaient leurs idées de félicité et leurs songes; et quelque bons chrétiens qu'ils puissent devenir, on ne peut imaginer qu'ils le soient jamais à la ma» nière des habitans de Rome ou du midi de l'Europe.
Les Russes ne sont peut-être pas tout-à-fait débarrassés du culte des images qui leur était resté de l'idolâtrie, et auquel ils se livraient encore au dix-septième siècle ; aux ornemens dont ils surchargent les images de la Vierge et des saints, à l'empressement avec lequel ils s'inclinent en faisant des signes de croix devant ces tableaux religieux dès qu'ils entrent dans leurs maisons où Ton en trouve toujours plusieurs réunis, au pouvoir qu'ils accordent à la vierge de Razan ou de tel autre lieu, au saint Nicolas de telle ou telle église, à la dévotion avec laquelle ils portent toute la vie des images protectrices suspendues au cou, à la confiance avec laquelle ils placent sous les saints les malades qui paraissent en danger (4^), on peut croire qu'il ne se bornent pas à regarder les images comme des représentations , mais qu'elles sont à leurs yeux des puissances réelles qui participent à une essence supérieure : il est vrai qu'en cela ils n'en agissent guère différemment de nous. Si nous
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sommes moins disposés à voir des miracles, nous avons cependant des églises, des chapelles, des grottes, où l'on se rend de préférence pour adorer et prier; et lorsque le fidèle prosterné devant les objets de son culte les invoque avec ferveur , il est difficile de dire jusqu'où va son zèle, si l'émotion de son âme lui permet d'établir des différences entre la; majesté divine ou la sainteté , et les formes qui les représentent. Mais le culte des images se montre et a des inconvéniens lorsqu'il conduit à une adoration exclusive, lorsqu'il porte à en décorer tout l'intérieur des temples où chacun vient implorer celle qui captive sa foi, lui reconnaître un pouvoir qu'il refuse à toutes les autres, et prétend lui donner dans le lieu saint la première place comme elle l'obtient dans son cœur; de là peut naître un esprit de controverse toujours dangereux, en ce que toutes ces discussions , faisant perdre de vue le vrai Dieu , doivent nous égarer de plus en plus. Or, c'est ce qui existait chez les Russes, au dix -septième siècle, comme le prouve ce passage de L'Évesque ; « Alors, dît ce cet historien, on accordait aux images un « culte idolâ trique , qui doit faire pardonner « aux anciens iconoclastes. Chacun se disputa tait à qui pi irrait attacher aux murailles
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a d'une église une image qui lui appartînt, à « qui ornerait la sienne à plus grands frais. On « rendait à ces représentations un culte super- «^titieux qui troublait le culte public. Elles a étaient souvent clouées au mur opposé à « l'autel; les dévots leur adressaient leurs priè- « res pendant la liturgie, et tournaient le dos « aux mystères. Le maître d'une image ne souf- « frait pas qu'un autre lui adressât des vœux ; « s'il le prenait sur le fait, il l'outrageait et le « poursuivait jusqu'à ce qu'il en eût obtenu « des dédommagemens : Tu nas, disait-il, ce (ju^à te pourvoir d'un saint qui t'appartienne; « on ne se ruine pas à parer le sien (Vor^ de ce perles^ de pierreries, pour lui voir accorder des « grâces à d'autres. Le patriarche Nicon eut la ce sagesse de faire ôter toutes ces images des temcc pies, et s'attira des ennemis qui ne contricc huèrent pas peu à sa perte. » Plus tard, Pierre ut fut encore obligé d'ordonner à l'archevêque de Novogorod de veiller à ce qu'onsupprimât cette quantité d'images qui remplissaient les églises. Ce que nous voyons aujourd'hui de particulier dans les marques extérieures de la piété des Russes et dans leur foi affectueuse pour tel ou tel saint , pour la Vierge de tel ou tel lieu, etc. , paraît être un vestige de ces pieuses erreurs.
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Dans la religion catholique grecque qui est la dominante, il s'est formé plusieurs sectes en Russie. La plus considérable est celle des rascolnicks ; elle compte parmi ses adeptes beaucoup de marchands , peu de nobles , à moins que ce ne soit de la classe inférieure , et des paysans. Leur croyance diffère peu des vrais dogmes. Ils ont une manière de faire le signe de la croix et de se nourrir pendant les jours maigres et le carême, qui peut les faire reconnaître. Ils ne sont pas tolérés; mais on est loin de les persécuter; on ferme les yeux et on les méprise comme tenant à la lie du peuple par l'ignorance. Je ne sais par quelle série de raisonnemens ils en sont venus aux condamnables excès qu'ils commettent quelquefois. A six lieues d'Orel, nous passions souvent dans un village dont les habitans étaient à peu près tous rascolnicks : des personnes éclairées et dignes de foi m'ont souvent assuré que, dans leur zèle mal entendu, beaucoup de ces paysans s'étaient privés volontairement des sources de la reproduction. La plupart des marchands de la ville de Bellof sont de cette secte. Je fus un jour dans une maison voisine de cette ville ; on parlait d'un enfant qui avait disparu, et on soupçonnait, sur des raisons plausibles, sans doute, les rascolnicks de l'a-
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voir offert en sacrifice. Le capitaine chargé de la police du district était à la recherche des auteurs de ce crime. C'est surtout lorsqu'on observe l'homme encore plongé dans les ténèbres de l'ignorance , qu'on sent pour lui le besoin d'une religion révélée. Par quelles funestes erreurs sa faible raison ne passe-telle pas avant de parvenir à des vérités utiles! à quels travers l'esprit humain ne peut il pas se livrer lorsqu'il sort du cercle de ses besoins physiques, ou lorsque, plus avancé vers la perfection, il abandonne les routes de la morale évangélique !
Dans tous les pays il y a des sorciers , et l'on sent bien que celui-ci ne devait pas faire exception. Les Russes en ont beaucoup ; pour peu que les maladies dont ils sont atteints traînent en langueur, ou leur paraissent inexplicables, comme le sont la plupart des maladies nerveuses , ils sont très portés à les attribuer à un ennemi capable de donner du mal. Ils venaient souvent me demander des secours contre ces influences malignes. Il paraît, par l'expression dont ils se servent, qu'on a d'abord beaucoup redouté les effets d'un mauvais regard ; que la fascination, par un coup d'œil ennemi , était la plus ordinaire ou la plus dangereuse; car ils emploient le même mot pour
exprimer d'autres genres d'ensorcellement.
Je dirai, par anticipation, que ces idées se voient jusque dans les rangs les plus élevés de la société. On peut beaucoup affliger de grandes dames en leur faisant compliment sur le bon état de leurs enfans : elles prétendent que de tels discours les fascinent ou leur portent malheur. Les mêmes personnes quittent la table où l'on serait treize ; s'attristent si l'on renverse le sel; si un couteau ou une fourchette sont mal placés. On n'entreprend un voyage ni un lundi, ni un vendredi. Un prêtre que l'on rencontre au départ est de mauvais augure. On cherche dans la combinaison des cartes mêlées au hasard, l'issue de beaucoup d'événemens : il est peu de maisons où les dames, d'un certain Age laissent passer une journée sans faire la grande patience, etc. etc. Qui pourrait rapporter toutes les chimères inventées par des têtes que l'oisiveté laisse toujours dans un si grand état de faiblesse!
Dès qu'il se montre quelque maladie parmi les bestiaux, on reconnaît l'œuvre de l'esprit malin, et l'on a recours à des enchantemens pour les détruire. J'avais souvent ouï parler de ces réunions nocturnes depaysannes russes, de leur agitation désordonnée, et du danger qu'il y aurait alors pour un homme à les rencon-
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trer. Un jour d'été on sut qu'une de ces cérémonies devait avoir lieu la nuit suivante pour prévenir l'invasion d'une épizootie qui s'était montrée dans les environs. Je me cachai derrière une haie auprès de la place du village où le cortège devait passer. A une heure après minuit, ces femmes, à l'imagination exaltée, sortirent en poussant de grands cris d'une maison éloignée où elles s'étaient réunies , et arrivèrent en foule à la lueur de torches, chantant avec force un air dont elle battaient la cadence sur des faux et des instrumens aratoires dont elles s'étaient armées. Elles étaient à peu près nues, et cachées par leurs longs cheveux blonds qu'elles laissaient alors flotter sans honte : leurs traits étaient affreux comme les formes infernales qu'elles avaient cherché à se donner. La charrue, traînée par une femme, traça quelques croix sur ce carrefour où elles s'inclinèrent à plusieurs reprises, en poussant des hurlemens épouvantables dans lesquels on distinguait les voix de quelques jeunes filles : elles reprirent leur chant sinistre, continuèrent leur marche , parcoururent les environs, et s'arrêtèrent à plusieurs carrefours, où elles allumèrent des feux autour desquels elles firent des contorsions dignes des plus effrénées bacchantes. Les mêmes exorcismes se répé-
talent auprès des villages voisins. Rentré chez moi, je n'entendis toute la nuit que des cris affreux mêlés aux lugubres aboiemens des chiens.
Malheur à l'homme indiscret, au voyageur inaprudent qui viendrait par sa présence rompre le charme, insulter à la pudeur, et peutêtre offenser la puissance ennemie qu'on veut apaiser! L'agitation ne permettrait peut-être pas à ces dangereuses prêtresses de reconnaître leurs amis, et tout autre pourrait payer de sa vie. Le seigneur chez qui je demeurais, revenant un jour de la ville d'Orel, la nuit, dans un léger équipage, vit de loin un de ces groupes redoutables. Malgré toutes les précautions du cocher, elles Tentendirent à une certaine distance, et accouraient pour lui barrer le chemin ; il ne put gagner sur elles qu'en fouettant vigoureusement les chevaux ; elles le poursuivirent fort loin de leurs horribles imprécations. Dans leurs chants, il doit, sans doute, être question de la triple Hécate, de Vénus et de son fils, dont, à ce qu'on m'a assuré, parlent de vieilles chansons russes que le peuple répète sans trop les comprendre.
Tout ce qui tient à des idées religieuses, aux idées d'une puissance surnaturelle , d'une autre vie, des peines ou des récompenses qui nous y attendent, a été tellement obscurci chez les
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différens peuples, en traversant les siècles, qu'on ne peut presque plus pénétrer le sens des mystérieuses cérémonies qui le représentent.
Les Russes lavent le corps des morts, et déposent dans le cercueil quelques pièces de monnaie pour payer le passage; ils y mettent aussi une prière écrite par le prêtre, un témoignage également écrit des bonnes mœurs d'une vie passée selon l'esprit de Dieu, d'une mort précédée de tous les devoirs du chrétien; et, si le défunt était sujet, d'une obéissance respectueuse envers ses maîtres. Après la cérémonie qu'on fait à l'église , les parens et les amis les embrassent pour leur faire le dernier adieu. Les proches (44) les accompagnent à la tombe, et chantent en pleurant tout ce que leur dicte leur cœur. Ils continuent à leur parler ainsi lorsque la terre les a déjà recouverts; on fait sur la tombe un repas de séparation ; de retour, on s'assied à la table du défunt comme pour faire oublier à ceux qui restent celui qu'ils viennent de perdre.
Certains jours on vient sur sa tombe prier, renouveler un religieux repas, déposer des offrandes; les femmes viennent y chanter leurs regrets, oppressées de sanglots çt baignées de pleurs. En passant auprès des cimetières, on entend souvent de ces voix plaintives qui ont
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bien l'accent de la douleur; tout l'inspire dans ce pays ; tout semble concourir aux cérémonies funèbres. Dans ces occasions, lame s'abandonne tout entière à la tristesse, comme si c'était le seul sentiment qu'elle pût éprouver; les cimetières en offrent partout la naturelle expression ; les tombes les plus récentes sont, comme les autres, soigneusement recouvertes de gazon; des bouleaux, sur lesquels l'abeille aime à déposer son miel, ombragent ces lieux de repos qui prêtent toujours tant à la méditation. Il n'y a pas de grands intermèdes pour l'esclave entre la maison qui l'a vu naître et son dernier asile : opprimé pendant sa vie, il voit libre l'issue par où il doit en sortir; il l'embellit, il y transporte ses espérances, fardeau bien accablant pour lui , qu'il ne sait où déposer pendant son pénible voyage sur la terre.
Avant de parler du mode de gouvernement des Russes, qui donne en grande partie à leur moral ce qu'ils ont de différent d'avec les autres peuples de l'Europe, disons un mot des nobles.
Les nobles russes diffèrent des paysans parle physique; ils ne sont pas blonds comme on le croitcommunémentiilenest un grand nombre qui ont les cheveux et les yeux noirs. Sur beau-
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coup de figures de cette classe, on trouve un air asiatique qui décèle leur ancienne origine tartare. Le contentement de soi-même que les nobles poussent assez loin, leur donne une expression de figure tout autre que celle des paysans. Autant ceux-ci paraissent pénétrés de leur humilité, autant les autres ont un air de satisfaction. Comme ils trouvent peu de difficultés dans ce qui les entoure, il croient bien sincèrement que personne n'a plus d'esprit, plus de mérite qu'eux, et qu'ils sont tout ceique l'homme peut devenir. Cette bonne opini6lî de soi donne aux jeunes gens une facilité de manières qui sied bien sous l'habit militaire.
Cette disposition habituelle de l'esprit est peut-être , plus encore que leur genre de vie , ce qui a influé sur leurs traits. Ils ont l'air distingué, non que rien annonce en eux de grandes pensées ou de hautes méditations ; ils ont, au contraire, tous les dehors de l'irréflexion qui suppose qu'on a toujours vécu dans l'aisance. Les nobles russes ressemblent plus aux Français qu'à aucune autre nation ; on dirait que c'est un peuple étranger, une autre espèce d'hommes, qui est venue s'établir au milieu des habitans de ce pays, pour être comme naturellement au-dessus d'eux.