CHAPITRE II
Des nobles russes,
a L'esclavage, dit Montesquieu, n'est utile «ni au maître, ni à Tesclave ; à celui-ci, « parce qu'il ne peut rien faire par vertu ; à « celui-là, parce qu'il contracte avec ses es- « claves toutes sortes de mauvaises habitudes; « qu'il s'accoutume insensiblement à manquer « à toutes les vertus morales ; qu'il devient « fier, prompt , dur, colère , voluptueux , cruel. »
Je ne connaissais pas ce passage de Montesqieu lorsque j'ai écrit ce qu'on va lire; mais il s'accorde trop avec ce que j'ai eu occasion d'observer, pour que je n'aie pas dû m'en appuyer.
Eutrons«hezun seigneur, fendons cette foule de domestiques qui remplissent l'antichambre de l'odeur de leurs pelisses et de leurs personnes; et qui, non contens de s'y établir la nuit, y ronflent une grande partie de la journée.
Nous savons qu'il a un intendant, et que, quoiqu'il passe à peu près sa vie à la campagne , il ne s'occupe pas plus d'agriculture que s'il était à bord d'un vaisseau. Outre le désagrément de parler à des gens qui ne veulent
pas comprendre , il y a une autre raison qui l'em pêche de s'y livrer; c'est que dans un pays où ceux qui travaillent sont esclaves, il est du bon ton de ne pas travailler afin de se distinguer encore davantage. Lorsqu'on ne règne pas par la raison, il faut prendre un masque.
En se levant, le maître absolu boit du thé en fumant sa pipe. Un moment après il déjeune et boit de l'eau-de-vie; avec plus ou moins de peine il atteint l'heure du dîner. Avant qu'il se mette à table , et pour le disposer à cette grande œuvre , on lui apporte une ou deux fois de l'eau-de-vie.
Le dîner est copieux (53); on mange pour passer le temps , et pour se sentir différent de ce qu'on a été jusqu'à cette heure du jour. Toute la table, si grande qu'elle soit, est entourée de domestiques ordinairement plus nombreux que les convives. Aprèsje café on tient un moment la conversation; on entend l'exécution de quelque morceau de musique sur le piano : mais bientôt le héros bâille, et s'en va dormir selon sa coutume de toutes les saisons.
A son réveil, on lui sert du thé dont il boit plus ou moins de tasses dans lesquelles il met plus ou moins d'eau-de-vie. Tl fume, il se fait donner des confitures , des pommes, des pru-
neaiix, etc. S'il y a du monde, on joue aux cartes; les dames s'exercent à la grande patience. Mais la soirée paraît longue néanmoins malgré la présence des nains et des fous, dont on s'entoure dans beaucoup de maisons distinguées. Les plus actifs lisent alors des romans ou des vers : on fait faire de la musique par ses esclaves, s'ils y sont habiles; on les fait chanter, danser ; on se promène dans la maison. Si on a la légitime habitude de s'enivrer, on s'enivre.
Enfin vient l'heure tant attendue du souper; «i^
on boit une ou deux fois de l'eau-de-vie , et on se met à table pour ne manger pas moins qu'à dîner, en commençant par la soupe. On va se coucher, on dort encore beaucoup ; le lendemain on se réveille de fort mauvaise humeur, et on recommence.
L'esprit laissé sans culture, le jugement sans exercice, perdent toute leur force; et, après un certain temps de cette vie oiseuse , ils sont tellement affaiblis, que l'idée de la moindre occupation déplaît, répugne, fatigue. Il n'est plus possible de fixer son attention sur rien. Aucun sujet n'offre assez d'intérêt pour provoquer la méditation. On ne peut plus penser tout seul , on n'est plus propre qu'à la conversation. Il ne faut rien moins que la pré»-
23o SOUVENIRS DU NORD.
sence de quelqu'un et la nécessité de parler pour faire mouvoir les ressorts de l'intelligence, si embarrassés, si rouilles.
Les énormes distances qu'il faut toujours franchir pour trouver avec qui échanger ses idées contribuent beaucoup à ôter à l'esprit sa vivacité. Il est effrayé lorsqu'il faut faire des rapproche mens , tandis qu'ailleurs les objets sur lesquels s'exerce la réflexion nous entourent, sont à notre portée. La pensée est beaucoup plus pénible dans les pays déserts que dans les pays peuplés. L'ennui a toujours le temps de saisir les voyageurs avant qu'ils n'arrivent. On passe une grande partie de la vie sur les chemins; il n'est, peut-être, rien de plus funeste à l'intelligence. Les bibliothèques des Kusses, lorsqu'ils en ont, ne sont formées que d'ouvrages de goût. Ils estiment peu, ils méprisent même des occupations dans lesquelles il faut chercher péniblement la vérité, au lieu de laisser errer son esprit au gré de l'imagination. Aussi , il n'est presque pas un de ces messieurs qui voulût être un savant, un physicien, un naturaliste. Ils ne sont pas toujours maîtres de s'empêcher de rire de pitié en prononçant ces mots qui rappellent tant de miracles de l'esprit humain, et le seul abri qu'on ait laissé aux hommes contre l'oppression. Mais
LES RUSSES. 23 t
il n'y en a pas un non plus qui ne voulût être Fauteur d'un roman , d'une pièce de vers, d'une tragédie qu'on peut faire partout et sans perdre de vue le trône et la cour, vers lesquels l'amour-propre flatté , ou une haute idée d'euxmêmes les porte sans cesse. Ainsi il y a longtemps que la nation a des poètes, et elle n'a encore ni savans, ni orateurs. On conçoit sans peine, en voyant dominer ces idées , qu'il peut être à la mode de tout ignorer, puisque le défaut d'instruction n'empêche ni de juger un roman, ni de goûter des vers, ni de figurer à la cour. Les emplois publics, les charge» de la magistrature, les occupations sérieKiSes qui pourraient détruire ou au moins corriger cette tendance à la féerie de l'esprit et du cœur, n'existent pour ainsi dire pas. Personne ne veut des plixes inférieures qu'on a déshonorées, avilies : et pour les autres , on choisit plutôt un haut rang et une haute naissance que les talens.
Cette habitude de tout attribuer à la naissance et de voir qu'en effet on obtient tout par elle , finit par la faire regarder réellement comme tout, etle reste comme rien. Les nobles se croient dans toute la sincérité de leur cœur des hommes différens du reste delà nation, ou une espèce à part. Bien plus, je crois que
quand ils voudraient faire un effort pour avoir une autre manière de voir, ils ne le pourraient pas. Ils ont tous les mêmes idées, ils se conviennent entre eux, ils s'entendent; et, sans aucun projet, sans y penser, ils se soutiennent d'un bout de l'empire à l'autre. Ils s'estiment réciproquement comme les membres d'une même corporation, où Ton est admis à l'exclusion du reste des hommes, comme les membres de l'Académie , du Conseil d'état, de la Chambre des pairs , s'estiment entre eux. Ils se servent comme feraient des espèces de francsmaçons. 11 ne dépend pas d'eux, dans la nécessité d^un choix, de donner la préférence à un noble : leur amour-propre et leur égoïsme y trouvent trop de satisfaction. Tant que l'égoïsme sera le mobile des actions humaines , tant que les hommes mettront leur intérêt particulier avant l'intérêt de tous, on est sûr que si on accorde à une classe quelconque, à des hommes quels qu'ils soient, des avantages sur les autres, ils feront tout leur possible pour les conserver ; tous les moyens pour parvenir à ce but leur paraîtront admissibles; et s'ils y renoncent , ce ne sera qu'après les avoir défendus de toutes leurs forces , on ne doit pas prétendre qu'il en soit autrement; on né doit pas espérer de les voir se dépouiller d'eux-mê-
mes; ce serait trop exiger de la nature humaine. Ainsi, tant que leur volonté prévaudra, il n'y aura pas d'autre justice que leur volonté; et si cette volonté a constamment l'avantage, si elle réussit toujours , elle prendra un air d'équité ; parce que le succès légitime et justifie tout, parce que la justice est ce qui arr,ive le plus ordinairement par le cours naturel des choses; il j a un Dieu^ ou cela devait arriver ^ sont à peu près synonymes. Ainsi l'injustice qui arrivera avec plus de constance encore, puisqu'elle sera le produit de l'égoïsme puissant qui ne doit jamais être en repos, l'injustice sera l'événement inévitable, le résultat du cours naturel des choses, l'arrêt du destin: tant il est facile à la force de se justifier ! tant il est facile de prouver aux hommes qu'ils ont tort lorsqu'on est plus fort qu'eux! On conçoit, dès lors, la conduite que les grands tiendront envers leurs inférieurs : on devine si, lorsqu'ils auront un moyen comme la force pour les gouverner, ils iront en chercher un autre; s'ils se piqueront d'être justes, d'avoir de la conscience. L'injustice sera un droit (car on lui donnera ce nom), le droit , ou les droits de la noblesse , et ces droits s'étendront sur tout, jusque sur la vie de leurs inférieurs, à laquelle il faudra leur défendre d'attenter, si on
2 34 SOUV£iMRS DU NORD.
ne veut les voir y porter atteinte, pour goûter davantage le sentiment de leur force ou de leur grandeur. Croyez -vous donc que l'homme puisse se lancer à demi dans la carrière de l'iniquité, ou que l'égoïsme puisse se modérer lorsque tout le favorise?
Les taxes, les impôts, les rançons se multiplieront à volonté, et seront exigés le bâton à la main : l'homme veut tout ce qu'il peut dans ses intérêts.
O pudeur! où fuis-lu quand tu nous a quittés?
Leurs relations avec leurs égaux ne leur donneront de la conscience qu'une idée bien légère et bien fugitive, en comparaison de la constante pratique de leurs intérêts; ou, pour mieux dire, ils auront deux consciences; une pour ceux qui pourront résister et qui les obligeront à se rapprocher de la ligne de la justice; et l'autre, pour ceux qui ne pourront offrir aucune résistance, et sur lesquels ils se vengeront de la contrainte que les autres leur auront imposée; car rien n'est pénible comme ces sortes de détails , cette connaissance minutieuse du tien et du mien. Il est bien plus simple , plus commode, plus distingué de prendre tout, pour soi.
Ils conserveront cette disposition; on s'en
apercevra si on leur donne quelque place à remplir. Il n'y a pas de fonctionnaire public en Russie qui ne succombe à cette lentation; et succomber est encore une expression à leur avantage, puisqu'elle suppose une lutte, une résistance, et qu'ils sont loin d'en opposer à l'habitude de prendre, devenue naturelle. Les petits partagent avec leurs supérieurs : ceux-ci donnent aux surveillans, aux juges, aux gouverneurs pour qu'ils ferment les yeux. Les gouverneurs donnent aux ministres pour qu'ils les tolèrent. Depuis long-temps on envoyait des sénateurs pour inspecter les gouvernemens ; les gouverneurs savaient leur arrivée long-temps à l'avance ; quand le sénateur venait, la somme était prête; on la lui glissait, on lui donnait un bal, et il trouvait tout en règle; son rapport était des plus favorables. Un gouverneur a mille écus d'appointemens, ce qui suffit à peu près pour acheter le bois qu'il lui faut. Celui qui n'a pas de fortune a comme les autres un train de vingt, trente, quarante mille francs de dépense et davantage; et en cinq ou six ans, il achète quelquefois pour deux ou trois cent mille francs de bien. Ce qui a paru bien extraordinaire à toute la nation, c'est de voir user de rigueur contre ces abus. La iSr?, l'empereur envoya pour inspecter
2 36 SOUVENIRS DU 3?JORD.
quelques provinces, un sénateur en qui il avait confiance (le sénateur Missayéduf ) ; il lui recommanda une juste sévérité. Ce brave homme ne laissa aucune autorité en place dans le gouvernement de Toula ; il fut obligé de tout casser depuis le gouverneur jusqu'aux plus petits employés. Il ne put faire autrement dans le gouvernement de Roursk , ni dans celui d'Orel. Sur trois ou quatre cents employés qu'il y avait dans chacun de ces gouvernemens , il se trouvait à peine quatre ou cinq personnes à conserver ; le reste était corrompu jusqu'à la moelle des os. Et à quoi cette sévérité aurat-elle servi! à peine était-il dans le gouvernement d'Orel , qu'on disait déjà que le nouveau gouverneur de Toula faisait pis que son prédécesseur. Il faut reconnaître là l'esprit cosaque. On voit, dans cet état de choses , se réaliser le proverbe de l'oisiveté mère des vices. A Tâge où les passions se développent, tout est à souhait : il n'y a pas d'esclave qui résiste à son maître. C'est autant pour prévenir les dérèglemens des jeunes seigneurs, toujours favorisés par la basse complaisance des domestiques , que pour leur instruction , qu'on place auprès d'eux des étrangers , des hommes libres , qui aient une moralité que ne peut avoir l'esclave. Aux dépens de leur amour -propre national,
LES RUSSES. 2j7
tous les grands sont obligés d'écarter de leurs fils des êtres dégradés, et de les subordonner à des hommes nés et élevés dans les principes de l'honneur et du devoir : et je dis, avec orgueil, que c'était ordinairement des Français qu'on choisissait pour remplir ce noble ministère : tant.il est vrai, tant il est reconnu du monde entier, que ces deux mots France et honneur sont à jamais inséparables!
Mais enfin, devenu son maître, le nouveau seigneur use de ses droits. Il n'y a pas de maison où ces licences ne se voient ; il n'y a presque pas de table de riche où ne viennent s'asseoir des enfans naturels envers lesquels, il faut en convenir, les Russes en agissent avec une générosité , une philanthropie, bien dignes d'éloges. Dans l'intérêt des mœurs, la religion défend les mariages entre parens, même les plus éloignés; mais que les passions s'en vengent quelquefois d'une manière scandaleuse!!
Voilà ce que produisent l'oisiveté, la fortune et le pouvoir dans l'isolement ; au lieu d'une vie régulière et honorable, une suite non interrompue de vices et de désordres.
Si le travail forme le caractère de l'homme en lui donnant le sentiment de sa dignité, il suffirait assez de l'oisiveté pour le faire décheoir ou l'empêcher d'acquérir son dévelop-
pemerit naturel. Que doit-ce donc être, lorsqu'à l'oisiveté se joignent les vices qu'elle produit si souvent ! le caractère au lieu de la force et de la générosité n'offre plus que faiblesse et méchanceté. L'amour-propre, la jalousie, la bizarrerie, les caprices, tous les travers dans lesquels se jettent l'intelligence et la force de l'homme, déviées de leur voie naturelle qui est le travail, le tourmentent sans cesse, et font de ces grands oisifs de vieux enfans. Les jeunes gens ont de la gaîté; ils sont tous au service militaire ou y sont destinés; ils ont un avenir : l'homme fait, revenu de tout et vivant sur sa terre n'en a plus. Dans cette situation, qui est la plus grande partie de leur vie, les Russes ne sont pas gais , parce qu'une autorité , 'tM:' /^/iv fondée sur la raison, ne saurait donner une satisfaction réelle. Privés d'objets de distraction, ils sont tout entiers au sentiment pénible de leur inutile existence. L'ennui, mais Tennui le plus triste, puisque c'est l'ennui de soimême, ne les quitte plus. Ils s'ennuient en se levant, ils sont encore ennuyés de la veille; et le jour, qui se prépare, les embarrasse. Leur triste isolement fait de leur séjour une espèce de lieu d'abandon. On devient mélancolique ou disposé aux émotions les plus tristes, les plus sombres : on en est avide; c'est le pays
OÙ les poètes élégiaqiies auraient le plus de plaisir à publier leurs ouvrages, parce que c'est, de toute l'Europe, celui où ils produisent le plus d'effet. Tous les cœurs sont pressés du besoin d'exprimer de tristes sentimens , tous cherchent à se répandre en expressions pathétiques : tout le monde veut faire ou entendre des vers, et se sent soulagé lorsqu'il a fait preuve de sensibilité en les écoutant.
Nulle part on n'apprécie autant les plaisirs de la société. Lorsque le ciel accorde cette faveur, on est heureux un moment. On se lie facilement, on s'éprend très vide. Les idées romanesques dominantes cherchent à se réaliser. On voit souvent chez les hommes l'amour malheureux recourir au suicide pour prouver sa force et sa sincérité. D'autres fois on se tue pour ne savoir pas vivre. On ne peut se faire une idée des écarts de l'imagination livrée à elle-même ; combien elle est habile à se créer des maux. Avec tout ce qu'il faut pour être heureux ou est au comble du malheur, parce qu'il manque le correctif, le travail, ou les difficultés nécessaires dans la vie, parle plaisir que nous avons à les surmonter.
Les liens du sang sont très forts entre les nobles russes ; conséquence de l'isolement et de l'abondance des biens. Mais s'ils sont bons
a/^O SOUVENIRS DU NORD.
pères et bons fils, ils sont mauvais époux, à cause de leurs imperfections de caractère; et parce que pour être bon mari, il faut avoir un caractère d'homme développé. Ils exercent souvent la patience de leurs femmes, auprès desquelles ils sont loin d'être soigneux. Ils les rendent souvent malheureuses: bien leur vaut, je crois, d'être dans la solitude. En voyant leur habileté à leur chercher des torts, je me suis quelquefois demandé s'ils en agiraient ainsi au milieu de nos villes ; et j'ai vu que la crainte du ridicule et les occasions de vengeance pour leurs épouses sauraient bien les retenir. Tels qu'ils sont, leurs femmes ne pourraient guère les aimer sans l'autorité qui leur donne un air de mérite.
Les filles ont chacune un quatorzième de la fortune de la famille ; mais il est rare qu'on n'y joigne pas quelque dédommagement de cette rigueur de la loi. (54)
Après l'enfance , il n'y a donc, pour les jeunes nobles, que le service militaire. Il y a peu de places dans l'intérieur qui puissent leur offrir une carrière : un honnête homme ne veut être ni juge, ni avocat. Les nobles pe pensent qu'au service militaire ; ils ne connaissent et ne veulent que ce sort. Ils sont obligés de servir puisqu'il faut que ce soient les mêmes qui com-
LES RUssEà. 24 r
mandent l'année et le peuple; mais c'est bien de leur goût ; sans cette occupation, ils né sauraient que devenir, ils n'auraient rien à faire dans ce monde. Comme militaires , ce sont des fanfarons pleins de cœur. Ils seraient difficiles s'ils ne se contentaient pas de l'expression : c'est ce que Voltaire a dit de Villars.
i( C'est une superbe chose que la bravoure , « a dit madame de Staël, quand on expose une « vie chère à sa famille, une tête remplie de « vertus et de lumières , et qu'un citoyen se c< fait soldat, pour maintenir ses droits de ci- « toyen. Mais quand des hommes se battent a seulement parce qu'ils ne veulent se donner «la peine d'occuper leur esprit et leur temps «par aucun travail, ils ne doivent pas être « long-temps admirés.... )>Que doit-ce donc être lorsqu'ils se battent pour conserver des droits injustes , pour maintenir leur pays dans l'oppression !
L'habitude de commander chez eux et les grades militaires leur donnent de la hauteur: mais cette hauteur qui ne repose ni sur les talens, ni sur les vertus, qui ne s'appuie sur aucun mérite, est bien loin de l'élévation réelle. Elle ressemble beaucoup à celle des clochers de leurs villes qui ne sont que mensonge. Ils parlent toujours du pouvoir des grands, et ja-
mais des qualités du peuple; toujours de politique et jamais de morale, celle-ci n'existe pas pour eux. Ne connaissant les vertus que par ouï-dire, ils en ont souvent trouvé dans les livres, mais rarement au fond de leur cœur. Point de droit des gens , point de lois à suivre, point de justice à rendre ; le bâton a tout remplacé !
Ils sont crédules, imbus de préjugés religieux, magiques, et autres conséquences naturelles de l'ignorance et du défaut de caractère. Ils ont tous quelque histoire de revenant^ de sorcier, d'esprit follet, de miracles, à vous raconter : ils m'en ont souvent rompu la tête. Un officier qui connaissait fort bien notre littérature , avec lequel nous fîmes route peu de jours après avoir été pris, se mit, après une conversation sérieuse, à me parler de revenans : si nous avions eu le temps de nous arrêter, et qu'il eût eu ce qu'il lui fallait, il m'aurait fait voir qui j'aurais voulu, quelques uns de mes amis ou de mes proches, morts depuis long-temps; il parlait sérieusement. Je fus étonné; je ne connaissais pas encore ces messieurs. Dans ces derniers temps, les Russes ont donné, comme on pouvait le prévoir, dans le magnétisme animal; de telles vérités devaient leur convenir : il s'agit de croire sans examen.
Les nobles russes sont aussi généreux par ostentation envers les étrangers qu'ils le sont peu envers les indigènes; ils sont dissipateurs comme les hommes à qui les biens arrivent sans peine. Il n'y a pas de pays où, sans être dans aucune espèce d'affaire, les riches se ruinent aussi facilement, où les fortunes changent si souvent de maître. Ils sont très hospitaliers ; ils ont les moyens et l'habitude de donner; ils nourrissent tout ce qui les entoure. D'ailleurs , lorsque des hommes , par leur naissance ou le rang qu'ils occupent dans le monde, reçoivent de ce qui les environne , avec l'opulence, tous les agrémens de la vie, il y va de leur honneur de se montrer sensibles à tant de bienfaits, et d'y répondre par ce qui peut le mieux indemniser les autres, par la générosité, par cette grandeur de tous les temps et de tous les lieux qui consiste à répandre les richesses. Tel est assez brdinairement le cœur de l'homme, désireux de ce qu'il ne possède pas, et prodigue de ce dont il ne peut manquer. On est presque sûr de l'élever ou d'inspirer de beaux sentimens et de belles actions en comblant le vide que les besoins ou l'indigence créent autour de nous. Le cœur humain peut être comparé à un corps élastique qui réagit plus ou moins selon qu'on
le presse en bien ou en mal. Dans tous les pays de la terre , vous trouverez plus de prodigalité chez ceux à qui la fortune a toujours souri que chez ceux qui ont acquis péniblement la leur : les uns et les autres sont conséquens. Accoutumés à ne rien surveiller, les nobles russes ne sont point minutieux ; ils ont de grandes manières. La paresse de leurs gens, qui les servent toujours fort mal, fait qu'ils sont faciles à contenter. L'ennui, le besoin de sensations les rendent très accessibles ; ils ne savent se refuser à qui veut les voir. La fierté, la hauteur les porte à admirer le beau. On leur a fait le reproche de barbarie , ils ont le désir louable de détruire cette réputation; c'est un mérite en eux, puisqu'ils pourraient se passer de payer tribut au génie : ils ont cet avantage sur les Orientaux. Ayant la fortune et le pouvoir, ils aspirent à l'esprit, croyant que le jugement doit s'y trouver. Parlant familièrement notre langue, ils aiment notre théâtre. Les grands jouent souvent la comédie et la tragédie en français : avant cette guerre, c'était le talent auquel les plus capables aspiraient; ils aimaient à se voir avec l'habit de PhiUnte, d'Orosmane, de Figaro; ils se faisaient peindre sous ces costumes. Les jeunes gens sont aimables dans le monde : leur con-
versation est enjouée ; ce sont des hommes de société, mais non des hommes solides.
Dans ce genre de vie , les Russes sont bientôt vieux ; leur corps usé par les excès n'étant soutenu ni par le travail, ni par l'exercice (ils ne sortent presque jamais à pied), ni par l'intelligence , tombe de bonne heure ; ils sont très vieux de corps et d'esprit à soixante ans. Les paysans au contraire parviennent à un âge très avancé, juste dédommagement des privations qu'ils souffrent , car la vie est toujours un bien.
Les dames russes, moins détournées de leur vocation naturelle , puisque partout une mère s'occupe de ses enfans, et au moins inspecte sa maison; les dames russes ont, sous le rapport du mérite , de l'avantage sur les hommes. Le défaut de soucis pour l'existence leur laisse prendre beaucoup d'enjouement et de grâce dans l'esprit , ce qu'empêchent le travail et des idées sérieuses qui ne sont pas faites pour les femmes. Elles sont fort bien élevées; elles parlent et écrivent correctement notre langue, et peut-être la leur. J'en ai vu auxquelles trois ou quatre langue's étaient également familières; elles connaissent notre théâtre et notre littérature mieux que les Françaises; entourées d'un grand nombre de domestiques pour les
servir, elles peuvent donner toute leur jeunesse à leur éducation ; mais il ne faudrait pas ensuite que ce défaut d'occupation fût poussé jusqu'au désœuvrement. Beaucoup d'entre elles , et surtout celles d'un rang inférieur qui craignent toujours de ne pas paraître assez nobles, restent souvent oisives : elles perdent ainsi beaucoup de leur amabilité, car lorsqu'on s'ennuie on n'est pas aimable : la raison en repos laisse trop prendre le dessus à l'imagination , à la rêverie, aux idées mélancoliques et romanesques; on s'affaiblit à mesure que la sensibilité s'exalte. Les romans, les vers, la musique dont on se nourrit, sont loin d'apporter remède à tant de maux ; quelques unes donnent dans l'amour de Dieu, et beaucoup suivent le chemin battu de l'amour des hommes. Qui dit château dit romances, soupirs , etc. ; mais le vice vient moins souvent du côté des femmes que de celui des hommes. (55)
Les enfans des nobles sont élevés dans des idées de domination qu'il serait impossible de prévenir chez eux , puisque tout ce qu'ils voyent les leur donne ; dès qu'ils peuvent parler, ou exprimer des volontés, ils voyent que tout ce qui les e*ntoure leur est soumis. A23rès avoir ainsi quelquefois essayé leur puissance,
ils en sont sûrs; ils sentent bien qu'ils sont supérieurs aux autres enfans. Dès cet âge, on leur donne souvent raison sui" des hommes faits : leur vanité s'en accommode trop pour qu'ils âe piquent ensuite d'être respectueux envers l'âge. Un vieillard , s'il est esclave, n'est qu'un esclave à leurs yeux; ils font de bonne heure cette différence. J'ai vu des demoiselles pleines de sentimens et de délicatesse, qui avaient le meilleur cœur, ordonner de sangfroid qu'on châtiât un de leurs gens, qu'on l'accablât de coups, parce qu'elles ne pouvaient s'imaginer que cet homme fût de la même espèce qu'elles : elles auraient vainement cherché à se le persuader ; et combien cette idée lève de scrupules! *»^
Accoutumés dès l'enfance à avoir toujours bien dit et bien fait, quelque chose qu'ils di^ sent et qu'ils fas^sent , les nobles en contractent une confiance en eux-mêmes, une vanité qui les porte à ne pas s'astreindre à réfléchir; ilsi mettent leur volonté à la place de la raison^ et finissent par regarder cette volonté comme la raison la plus pure : ils en sont souventdupes , mais ils ne peuvent en revenir; ils ne peuvent s'en tenir à ce qu'ils ne connaissent pas. ^'
Ainsi l'esclave et son maître dégénèrent
2 48 SOUVENIRS DU BTORD.
presque à Tenvi Fun de l'autre , et deviennent des êtres faux, hétérogènes, qui n'ont rien d'analogue dans la nature. L'esclave est paresseux, le maître est oisif. Qui croirait que dans un si vaste pays , où il y a tant de personnes sans affaires qui pourraient s'occuper des travaux de l'esprit, on ne voit cependant éclore aucun ouvrage littéraire ? Ils tirent tout de l'étzanger.
he paysan -est ivrogne; le maître est loin d'être sobre.
Le paysan prend volontiers ce qu'il trouve à sa portée, sans craindre, de se déshonorer; le maître le rançonne.
: Le paysan n'a pas de conscience; le maître en a deux.
Le paysan est cruel lorsqu'il sort de son assoupissement ordinaire; l'autre, qui fait des malheureux toute la vie, qui ne s'applique qu'à assurer le succèsi d'une tyrannie raffinée pendant des siècles , a en outre l'habitude de faire punir ou de punir lui-même , et use parfois du pouvoir de vendre ses vassaux , de séparer les ipembres d'une famille.
L'esclave est sans mœurs ; celles du maître peuvent-elles être sévères? ; ii;> o
Les nobles russes disent avoir fait preuve de patriotisme dans cesderniersévénemens. J'ai dit
LES RUSSKS. 2/|9
précédemmentcoinbieriilétait réel Dans lerang où ils sont arrivés au-dessus du peuple , non pas de bas en haut, aidant ainsi ce qui les entourait à s'élever avec eux, mais de haut en bas comme des poids tombés du ciel pour l'écraser , ils n'agissent que dans ce sens ; incapables de se soutenir par eux-mêmes , c'est toujours au peuple à les supporter. Suivant l'impulsion qu'ils ont reçue à leur origine , ils tendront toujours à descendre par leurs faibles-: ses; mais le peuple sera toujours plus bas qu'eux. Pauvre peuple! on t'humilie, on t'avilit, on te fait dégénérer; et on te reproche ensuite d'être humble, vil, déchu! on prend même de ta situation actuelle de nouveaux motifs pour ajouter à ta honte et à tes maux s'il est possible ! on ne te plaint plus ! tu n'es plus de l'espèce des hommes! on ne doit plus te traiter comme tel! et en effet, on ne retrouve plus en toi rien d'humain, on nj voit nulle trace de ta noble origine !
Ainsi , la fierté , l'orgueil , le pouvoir de commettre les excès les plus condamnables, et la certitude de l'impunité, tel est l'horizon de ces êtres privilégiés qu'on a appelés nobles, de peur sans doute que le peuple ne les nommât autrement. Cette fierté, cet orgueil qui tend toujours à monter (par droit de rang ou de
a5o SOUVENIRS DU NORD.
naissance , bien entendu, et j amais par le mérite dont ils aiment si peu à entendre parler), cet orgueil ne s'arrête qu'à ce qu'il trouve de plus élevé , et dédaigne tout le reste. La classe intermédiaire ne pouvant tenir au mépris de la classe supérieure lorsqu'elle est toute -puissante, cède facilement, disparaît devant l'éclat des grandeurs, et va se ranger parmi le peuple pour les admirer; c'en est fait alors, elle a cessé d'exister : elle a toujours à perte de vue au-dessus d'elle cette noblesse qui écrase tout. C'est l'ivraie qui étouffe le bon grain. Voilà la théorie selon laquelle s'est opérée l'organisation actuelle de la Russie, si l'on doit appeler organisation un état de choses dans lequel tout tend au pire.
Des personnes qui aiment à remonter aux causes s'étendraient ici sur l'organisation du gouvernement et iraient chercher dans les plus obscures archives les actes qui sont émanés de l'autorité depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'époque actuelle , comme s'il était besoin de ces recherches pour la connaître.
Je dirai seulement que tel est l'état actuel de la Russie, que les lois comme causes se devinent par ces effets ; que si les lois de cet empire sont justes , elles ne sont pas observées, que c'est dès lors comme si elles n'exis-
talent pas; enfin, voilà ce qu'elles ordonnent ou ce qu'elles tolèrent.
Qui croirait cependant qu'on a cité cette forme de gouvernement comme la meilleure? Elle ne peut paraître telle qu'à ceux qui habitent les châteaux; ceux qui sont dans les chaumières doivent en avoir une idée bien différente.
On dira peut-être que la preuve que ce mode de gouvernement est le meilleur, c'est que c'est celui qui s'entretient à moins de frais , et qui peut être le plus durable ; car une fois que l'homme est tombé dans cette espèce de léthargie, il ne cherche plus à en sortir, et comme il n'a jamais connu d'autre situation, il ne s'aperçoit pas de son malheur; par conséquent il n'est pas malheureux.
Je répondrai à cet argument, qui paraît fort, que l'homme à qui on fait sauter la tête d'un coup de pistolet n'est plus malheureux non plus; j'ajouterai qu'il n'y a rien de plus durable que la mort. J'aurais trop d'avantage à parler des frais. Faut-il donc mettre en question si c'est pour lui-même que le peuple existe ou pour quelques personnages qui semblent encore se plaindre delà peinequ'il y a àl'expioi ter?
Beaucoup plus de personnes, sans doute, seront étonnées que cette organisation ait pu
aSa SOUVENIRS du nord.
s'opérer, ou du moins quelle dure encore en Europe; elles ne pensent déjà qu'à en voir la lin , qui leur paraît inévitable et différée jusqu'à ce moment comme par miracle.
L'état de servitude paraît avoir été préparé dès long-temps dans ces contrées; il est probable que les paysans de tant de princes apanages qui n'avaient quelquefois qu'un village pour toute souveraineté, n'étaient pas maîtres de quitter les états de leurs ffubles tyrans qui, par ces émigrations, auraient risqué de se voir sans sujets.
tf Au seizième siècle, les paysans sans être « serfs n'avaient point de propriétés fonciècc res » , dit L'Évesque, Histoire de Russie. Voilà déjà à peu près la servitude. On ne les déclare pas serfs, mais on les force à se jeter dans la servitude comme dans un refuge ; c'est ce qu'ils faisaient. « On ne connaissait d'esclaves « que les captifs faits à la guerre , dit cet au- « teur, ceux qu'on achetait des Cosaques et des a Tatars, et les Russes qui s'étaient vendus. » Ils se vendaient très facilement : les étrangers les mieux instruits le leur ont reproché. « J'en «sais bien la raison, dit Montesquieu; c'est «que leur liberté ne vaut rien. » En effet, qu'est-ce que la liberté sans le droit de propriété ? un vain nom , une ironie.
L'historien continue ; « Tous ces esclaves « étaient ordinairement affranchis à la mort « du maître j mais souvent, dénués de tout « secours, et embarrassés de leur liberté, ils ce n'en profitaient que pour se vendre : » plus embarrassés d'eux-mêmes que ceux qui se vendaient pour la première fois, puisqu'ils s'étaient accoutumés à vivre dans l'esclavage , c'est-à-dire dans la paresse.
a Les domestiques servaient par contrat « pour un temps convenu ; ces contrats étaient cr déposés à un tribunal chargé d'en faire ob- « server les clauses et. de juger les différends « qui pouvaient s'élever entre les valets et les « maîtres. Ainsi, les uns et les autres, égalece ment sous l'empire de la loi, en recevaient « une protection égale, et pouvaient en imc< plorer la justice. »
L'implorer, oui ; mais je crois que les esclaves se dégoûtaient bientôt d'y avoir recours. Dans un pays où les uns possèdent tout, et où les autres ne peuvent rien posséder , il doit y avoir une différence entre ces deux espèces d'hommes comme de la nuit au jour. Ce n'était pas la servitude avérée, mais c'en était bien près; il ne fallait plus que lâcher le mot, et il fut lâché au commencement du siècle suivant.
a En rendant justice aux talens de Godou- « nof, la postérité, indignée de ses crimes, « doit surtout abhorrer sa mémoire, s'il est « vrai que ce soit sous son ministère, pendant c( le règne de l'inutile Fédor, que les paysans « russes ont été soumis au servage de la glèbe. « Jusque là, il n'y avait pas eu de serfs. » Tout était comme il vient d'être dit. « Mais les entre- « prises ambitieuses d'Ivan iv avaient dépeuplé « l'état. Les paysans abandonnaient les campa- « gnes presque désertes, et, devenus vagabonds, a ils exerçaient souvent le brigandage. Pour re- « médier à ce mal, Fédor, ou plutôt Godou- « nof, qui régnait sous son nom , ne trouva « d'autre moyen que de les charger de chaînes « et de les attacher à la glèbe. » Quel remède! quel repos après tant de malheurs! Il y a des peuples qui sont comme certaines hommes, ils ne peuvent pas être malheureux à demi.
Enfin Pierre i" ajouta à leur dépendance, s'il était possible, par la forme qu'il fit prendre à la perception de l'impôt. « Chaque sei- « gneur paye au prince une somme fixée pour « chaque tête de paysans qui habitent son do- «maine; il faut que ces paysans lui appar- « tiennent et ne lui puissent échapper, car sans « cela il risquerait de payer gratuitement pen- « dant vingt ans pour des hommes qui ne se-
LKS RUSSKS. 2 55
a raient plus de sa seigneurie ; il est aussi « obligé de fournir un nombre d'hommes pre- « scrit pour les recrues. Comment les fournice rait-il s'ils lui pouvaient échapper?» ( L'É-
vesque. )
A partir de ce qui existait au seizième siècle, on sent bien qu'il n'a pas dû être difficile d'organiser l'esclavage ; il existait déjà dans l'âme du peuple : il se faisait esclave de lui-même : les hommes se vendaient. En déclarant les paysans esclaves, on dut entrer dans leurs vues ; on dut paraître les débarrasser de la liberté de leurs personnes qui leur pesait dans un pays où la liberté avait tant d'inconvéniens sans aucun avantage. Les vexations de Pierre i", qui aggravait la servitude de se» sujets en leur ordonnant de ressembler à des hommes libres, sa nouvelle manière de percevoir l'impôt et de prendre des recrues , étaient des additions à la servitude qui devaient être peu senties; la résistance était vaincue; elle avait eu lieu à des époques que nous ne connaissons pas; ou peut-être la perte des droits du peuple avait-elle été confondue dans des événemens politiques qui l'avaient empêché de la sentir.
On voit par ces citations que ce sont les seigneurs qui désignent ceux de leurs vassaux
qui doivent être soldats ; cette loi est encore en vigueur, et maintenant plus que jamais, puisque la Russie n'a jamais eu d'aussi fortes armées. Lorsque l'ukase qui ordonne la levée des recrues paraît, les nobles se réunissent chez le maréchal de la noblesse du district, qui est à peu près le bâtonnier de l'ordre, et on fait la répartition selon le nombre d'âmes que chacun possède, et ce que demande l'édit impérial; un sur cinq, sur dix, sur cinquante, etc. Les marchands ne fournissent pas de recrues ; ils donnent de l'argent en proportion, Les bourgeois , c'est-à-dire la classe très faible et très peu nombreuse des hommes qui ne tiennent ni à la noblesse, ni au corps des marchands, ni au sacerdoce, payent de leur personne et sont faits soldats comme les paysans ; seulement ils ont l'espoir d'obtenir quelque avancement s'ils ont de l'éducation, et le grade d'officier donne la noblesse. Mais la plupart de ces jeunes gens n'ayant pas les moyens de se soutenir dans la carrière militaire où les appointemens ne peuvent suffire aux dépenses, et où ils sont d'ailleurs moins favorisés que les nobles , se mettent dans le seryice civil dont les grades sont assimilés aux grades de l'armée, et où le défaut de gloire est compensé par fespoir fondé de profits non limités. C'est
ainsi que se recrutent les administrations : les petits nobles et les bourge ois ne peuvent guère s'y élever au-dessus des emplois subalternes, les places importantes étant dévolues à la naissance ou à l'épée.
Les recrues sont prises pai^mi les hommes de dix-huit à trente-six ou quarante ans. Lorsqu'un homme est fait soldat, il l'est pour vingt-sept ans, ce qui veut dire à peu près pour toute la vie. On a voulu éviter par là qu'un soldat redevînt serf: et lorsque, pour des blessures ou des infirmilés, il est mis à la réforme et rentre dans sa famille ou chez son seigneur, il doit continuer à se raser, une longue barbe étant ordinairement un signe de servitude.
Lorsqu'un soldat a fait le long temps de service exigé par le gouvernement, on le garde encore s'il est en état de porter les armes, ou on le fait passer dans les troupes destinées à un service intérieur moins pénible, les invalides ne pouvant s'accorder qu'à un petit nombre, en supposant qu'il existe en Russie un établissement de ce genre. (56)
Libres de choisir ceux de leurs vassaux qui doivent être donnés pour recrues , les seigneurs désignent d'abord les hommes dont on a le plus à se plaindre et qui ne sontpas toujours exempts de crimes ; la possibilité de se défaire d'eux
a 58 SOUVENIRS du kord.
de cette manière, empêche souvent qu'on ne livre les iDalfaiteurs à la justice qui les perdrait pour rien, au lieu que le conseil de recrutement les reçoit en compte. Ainsi les armées russes sont d'abord composées de ce qu'il y a de pire dans la nation; et la crainte d'y être envoyé ne contribue pas peu à maintenir l'ordre et la discipline parmi les vassaux. On peut même dans certains temps, lorsqu'un homme se comporte mal, le donner d'avance pour soldat.
Les nombreux domestiques qu'on est obligé de nourrir, loger, habiller, etc., et qu'on ne sait comment utiliser, pourraient, ce semble, fournir des soldats pendant bien des années : les maîtres y gagneraient, et la classe des paysans , très nécessaire dans ce pays surtout, augmenterait en proportion.
Toutes les fois que l'idée du bien se présente dans le pays du despotisme, soyez assuré qu'il y a un obstacle invincible qui en empêche l'exécution. Ces domestiques qui ruinent leurs maîtres, qui sont la plupart de mauvais sujets parce qu'ils sont oisifs, et qui se multiplient de manière à faire croire qu'ils seront bientôt une calamité générale, ces domestiques forment un corps qu'il faut se garder de mécontenter; ils aident, comme je l'ai déjà dit, les maîtres à régner sur les paysans ; il faut que les maîtres
LES RUSSES. i5g
les supportent. On ne peut parler de les remettre à la charrue, qui est devenue pour eux l'objet du plus grand mépris ; et pour les faire partir comme soldats, il faut qu'ils aient commis des fautes qui excluent toute idée de violence exercée à leur égard. On se garde de donner pour soldat un homme qui n'aurait pas mérité, par sa conduite , cette sévère punition ; car ils envisagent toujours comme telle l'exécution de la loi lorsqu'elle les atteint; il ne peut pas être ici question d'amour de la patrie, de justice, de conscience; nous avons vu que ce langage leur était inintelligible. Tout retombe donc sur les malheureux paysans, et ce sont les satellites du château qui les arrachent, s'il le faut, à leurs femmes, à leurs enfans, pour les livrer aux autorités des villes; mais on est rarement obligé d'employer la force. Ces pauvres gens, ne se comparant à personne, savent bien que c'est toujours à eux à souffrir; ils mettent quelquefois beaucoup de constance et de finesse à feindre des infirmités ou des maladies; il leur en coûte de quitter le toit paternel , car la nature conserve encore quelques uns de ses droits : ils sont donc encore fils , époux, frères , parens , tant qu'ils espèrent se soustraire à l'ordre rigoureux qui menace de rompre les faibles liens qui les attachent à leur famille et
au sol natal : mais, dès qu'en signe d'acceptation, le fatal ciseau du recrutement leur a coupé les cheveux au-dessus du front, leurs idées changent, ce ne sont plus que des soldats qui, loin de penser à des moyens d'évasion qu'ils savent désormais inutiles, ne songent qu'à leur nouvelle vie; et leurs chants de chaque jour annoncent assez que la gaîté a remplacé chez eux la plus morne tristesse ; d'un autre côté, l'affection des parens ne dure pas.
Les femmes de ceux qui étaient mariés, devenues libres, ne tardent pas à oublier leurs devoirs. S'ils restent sept ans à donner de leurs nouvelles , elles peuvent également contracter de nouveaux liens; on conçoit que cette règle prêtant beaucoup à l'arbitraire dans un pays si vaste, il doit souvent arriver qu'un soldat, rentrant chez lui , trouve sa femme unie à un autre. Dans ces derniers temps , le gouvernement s'était déclaré protecteur ou possesseur des enfans de soldat, c'est-à-dire, de ceux qui étaient nés après le départ de leurs pères. Lorsqu'on a voulu les réunir, le nombre s'en est trouvé considérable : ces dames ont prouvé amplement que, ni le temps, ni la distance n'étaient des obstacles pour l'amour joint à la valeur, et que la froide tombe ne saurait renfermer les héros tout entiers.
LES RUSSES. a6l
Chaque seigneur habille d'un premier uniforme les soldats qu'il donne, et leur fciurnit en argent ou en nature des vivres pour trois mois.
Lorsque le gouvernement a en même temps besoin de chevaux pour la cavalerie, on est libre de donner deux ou trois chevaux pour un homme.
Toutes ces levées ne se font pas sans que les seigneurs eux-mêmes n'aient plusieurs fois occasion de gémir sur l'intégrité bannie de la magistrature, et de toutes les fonctions publiques ; ce n'est pas seulement pour les pauvres que la justice et les mœurs sont nécessaires.
Le résultat des levées n'est en Russie, ni aussi prompt, ni aussi efficace qu'ailleurs, à en juger par les ukases qui ordonnent la mise en activité d'un homme sur vingt-cinq, sur quinze, sur dix, etc.; on croirait, en comparant ces ordres à la grande population de cet empire, qu'ils vont produire des armées très considérables. On se tromperait si l'on s'en tenait rigoureusement à ces calculs. Il est beaucoup de peuplades d'Asie qui se gouvernent par leurs usages, et qui , comme les cosaques, fournissent leur contingent à leur manière. Or, ces troupes sont d'une si faible ressource, et tellement à charge aux pays par où elles pas-
sent, qu'on évite autant que possible de s'en servi||; en outre dans un pays où les distances sont si grandes, il est bien difficile de réunir des hommes : pendant leurs longues marches dans des temps souvent rigoureux et dans des contrées où manque le nécessaire , beaucoup de ces nouveaux soldats tombent malades, et il n'y a pas, même dans les principales villes, d'hôpitauxpourlesrecueillir.Ce qui peut prouver combien ce pays est destructeur de ses propres troupes, c'est que, quoiqu'on ne renvoyât pas de soldats, et qu'on fit des levées peut-être plus considérables que chez les autres nations, les armées russes n'étaient pas j usqu'à ces derniers temps plus fortes que celles des autres grandes puissances. Il meurt donc, en proportion, plus de soldats qu'ailleurs avant qu'ils n'aient joint leurs drapeaux, ce qui n'a lieu qu'au bout d'un très long temps , ou dans les marches qu'on fait faire aux troupes. La plupart des soldats dont on avait ordonné la levée pendant la guerre de 1812, n'ont été rassemblés qu'à la paix. Les armées russes se sont alors trouvées si nombreuses qu'elles étaient onéreuses pour le pays. L'empereur a dérogé à l'ancien usage en en réformant une faible partie qu'il a bientôt remplacée par une levée : les forces sont restées à peu près les
LLS IIUSSKS. ^63
mêmes. Ou a cherché à utiliser tant de bras en les employant aux travaux des champs dans les pays où les troupes étaient cantonnées; ces colonisations peuvent perfectionner l'agriculture, en appliquant au travail de la terre toute la sévérité de la discipline militaire; elles peuvent ainsi donner un grand exemple; mais il €St probable qu'il ne sera pas suivi, pour les raisons déjà données et déduites du moral du peuple russe.
La discipline est à peu près la même dans les troupes que sur les terres seigneuriales; elle ne saurait être plus sévère : les punitions corporelles y sont en usage ; et, sous ce rapport, les Russes ne sont pas en arrière de la plupart des nations de l'Europe. Nous ne fûmes pas peu surpris la première fois que nous vîmes un officier donner du poing dans la figure à un soldat qui, aussitôt, colla ses mains sur ses cuisses et tendit le cou, comme pour prouver qu'il était bien loin de se refuser à cette utile correction.
Les Russes ont un grand luxe d'équipages, mais les sous-officiers ne peuvent en jouir ; il faut qu'ils aillent à pied; un officier qui les rencontrerait, a le droit de les faire descendre et de les punir. On ne saurait montrer au peuple assez de déférence pour les rangs. Les
^■it
a 64 SOUVENIRS DU WORD.
honneurs qu'ils rendent aux grades militaires |
supérieurs seraient ridicules s'ils ne se rattachaient au même système : lorsqu'un général passe devant un poste, il faut que la sentinelle en avertisse assez tôt pour que tout le détachement puisse sortir avec l'officier qui le commande et présenter les armes; dans les grandes villes cette cérémonie peut se renouveler à chaque instant.
Les décorations civiles et militaires ont été instituées par les souverains pour récompenser des services, et encourager le zèle et la valeur. Le grand nombre d'ordres qu'il y a en Russie annoncerait-il plus ou moins de vertus publiques qu'ailleurs? Pour peu qu'un noble soit resté au service, il en revient chargé de croix. Il y a tel officier supérieur dont le nom est tout-à-fait inconnu , qui ne peut placer sur lui tous les signes glorieux que lui ont mérités ses exploits.
Les décorations des soldats sont à part; ils ont des médailles qui doivent leur suffire : quoiqu'ils jouent le même jeu , ils ne peuvent gagner que des jetons; c'est tout ce que vaut leur vie; et ils disent cependaiit, la Russie ma mère, en parlant de leur pays! Elle en agit bien envers eux comme la plus dure marâtre. Pour conserver les îles qui sont à l'est du
Kamtschatka, on a trouvé plus facile, l'année dernière, d'y envoyer des troupes par mer; les longues marches qu'elles faisaient ordinairement par le nord de l'Asie, en faisait périr une grande partie. Ainsi/ des soldats embarqués dans le golfe de Finlande, font le tour de l'Europe, de l'Afrique et de l'Asiç, pour aller garder des îles incultes, des pays affreux qu'on pourrait faire occuper, ce semble, par les habitans de la côte orientale de Russie, qui n'en est qu'à quelques lieues, si le gouvernement était de nature à se les attacher. Toujours doit-il être difficile à un habitant de la I ivonie ou de la Courlande de se pénétrer d'assez de patriotisme pour subir un pareil sort sans murmurer.