CHAPITRE PREMIER
Aperçu général et considérations particulières sur le moral du peuple russe.
Des frontières de la Pologne , le lecteur aura pu se figurer en partie le tableau que je vais tâcher de lui retracer.
Un jour, que dans le nord de la Prusse je venais de quitter une jolie petite ville, j'arrivai en deux heures dans un village pauvre, triste, où il n'y avait qu'une belle maison pour le seigneur , et des chaumières pour les paysans : là, on avait une certaine noblesse de manières, de l'industrie, de Taisance; ici, je trouvais Thumilité, la paresse, la misère. Le pays était également beau, la nature était la même, et les hommes étaient si différens ! je sortais d'un pays libre, et j'entrais dans celui de la servitude; j'étais en Pologne. Je reconnus aussitôt
cette terre du malheur, dont j'avais vu les repoussantes frontières du côté de Pozen ; je reconnus l'effet des lois destinées au bonheur des peuples! Ainsi donc, ine disais-je, du milieu de l'Europe jusqu'à la mer Glaciale, de la Baltique jusqu'en Asie, et peut-être jusqu'au Ramtschatka, la nature et les hommes
sont empreints et flétris du même cachet!
C'est donc ainsi qu'en ôtant à Fhomme tout sentiment de ses droits, toute espèce de respect pour lui-même, on le paralyse dès sa naissance, on éteint en lui toute volonté , toute vertu ! C'est donc ainsi que, dès son entrée dans la vie, on le fait passer par une espèce de mort préparatoire qui ne diffère presque plus de la mort réelle! et l'on donne à cette manière de le diriger le nom de gouvernement! et l'on appelle cette modification de l'existence, de la civilisation ! comme s'il y avait d'autre rapport entre l'esclave et son maître que le bâton ! Le sauvage délibère et agit par lui-même, il est l'arbitre de son sort, il a le sentiment de sa volonté, de son indépendance qui est ce qui peut le plus contribuer au bonheur. L'esclave se sent toute la vie accablé d'un poids énorme qui ne le laisse pas douter un seul instant qu'il est et qu'il doit être toujours pa;ssif ; le despotisme lui ote tout ce qu'il peut lui
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ôter, et s'il le laisse vivre, ce n'est que pour asservir sa vie à ses caprices.
En avançant vers le Nord , je ne vis que trop se réaliser mes sinistres conjectures. A de grandes distances, un château, une église, et des masures sur lesquelles Tesclave , avec une sorte de dégoût pour la vie, a jeté quelque paille pour les couvrir! L'un de ces deux édifices lui montre la puissance devant laquelle il doit fléchir : l'autre , monument de la religion, s'élevant vers le ciel , lui rappelle une autre vie pour le faire renoncer à celle-ci. A ces mots de puisr sance et de religion , il s'incline et renonce.
Il y a deux espèces d'hommes en Russie, car la civilisation en est venue là : les nobles , et les paysans ou serfs. Les nobles qui ont tout, et les paysans qui n'ont rien : les nobles qui ont toujours raison , et les paysans qui ont ' toujours tort : les paysans qui travaillent, et les nobles qui dévorent. Les marchands, les bourgeois et les employés des villes forment une troisième classe peu nombreuse, qui est tenue à une distance énorme par la noblesse, et ne peut se croire du mérite puisqu'on ne lui montre que du mépris; elle justifie la réputation qu'on lui fait.
Les nobles régnent sur les paysans ; les paysans leur appartiennent. Ils les achètent avec
les villages , et peuvent ensuite les vendre avec ou sans la terre (45); ils peuvent morceler les familles, vendre le fils à l'un, la fille à l'autre, le père et la mère à un troisième, car on ne sépare pas ordinairement deux époux. (46)
Un seigneur ou un noble peut battre ses paysans ou ses gens tant qu'il lui plaît : la loi dit seulement qu'il ne doit pas les battre à mort; c'est comme du temps de Moïse. Si la personne qu'on vient de battre meurt dans les soixante-douze heures qui suivent, la justice s'en mêle, et le noble peut être condamné comme meurtrier; mais aussi la justice est bien facile à apaiser : un léger cadeau glissé dans la main des juges qui viennent pour instruire l'affaire , et quelques verres d'eau-devie qu'on leur offre avec un air flatteur de con- * sidération, leur font bientôt voir les choses comme elles doivent être, c'est-à-dire leur prouvent bien clairement qu'un noble ne peut être coupable.
Si les paysans appartiennent à leur seigneur, à plus forte raison est-il maître de tout ce qu'ils ont; il leur impose telle corvée qu'il veut; il leur fait travailler ses terres à telles conditions que bon lui semble; il n'a là-dessus aucune règle à suivre, c'est absolument à sa volonté. Quelquefois le seigneur, ne voulant
pas entrer dans le détail des travaux, leur laisse tout le revenu de la terre, et exige que chacun lui donne une certaine somme par an, variable comme ses besoins ou sa cupidité. Il y a des seigneurs qui n'exigent presque rien; d'autres prennent quatre , six fois plus, grèvent les paysans au-delà de toute idée, les ruinent, leur ôtent jusqu'aux moyens de travailler, leur font vendre ce qu'ils ont, leur vache, leurs chevaux.
La noblesse a donc des droits sur le peuple, elle peut donc en abuser; il suffirait de cette possibilité pour produire sur le moral des vassaux l'effet le plus funeste.
Hinc mali labes.
Maintenant imaginez-vous, non des hommes, mais des anges dans cette situation , et voyez ce qu'ils doivent devenir. Dès que vous ôtez à un être naturellement faible, malheureux, ou en proie à de nombreux besoins, mais intelligent et actif, la possibilité de raisonner sur son sort et d'agir pour l'améliorer ; dès que vous lui ôtez le droit de propriété, ou la certitude de conserver ce qu'il aura acquis , vous lui ôtez tout, vous éteignez en lui tout sentiment humain, tout ce qui constitue l'homme moral. Aussi le paysan russe est-il paresseux, ivrogne, sans honneur, sans mœurs
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quoiqu'il soit dévot, enfin pétri de vices qu'on liii donne en lui ôtant tout le mérite qu'il de- Trait avoir à bien faire.
Il suffit d'approcher de leurs maisons pour juger que des paresseux les habitent; tout y annonce la nonchalance : insoucians sur tout ce qui les entoure, ils comptent sur l'hiver pour tout assainir. (l\'])
Dans le pays où j'ai vécu , on ne se sert que de chevaux pour travailler; il n'y a pas une écurie pour les loger, sans qu'il y ait d'autre raison pour ne pas en avoir que la peine de les construire; mais c'est une raison si forte, que, dans un pays si rigoureux, on ne trouve d'écurie chez aucun paysan ; leurs chevaux sont sous des hangars; ils dégénèrent par le froid; mais on peut les négliger sans craindre de punition ; il n'en faut pas davantage pour qu'on n'en prenne aucun soin.
Leurs instrumens aratoires ont toute l'imperfection des ouvrages faits à la hâte; je n'ai pas vu, dans toute la Russie , une pelle et une pioche bien faites. Il n'y a pas un morceau de fer dans toute leur charrette : on la casserait d'un coup de poing ; on est obligé de la charger si peu qu'elle ne laisse aucune trace sur les routes. On voit déjà ce que doit être l'agriculture avec des moyens aussi imparfaits.
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J'ai. VU un menuisier serf travaillant chez son maître; il n'avait pas d'établi. A chaque coup de rabot qu'il donnait, la planche qui lui en tenait lieu tombait, parce que les pieds en étaient mal assurés ; il la relevait, rajustait les pieds, et recommençait ; la planche tombait encore. Il répéta cette inutile expérience pendant huit jours : son établi était dans sa maison, à cinquante pas.
Le même seigneur voulait faire monter une maison en bois qu'il avait achetée; huit hommes pouvaient terminer cet ouvrage en quatre jours. Il avait, à quinze lieues, une terre dont tous les paysans étaient charpentiers; il en fit venir huit, qu'il fit relever par huit autres au bout d'une semaine, et successivement. Ils mirent tout l'été, trois mois, à cette construction ; c'était à qui ferait moins de ceux qui quittaient et de ceux qui venaient reprendre, sauf à être rappelés , et ils fesaient quinze lieues pour venir et autant pour s'en retourner.
Lorsqu'on réunit trente, quarante, cent paysans pour un travail quelconque, si le bourgmestre n'y assistait pas, le fouet à la main, le soir viendrait qu'ils n'auraient rien fait, et ils n'en rougiraient pas. Ils savent qu'il faut, manger pour vivre, et ils travaillent justement pour avoir de quoi manger; mais après
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cette tâche, ils ne croyent pas qu'on puisse songer à autre chose qu'à dormir. Il n'y a pas de gens qui dorment autant que les paysans russes, quoiqu'il n'y ait pas un lit pour eux dans toute la Russie : ils dorment tant qu'ils veulent; le sommeil est vraiment pour eux à volonté.
Ils sont sales chez eux ^ et le seraient toujours lors même qu'ils ne recevraient pas, dans leur chambre, les animaux qui viennent y chercher un abri contre le. froid.
Ils n'engraissent pas leurs terres. Il est vrai que ce qui peut les en empêcher, c'est qu'ils en changent entre eux tous les ans (4^) '•> mais ils ne montrent aucun regret de cette habitude.
Dans des pays où le bois n'est pas commun , les paysans le coupent à hauteur d'appui pour ne pas se donner la peine de se baisser.
Outre ses paysans , le seigneur a dans son village ses gens de cour, ceux qui ont l'honneur d'être employés dans sa maison , et d'approcher sa personne, les d^^arovia^ les valets, classe onéreuse qui se multiplie beaucoup % parce qu'on ne peut la faire rentrer dans celle des paysans d'où elle sort. Esclave, elle aide à régner sur les esclaves; instrument du. despotisme, elle est devenue redoutable aux des-
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potes eiix-iïîémes , qui, sans avoir l'air de la craindre, la traitent avec beaucoup de ména- P'emens. Il ne faut pas être bien puissant, ni même bien riche pour avoir ainsi vingt , trente, quaraiite domestiques, dont la plupart ont femme et enfans dans le village ; tous ces serviteurs ne font ordinairement que dormir. On établit des fabriques de toile, de linge de table , de tapis, pour les occuper, parce qu'il faut toujours les nourrir, les loger, les habiller, etc. ; ils ne font presque rien, quelque nombreux que soient les surveillans qu'on place auprès d'eux; ils sont loin de gagner leur vie, quoique la vie soit excessivement bon marché dans ce pays.
Quelques uns ont des métiers qu'on leur a fait apprendre pour les besoins de la maison. Moyennant une redevance, on les laisse quelquefois aller les exercer en ville ; mais ces ouvriers ne prospèrent pas ; ils ne semblent travailler que pour pouvoir s'adonner aux vices, et surtout à l'ivrognerie. Dans la condition où ils se trouvent, l'éducation ne peut donner les idées qu'elle fait naître ordinairement. On fait souvent apprendre la musique à ces trop malheureux serviteurs ; on en forme des orchestres dont l'organisation peut aussi offrir le sceau du despotisme, car il doit se retrouver
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jusque dans les plaisirs (49); il y en avait un dans la maison où j'étais. Je ne fus pas peu Surpris la première fois que j'entendis parler de faire fouetter le premier violon; c'était un jeune homme qui avait du talent ; mais'je m'y accoutumai bientôt; on fouettait l'alto, la basse , la contre-basse, sans que j'en fusse atfecté ni eux non plus.
Dans la ville voisine , un sénateur avait peut-être les meilleurs musiciens de toute la Russie; les jours de concert, il passait dans les rangs , distribuait quelques coups de poing dans la figure à ses artistes qui n'en jouaient que mieux. Le comte R. avait loué une troupe d'acteurs qu'il fesait jouer chez lui, à Orel ; aux répétitions et aux entr actes, il allait parfois leur distribuer de ces encouragemens.
Ainsi l'industrie tenue sous la dépendance ne va pas loin ; et lorsqu'on parle à un tel peuple de lui ouvrir des sources de prospérité commerciale avec l'étranger, il serait en droit de réclamer avant tout son activité intérieure, qui lui est bien autrement nécessaire, et dont on l'a si entièrement privé.
Dégoûtés de toutes les difficultés qu'on trouve à faire mouvoir et agir des gens qui ne le veulent pas , et pour éviter de se mettre en colère et de les battre tous les jours, les maîtres re-
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noncent à l'exercice immédiat de leur autorité ou à la pénible administration de leurs affaires. Us ont un intendant qu'ils louent ou qu'ils élèvent à cette dignité, et auquel ils donnent une grande latitude de pouvoir. Cet homme use de telle sévérité qu'il juge nécessaire pour faire rentrer le revenu qui est considérable relativement aux capitaux ( les biens donnent de huit à dix pour cent) , mais non relativement au nombre des travailleurs. La maison où j'étais avait deux mille quatre cents paysans maies et assez de terre pour les occuper : elle avait de 55 à 70 mille roubles (francs) de rente: ainsi à peu près cinq mille individus étaient appauvris pour élever et enrichir une famille qui, après tout, ne se trouvait ni bien riche, ni placée bien haut. Ce revenu se consommait presque entièrement dans le village, et l'entretien des domestiques en emportait beaucoup.
Le peuple russe n'est pas moins paresseux d'esprit que de corps. Cette expression de figure qui lui est particulière et qu'on a pu remarquerdansles armées, quoiqu'elles l'aient moins que le reste de la nation, dépend plus encore de l'état de l'âme que des traits. On voit sur ces figures inanimées qu'il ne se passe rien à l'intérieur, que ces êtres n'ont jamais cherché à rapprocher deux idées. Leur regard est in*
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déterminé, passif; ils sont indifférens à tout ce qui se passe autour d'eux. Derrière la chaise de leur maître, pour le servir à table, ils oublient qu'ils y sont, ils s'y endorment; je les ai vu ronfler ainsi debout.
Ceux qui passent leur vie à travailler la terre, vieillissent sans avoir fait la moindre remarque en agriculture. Ils labourent sans peine parce que leur terre est légère; ils jettent le blé et ils le coupent lorsqu'il est mûr, ils n'en savent pas davantage ; on ne trouve pas un homme qui sache tailler un arbre. Dieu sait y le seigneur sait , sont des expressions qui s'accordent trop avec le douce rien faire ^ pour qu'ils ne s'en paient pas volontiers. C'est un argument qui répond à bien des doutes, qui résout bien des difficultés. N'ayez pas peur, répètent-ils à tout propos ; non pour vous dire de ne pas craindre, mais pour vous engager à faire comme eux , à ne pas réfléchir. Auprès de la maison où je demeurais, un pont était souvent emporté par les eaux. Lorsque les paysans arrivaient là avec leurs chariots, et qu'ils voyaient qu'il fallait attendre ou aller faire un détour, ils se mettaient en devoir de passer, parce qii'il n'était pas sûr que Dieu ne voulût pas faire un miracle en leur faveur. Ils faisaient un signe de croix et frappaient leurs
chevaux; on était obligé d'accourir pour les retirer.
Quand les villages brûlent, si c'est la foudre qui a mis le feu , ce qui arrive souvent, on sent bien qu'il ne faut pas l'éteindre; et lorsque c'est accidentellement, ils ne se donnent guère plus de peine : ils regardent; quelquefois ils prennent une image de saint et voiit se mettre du côté d'où vient le vent. Ils ont cette arrière-pensée qu'ils n'ont rien à eux : il faudra bien que leur maître les loge et les établisse de nouveau s'il veut qu'ils travaillent; et puis c'est un événement que de voir brûler un village ; ce changement fait diversion. Souvent ils y mettent eux-mêmes le feu; c'est une vengeance qui leur convient , puisqu'il en résulte par-dessus tout qu'ils ne travaillent pas de quelque temps.
Il n'y a presque pas de mendians en Russie, puisqu'il est du devoir de chaque seigneur de nourrir ses vassaux. Bien plus, si des hommes, souvent inutiles, dont on serait bien aise d'être débarrassé, s'en allaient de la maison sans un passeport de leur seigneur, ils y seraient aussitôt ramenés par la police. On ne peut naturellement donner ce passeport qu'à ceux qui ont un état qu'ils veulent faire valoir, ou une industrie qui peut suffire à leur existence; et
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il y en a bien peu de ceux-là ; trop peu pour qu'on s'en prive volontairement. Si un homme qui irait dans une ville avec un passeport de son maître, au lieu de travailler, devenait désœuvré, la police s'en saisirait, et le ramènerait aussitôt comme vagabond à son ancien séjour.
Je ne citerai plus qu'un exemple de leur paresse , car si on n'en bornait expressément le nombre, on se trouverait conduit à repasser tous les actes de la vie humaine. Au printemps , des femmes qui n'ont rien fait tout Thiver, vous demandent à aller en pèlerinage, plaçant ainsi Dieu entre elles et vous: attentif jusques alors à leur montrer de la déférence pour la religion, vous ne pouvez vous opposer directement à l'importante affaire de leur salut que vous leur avez tant recommandée, vous ne pouvez les refuser. Les reliques de Rioff sont les plus renommées ; on y vient de deux , trois , quatre cents lienes. Les routes sont couvertes de ces pénitentes, la plupart bien hors d'état d'être pécheresses. Faisant ces longs voyages à pied , elles mettent toute la belle saison pour aller et venir; et beaucoup font vœu d'y aller tous les ans. En route, elles vivent souvent d'aumônes : les paysans russes sont très charitables.
Voilà ce que devient sous un gouvernement despotique, un peuple naturellement intelligent et fait pour être actif.
Après Ja paresse dont tous leurs ouvrages portent l'empreinte et qui est devenue leur manière d'être habituelle, ce qui domine chez les paysans russes, c'est Tivrognerie. Il n'y a presque pas de paysans, presque pas de domestiques qui n'aient ce défaut ; ils s'y abrutissent. Quelque affaire pressante qu'ait un paysan, si on veut lui verser de l'eau-de-vie, il en boira jusqu'à ce qu'il tombe. Chez une dame où j'ai passé quelque temps, il fallait la veille avertir le cocher de ne pas s'enivrer le lendemain, parce ^u'on avait besoin de lui; car il n'y aurait pas eu de sa faute. Tous les autres domestiques, et il y en avait plus de trente, étaient sur ce pied, parce que celte dame n'était pas sévère.
On a été obligé de limiter le nombre des cabarets. On ne peut en établir sans une autorisation du gouvernement, et il ne l'accorde qu'aux villages qui ont une certaine population , et qui sont à une distance donnée de semblables établissemens. Quel éloge des consommateurs !
Est-ce le plaisir qu'ils trouvent à boire, à avaler cette liqueur, ou l'oubli des maux qu'elle
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apporte, qui leur plaît si généralement? Il suffirait du plaisir de boire pour expliquer l'abus qu'ils en font. Ils ont si peu de plaisir, que, lorsqu'ils en rencontrent, ils sont presque pardonnables de s'y livrer : mais outre la sensation vive qu'ils éprouvent en buvant, et qui varie le sentiment de l'existence, il y a bientôt le trouble agréable de la raison qui leur permet de concevoir d'eux-mêmes une idée avantageuse pour le développement de laquelle l'ivresse leur est bien plus nécessaire qu'aux sauvages. Ce qui prouve un grand abrutissement, c'est la manière dont ils s'enivrent. Nos buveurs se modèrent pour prolonger la jouissance : le paysan russe entre dans un cabaret, demande de l'eau-de-vie, et est sous la table, quelquefois, en dix minutes.
Ce n'est que chez les hommes faits que ce défaut se voit dans toute sa force. Les enfans et les jeunes gens ont les idées de leur âge. Ils ont encore un avenir; l'homme serf n'en a plus. Ce vice ne semble gagner les femmes que par extension ; elles boivent moins que leurs maris, et on dirait que c'est à leur exemple ; elles sentent moins l'esclavage.
La bonne chère plaît-elle moins à cette classe d'hommes, parce qu'elle ne change pas autant les idéçs?
Lorsqu'on ne veut pas travailler et qu'on veut boire, il semble qu'il faut être voleur : ils le sont aussi, mais non pas pour cette raison; il en est une autre plus forte qui doit agir avant celle-là : Thomme qui n'est pas retenu par la crainte de s'avilir n'a aucun ménagement à garder; il est dans le cas de nos actrices pour la pudeur. Si un esclave trouve le bien d'autrui à sa portée, il ne se fait aucun scrupule de le prendre s'il ne doit en résulter aucune punition corporelle : le soupçon n'est rien pour lui ; il n'a pas de réputation à perdre, pas d'honneur à conserver. Ainsi toute la nation est disposée au vol de choses qui traînent, de tout ce qu'on trouve sous la main. Mais pour un vol qui exigerait des combinaisons , des précautions, de l'activité, de Taudace, les Russes en sont presque incapables. Il faut dire , à leur louange , qu'ils vont bien rarement attendre les passans sur les grandes routes ; on voyage avec une sécurité parfaite dans toute la Russie; c'est en outre le pays de l'Europe où il se fait le moins de tours de filous. On peut dire qu'ils ont tous les vices et toutes les vertus que donne la paresse , si du moins l'on peut appeler vertu l'absence de quelques défauts ou de quelques vices.
Si la paresse rend les hommes apathiques
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pour le bien, elle les préserve de tous les excès que fait commettre l'ambition. Elle fait qu'ils se contentent de peu , et ramène les moeurs à une simplicité qui a aussi ses avantages. Ce qu'on appelle les gens du bon vieux temps avaient moins de luxe, moins de besoins , moins d'ambition que nous; ils étaient plus disposés à la bienveillance , ils tenaient moins que nous au superflu, et lorsqu'il s avaient le nécessaire, ils abandonnaient volontiers le reste que nous défendrions au péril de nos jours. Les paysans russes ne sont pas difficiles à contenter; ils ne sont pas médians. Comme ils n'ont pas le projet de devenir de grands personnages , ils sont charitables : un pauvre ne les quitte jamais sans éii avoir reçu quelque bienfait. Et nous', liou s refusons, pour remplir dès vues plus éle- Vëès, nous refusons un sou à un pauvre qui iious le demande pour avoir du pain, lorsque noiis venons de donner dix , vingt francs pour cïiitrer au spectacle. Les piaysans russes sont hospitaliers: descendez sous leur chaume, sans qti'ils aient jamais entendu parler de vous, ils vous reçoivent avec plaisir, ils partagent avec vous ce qu'ils ont; vous êtes maître comme eux dàrïs leur maison; ils vous la cèdent pour peu que vous paraissiez leur être supérieur, et sans aucune vue d'intérêt. Après avoir traité
comme eux-mêmes le paysan de Taiitre bout de la Russie, que le hasard a conduit chez eux ils le remercient du plaisir qu'il leur a fait en venant s'asseoir à leur table. Et nous , nous fermerions notre porte : la première idée qui se présenterait à notre esprit serait celle d'un refus.
Aussi le paysan russe n'hésite -t -il pas à partir s'il le faut pour l'extrémité de l'empire sans autre secours que celui qu'il attend de la Providence, parce que l'espoir de trouver par-^ tout un accueil fraternel ne l'a jamais trompé. Dans la guerre de 1812, tous quittaient leurs demeures pour fuir l'approche des Français, emportant avec eux le peu qu'ils avaient. Nous trouvions tous les villages déserts. Incertains à cette époque de l'issue de la guerre, ils suivaient l'ordre de leurs maîtres, ou des autorités des villes voisiner ; ils allaient quelquefois à cinq cents , à mille werstes sans se demander seulement comment ils feraient pour vivre. Ce n'est que dans un tel pays qu'on peut aussi facilement évacuer des provinces entières : ailleurs il y a trop de monde dans un espace donné, chacun a trop ; pn ne quitte pas ainsi sa maison, on n'obéit pas aussi aveuglément, la vie est plus difficile; et d'ailleurs où trouver un asile ?
ara souvi':NJRS du noiid.
Les paysans russes sont en général indifférens entre eux, ils ne s'obligent pas avec chaleur; mais on peut exiger qu'ils aient pour les autres une activité qu'ils n'ont pas pour eux-mêmes; ils sont surtout indifférens à l'égard de leurs maîtres, qu'ils ne regardent que comme leurs supérieurs : il est difficile de leur inspirer de l'attachement; on pourrait faire, dans cette vue, beaucoup de frais dont ils ne tiendraient aucun compte. Ce qui gagne ordinairement l'amitié , peut ne pas gagner celle de l'esclave; ce qui lie les hommes entre eux, peut ne pas attacher le serf.
Il entre beaucoup de reconnaissance dans Famour filial , on ne doit pas s'étonner que l'esclave ne l'éprouve que faiblement; le bienfait de la vie n'est pas grand à ses yeux.
L'amour , ce rêve du bonheur , se nourrit d'imagination ; l'esclave ne peut guère prêter à ce qu'il aime des qualités dont il n'a aucune idée. Pour peu que son imagination veuille s'élancer au-delà des idées physiques, il ne rencontre que mépris , qu'ignominie pour lui, sa femme et ses enfans. S'il ne se le dit pas, il le sent, et il est probable qu'il ne le sent jamais plus que le jour où il se marie, que le jour où il vient à l'autel, sans espérance, et seulement avec le sentiment profond de son
humiliation , s'unir à une femme de la même condition que lui, pour donner le jour à des êtres qui seront comme eux dépendans, esclaves^ malheureux .-.aussi ce jour là, qui devrait être le plus beau de leur vie, les paysans riissés sont- ils toujours fort tristes : on ne peut voir ce spectacle avec indifférence ; la religion ne peut donner rien d'auguste à cette cérémonie , elle ne trouve que des victimes à bénir.
Tout ceci fait que les auteurs dramatiques russes seront long-temps encore privés des sujets si attachans qu'on trouve dans la vie des habitans de nos campagnes, ou dans les mœurs d'un peuple libre accoutumé à se respecter. La peinture de l'amour des esclaves ne pourrait être que bien affligeante pour une âme honnête ; c'est beaucoup trop de la réalité. Loin d'en multiplier l'image, il faut chercher à la faire oublier par des scènes étrangères. Les Russes, dont le théâtre est encore ignoré, n'ont pu trouver jusqu'à présent de sujets de comédie nationaux, ou pris dans les mœurs du peuple, d'ailleurs si uniformes.
La conscience peut être définie le sentiment du juste et de l'injuste : on peut dire que l'homme l'acquiert dans la société ; elle a pour fondement cette maxime de la loi naturelle,
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de ne pas faire à autrui ce que nous ne voudrions pas qui nous fût fait. L'infraction à cette règle de justice menace la société de tant de désordres , que tout le monde se soulève contre celui qui s'en rend coupable. Cette connaissance profonde des maux qui doivent suivre un tel abus nous paraît un sentiment naturel et spontané ; elle est cependant acquise, elle est le résultat de la réflexion; et si ses combinaisons sont si promptes, si les jugemens de la conscience se font presque à notre insu , c'est par la grande habitude que notre âme contracte de juger ainsi.
L'exercice de la conscience ou l'habitude d'agir d'après ses impulsions est le plus beau résultat auquel puisse parvenir la civilisation. Il y a quelque chose de généreux, de grand, dans l'abnégation de tout égoïsme en faveur du bien général, cette concession volontaire donnant un air de mérite à des actions dont nous devons les premiers retirer le plus d'avantage.
Mais pour qu'une conduite aussi louable profite à celui qui consent à la tenir, il faut qu'il puisse compter sur la réciprocité ; lorsqu'il s'est assuré que les hommes au milieu desquels il vit en agiront de même à son égard , il s'établit un commerce de générosité, une
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rivalité de justice, et une délicatesse de conduite qui répand un charme inexprimable sur la vie; à chaque instant on a l'occasion d'être content de soi et des autres; jouissance toujours vive, qui ennoblit le caractère, élève 1 arae, et se rapproche beaucoup du bonheur. Les paysans russes ue peuvent avoir de conscience. Et où en prendraient-ils l'idée? Leur maître peut tout sur eux, et ils ne peuvent rien sur personne. On peu,t les vendre, et eux ne peuvent pas même acheter avec leur argent des objets dont la possession plaît généralement à tout le monde ; ils ont beau être riches, ils n'auront jamais ni terres , ni maison à eux ; à plus forte raison ne pourront-ils acheter personne. Que dis-je! ils ne pourront se racheté^ eux-mêmes; il n'y a pas de prix, de taux mis à la liberté; l'esclave demeure esclave tant qu'il plaît à son maître; il a beau offrir des sommçs , si son maître ne consent à le rendre libre, il demeurera esclave avec ses trésors (5o). On peut Içur prendre, et souvent on leur prend tout ce qu'ils ont; et s'ils font le moindre tort à quelqu'un, , on les livre à X^i justice j car il y a ce mot dans la lange russe. Leurs maîtres sont toujours crus; et les malheureux ne peuvent pas même être appelés en témoignage. Us sont pillés , battus , vendus , maltraités au-delà de
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toute expression; et les lois sont en faveur de ceux qui commettent chaque jour de pareils excès. Imaginez un homme né au milieu de ces usages, qui les a vus en vigueur toute sa vie, et qui n'a jamais vu d'autres maximes en pratique: que doit-il penser du cœur humain? Le juste et l'injuste existent-ils pour lui? y a-t-il à ses yeux autre chose que la force? Aussi dans lés circonstances où il faut que la conscience se montre, n'attendez rien, ou presque rien de l'esclave ; il n'a pas au dedans de lui le ressort qui doit agir dans ces occasions. Ainsi, peu ou point de délicatesse, peu ou point de reconnaissance chez les paysans russes ; il n'y a pas de gens auxquels on se lasse si tôt de faire du bien ; on est tout de suite obligé de se ranger du côté de ceux qui les oppriment; et en blâmant les procédés de leurs maîtres à leur égard, on les imite, on les prend.
Il ne peut y avoir ni force morale, ni courage, ni énergie cliez des hommes qui se placent au point le plus bas où l'on puisse descendre, et qui partent de là pour toutes leurs actions. Ainsi, point de grandeur d'âme, point de générosité dont ils n'ont pas d'exemple; quelquefois méchans par faiblesse, ils pousseraient l'égarement jusqu'à la barbarie pour ôter les moyens de les punir.
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Le courage est la volonté ferme au péril de ses jours. Je me suis demandé quelquefois si celui des soldats russes ressemblait à celui des soldats français , et j'ai vu qu'il était moins réel , qu'il se composait de beaucoup de fanatisme, qu'il y entrait plus d'obéissance que de volonté, plus de crainte que d'amour de la gloire , plus d'erreur ou d'ignorance que de mépris de la mort. Ils ont des prêtres dans tous leurs rëgimens, nous n'en avions pas un dans toute l'armée. Ils croyent fermement à une autre vie, et la mériter en mourant pour leur pays : beaucoup de nos soldats n'ont pas cette consolante idée, et ils bravent la mort! ils la bravent la croyant éternelle! Ce n'est pas en parlant des Français qu'on peut définir le courage la peur d'avoir peur.
Pour parler des moeurs, il faut remonter plus haut, voir à quoi elles tiennent, ou ce qui peut les influencer.
Le bonheur de l'homme est le sentiment de ses forces ; et quand est-il plus vif, ce sentiment, que lorsqu'il exerce toutes les vertus morales? C'est alors qu'il se sent le plus libre, le plus au dessus de tout ce qui peut le modifier; c'est alors qu'il a la conscience qu'il s'élève vers la perfection et qu'il entre le plus dans l'intérêt général. Plus Fhomme se perfec-
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lionne , plus il se trouve à sa place; c'est surtout la force morale qui l'embellit , car la beauté est la force pour lui comme pour tout dans la nature. La beauté est le développement des facultés données par la nature; c'est le déploiement de grands effets pour de petites causes ; cest la prodigalité des résultats pour ï avarice des moyens ^ selon l'expression de l'immortel Bichat; c'est la profusion sortant de la stérilité ; c'est Dieu gouvernant l'univers d'une mairi invisible; c'est l'homme ne montrant que des vertus lorsqu'il a reçu le germe de tant de vices. Voilà son état désirable, son état de bonheur.
On sent bien qu'il ne peut pas être tel dans l'esclavage : aussi, l'homme n'a-t-il pas, dans celte condition , cet air de gaî té , de satisfaction , qui vient du témoignage de la conscience, du sentiment d'avoir fait le plus de bien possible, ou de la cotifiance dans ses forces. Le paysan russe n'est pas gai , il ne forme pas de réunions les jours de fête, il ne danse pas, il ne s'amuse pas; les femmes sont moins sérieuses, parce que, comme je l'ai déjà fait sentir, ce n'est pas sur elles que pèse l'esclavage; nées pour obéir, elles ne sentent que l'autorité de leurs maris, et la sentent en Russie moins qu'ailleurs; mais pour les mêmes raisons que
les hommes, elles se laissent aller à la paresse.
Les paysannes sont assez réservées dans leur conduite, jusqu'à ce qu'elles soient mariées; leur enfance est à peu près celle des filles des autres pays. Dès qu'elles sont mariées, leurs mœurs se relâchent, sans doute parce que le mariage , leur donnant le goût et Thabitude du plaisir , n'a rien qui en empêche ou en réprime l'abus ; elles apprécient leurs maris; elles voyent qu'ils n'ont pas beaucoup d'amourpropre , que ce n'est pas une grande cause de chagrin pour eux que d'être trahis par leurs femmes, qu'elles n'ont pas beaucoup à en re-r douter pour cette faute; elles les trompent pour toutes ces raisons qui se réduisent à ce qu'elles ne les estiment pas , car leur faiblesse naturelle ne leur fait estimer que la force. La paresse n'a donc pas de peine à les conduire à une vie licencieuse; il est peu de paysannes russes irréprochables sous ce rapport.
On devine que les hommes, plus déchus de leur dignité, doivent être encore plus relâchés sous le rapport des mœurs. Beaucoup sont indifférenssur la conduite de leurs fenimes, et ne tiendraient pas toujours contre l'attrait d'une légère récompense pour devenir les complices de leurs dérèglemens. Les pères marient souvent leurs fils pour eux-mêmes, et les rempla-
cent auprès de leurs brus, cause la plus honteuse, si elle est la moins ordinaire, des mariages précoces qu on voit généralement dans cé>"pays. Cet égarement des passions qui fait oublier la distinction des sexes se manifeste avec une horrible facilité dans les moindres réunions de ces hommes accoutumés à la turpitude.
II n y a pas jusqu'au clergé qui ne soit défavorablement influencé parle régime despotique. Les prêtres de campagne (et on peut dire les prêtres en général , car les villes ne sont rien dans ce vaste pays ) sont sous la domination des seigneurs , puisque c'est d'eux qu'ils tiennent en jouissance la portion de terre qui doit les nourrir. Nés dans une classe méprisée qui se rapproche beaucoup de celle des serfs, et accoutumés à tenir tout des puissans dominateurs, ils les voyent toujours infiniment audessus d'eux; en sorte que les idées des ministres de la religion sont à peu près celles des esclaves; ils se placent d'eux-mêmes presque sur la même ligne, restent dans l'antichambre avec les domestiques, lorsqu'ils viennent au château , et n'entrent qu'avec beaucoup de circonspection lorsqu'on le leur permet. Les valets, toujours prêts à mesurer leurs respects sur les égards qu'accordent les maîtres, se
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croyent au moins les égaux des prêtres , puisqu'ils sont tous les jours au château, et que le pasteur est parmi ses brebis. Les paysans , qui ne savent qu'obéir à la force, ne sont capables d'apprécier d'autre mérite; et, voyant les prêtres parmi eux, logés, nourris et traités à peu près de la même manière , ne peuvent se figurer que ce soient des gens respectables, et agissent en conséquence. Les corps religieux , ordinairement composés d'affranchis, sont dans le même état d'ignorance et d'abjection. Lorsqu'ils viennent quêter dans les maisons seigneuriales, on les accueille avec une supériorité etun air de mépris non équivoques. Ainsi , quoique nés libres jusqu'à un certain point (leurs fils sont obligés de se faire prêtres ou de courir le risque d'être soldats), les prêtres ont donc à peu près le moral des esclaves; ils n'acquièrent presque jamais assez d'instruction pour résister à leur sort et se placer au-dessus; ils savent ce qui les attend, et ils n'étudient qu'en raison de leur avenir ; ils s'enivrent volontiers, volent de même(5i), et si dans les campagnes ils mènent une vie régulière sous le rapport des moeurs, c'est sans doute qu'ils manquent d'occasions, car tout le monde sait qu'à Moscou les maisons des prêtres étaient plus que suspectes, et il en
fallait pour seize cents églises. A Pétersbourg, règne, dit-on, le même scandale.
Ce qu'il y a de bien étonnant', c'est que la religion ne semble pas en avoir souffert aux yeux du peuple. Le paysan s'enivre avec le prêtre, le bat dans l'occasion, et le lendemain il va fort dévotement à sa messe; il distingue l'homme du sacerdoce , le prêtre de la i religion, ce que le peuple semble confondre partout ailleurs. Aussi , malgré tant de démoralisation, les paysans russes sont dévots, et très dévots; ils vont régulièrement aux offices, se privent de viande avec le plus grand scrupule pendant leurs longs et rigoureux caré-mes. Leurs femmes s'observent ordinairement pendant tout ce temps comme les fêtes et dimanches; mais ces mortifications ont lieu presque machinalement et sans y attacher aucune idée de pénitence ou de repentir. Si manger gras un jour maigre leur paraît un péché, ils ne se font ce jour-là aucun scrupule de s'enivrer et de voler.
Les seigneurs sentent toute l'importance du mobile ou du frein de la religion, et en cultivent le germe dans leurs vassaux autant qu'il leur est possible; ils ont soin de faire bâtir de belles églises pour parler aux yeux. Le gouvernement, qui connaît les effets de ce
prestige, exerce dans leur construction une vigilance active. 11 n est plus permis de construire d'églises en bois. Tous les seigneurs font chaque année leurs pâques ; quel que soit le fond de leur cœur, ils n'hésitent pas à s'approcher des sacremens, puisqu'il s'agit de conserver leur autorité, et à faire de celte religion sainte un instrument d'injustice et d'oppression; le gouvernement les y oblige (52), ainsi que l'armée , parce qu'il en a reconnu la triste nécessité; mais les seigneurs la sentent aussi bien que lui ; ils voyent bien qu'il y va de leur intérêt à perpétuer cet usage. Et les Russes nous reprochent de n'avoir pas de religion !
Je me suis souvent demandé par quel miracle on avait pu amener les idées de ce peuple au point où elles sont , car tout paraît miraculeusement arrangé. La noblesse a voulu prendre un pouvoir absolu, dominer seule, elle a maîtrisé le clergé, l'a ravalé à l'égal du peuple qu'elle tient dans l'esclavage , et cependant la religion n'en a pas souffert. Ce peuple en acquiert, en conserve assez pour qu'on puisse s'en servir pour le conduire : comment se fait-il que l'esclavage qui affaiblit tous les ressorts, toutes les facultés de l'âme, qui rend apathique sur tout , ne détruise pas également
l'idée de la religion? Comment peut-on prêcher à Tesclave l'esprit de l'Évangile quand on ne lui montre qu'abus de la force? Comment peut-on se faire entendre de lui quand on lui dit qu'il faut pardonner les injures , pratiquer la vertu, la bienfaisance, et qu'il voit que son maître, qui en sait plus que lui, fait tout le contraire? Comment s'y est-on pris pour ôter à ces hommes, tout, excepté cette disposition?
Y avait il une marche certaine à suivre? Avaiton calculé d'avance où l'on voulait en venir?
Y est-on arrivé avec quelque certitude? Je ne le crois pas ; je crois que c'est un effet du hasard, et on peut répondre à ces questions que tous les hommes ont horreur du néant, et que lorsqu'on leur parle d'une autre vie, de peines et de récompenses éternelles, du paradis et de l'enfer, il ne dépend pas d'eux de rester indifférens. Toutes ces distinctions de maître et d'esclave, d'oppresseur et d'opprimé, de faible et de fort, disparaissent devant la grande idée de l'éternité; et l'esclave et le maître, et le dominateur et le sujet ne sont plus que des hommes faibles, malheureux, animés du désir inquiet d'une félicité plus grande à laquelle ils ne sauraient renoncer, et que l'idée consolante d'une autre vie leur permet de nourrir. Je sais qu'il est difficile de concilier la crainte
profonde des tourmens éternels; et l'observance attentive de toutes les privations prescrites pour les éviter, avec tous les vices, tous les désordres, avec l'état d'impureté naturelle à l'esclavage, et que la même religion condamne si hautement? C'est une de ces contradictions dont le cœur de l'homme n'offre que trop d'exemples, et qui le rendent sous certains rapports bien inconcevable; on y voit réunis des élémens bien opposés, bien peu faits pour être ensemble. Le même homme qui n'ose manger un œuf parce que la religion le défend , ne craint pas d'enfreindre ses préceptes en s'enivrant ou en faisant pis encore. De tous les problèmes de la nature, le cœur et l'esprit humains ne sont pas les moins difficiles à résoudre.
Ce qui ne doit pas moins surprendre c'est la manière dont la religion entre dans les vues du gouvernement, et s'y adapte pour ainsi dire. Le paysan est appauvri par l'esclavage ; il n'aurait pas de quoi manger de la viande toute l'année, quand on le laisserait libre d'en user. La religion vient lui prescrire de s'en priver, et lui faire un mérite de ce qui serait pour lui une nécessité. La pauvreté des paysans russes fait sentir de quelle importance il était qu'ils se conformassent aux privations qui doi-
vent les empêcher de s'apercevoir de leur malheureuse situation.
Il peut paraître prodigieux que le gouververnement, en opprimant les hommes, les ait ainsi forcés à se réfugier dans la religion. Il semble plus naturel de penser que cette religion existant chez ce peuple depuis huit siècles , c'est elle qui a préparé cette forme de gouvernement; que probablement on aurait trouvé plus de difficulté à courber ces hommes sous le joug s'ils fussent restés idolâtres, ou même s'ils se fussent faits catholiques romains ; le rite romain prescrivant beaucoup moins de privations que le rite grec.
Toutefois l'esclavage des Polonais qui sont de la religion catholique romaine, était encore plus dur que n'est celui des Russes. Avec de la force ou du temps on peut façonner les hommes ; et lorsqu'on emploie l'un et l'autre de ces deux grands moyens, on en fait ce qu'on veut.